Une question d’éthique

Il y a un mois déjà, j’ai écrit cet article que j’ai moi-même qualifié de provocateur à propos de mon rapport à la mode et à la consommation en général. Un mois, cela paraît long comme ça, mais c’est aussi terriblement court, bien trop court pour que des bouleversements ne soient survenus dans ma manière de consommer depuis. Pourtant, il me semble que j’ai déjà franchi plusieurs pas qui sont, je l’espère, annonciateurs d’un véritable changement.

Depuis que j’ai écrit cet article, je n’ai plus remis les pieds dans un magasin. La seule fois où j’y suis entrée, ce n’était pas pour moi mais pour trouver un cadeau, et j’ai réussi à non seulement ne rien acheter pour moi au passage, mais également à ne même pas me préoccuper de tous ces vêtements auxquels j’avais pourtant accès. Alors oui, un mois c’est peu et j’ai tout à fait le temps de craquer, mais c’est déjà une première victoire pour moi parce que non seulement, je ne suis pas entrée dans un magasin, mais surtout, ça ne m’a même pas manqué. Au contraire, j’ai eu l’impression d’une véritable bouffée d’air frais, et je dois dire que j’étais assez fière de moi, également, de réussir, enfin, à ne plus penser chaque jour à ce qu’il faut que j’achète pour oser me montrer mais plutôt à ce que je peux faire avec ce que j’ai déjà. J’ai beaucoup de vêtements chez moi, trop même, sûrement, et j’ai un peu appris à me les réapproprier pendant ce mois, mais surtout à me réapproprier moi-même et finalement, c’est ce que je retire de plus positif de cette première expérience sans magasins. Cela n’a pour le moment rien de définitif, mais pendant un mois, je me suis efforcée de me sentir jolie maintenant, et pas jolie plus tard, pas quand j’aurais « trouvé ce vêtement puis celui-là et celui-ci », mais là, tout de suite.

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Une penderie minimaliste : l’article de Eva Bee à ce sujet

Finalement, ça n’a pas tant été une histoire de vêtements qu’une histoire de corps. Quand je pensais sans cesse à ce que je devrais acheter, aux vêtements et aux chaussures qu’il me fallait absolument, c’était avant tout pour moi une manière de repousser mes problèmes. Non, je n’ai pas de souci avec mon corps, la preuve, je me sentirai très belle… quand j’aurai ce vêtement, là. Dans de telles conditions, il n’était pas bien compliqué de comprendre pourquoi j’avais toujours l’impression de ne pas avoir suffisamment de vêtements alors que mon armoire en était rempli. Penser aux fringues me rassurait, me faisait me sentir belle par procuration. Dès que je rentrais chez moi, mes habits nouvellement achetés et sans plus rien en tête, je me retrouvais seule avec moi-même, avec ce corps qui se rappelait une nouvelle fois à moi comme pour me dire « Hé, il va peut-être falloir que tu m’affrontes un de ces jours ! ». Alors immédiatement, je fonçais sur les sites en ligne et je pensais à ce que j’allais encore acheter, plutôt qu’à la manière dont j’allais pouvoir me sentir belle tout de suite, et avec ce que j’avais.

Tout cela, je ne l’avais pas encore pleinement réalisé lorsque j’ai rédigé mon premier article, et ces quatre semaines passées à m’interroger sur ma consommation et mon rapport à mon corps le tout sans retourner dans un magasin m’ont faites un bien fou, parce que j’ai compris plein de choses, que j’ai pour la plupart évoquées ci-dessus. C’est peut-être bête à écrire, mais j’ai eu un peu l’impression de renouer avec moi-même, c’est-à-dire de penser à moi avant tout, et pas aux vêtements derrière lesquels je me cachais.

Bien sûr, ni mes problèmes ni mes angoisses ne vont s’envoler du jour au lendemain et ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile de résister à cette tentation d’acheter à nouveau plein de vêtements pour compenser un manque de confiance en moi. Ce mois-ci, j’ai été très occupée, la fin du semestre, les derniers devoirs à rendre, les examens qui arrivent… A vrai dire, j’ai eu d’autres préoccupations que ma consommation de vêtements, et c’est aussi ce qui m’a permis de garder la tête hors de l’eau. Ce ne sera peut-être pas aussi évident lorsque je serai en vacances avec un temps infini devant moi, mais je vais essayer, en tout cas. Je vais vraiment essayer de limiter au maximum ma consommation.

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Six tenues avec la même robe : le minimalisme à l’honneur sur un-fancy

Parce que je ne me suis pas contentée de songer à moi et à mes petits problèmes. J’ai lu beaucoup d’articles et me suis beaucoup interrogée sur ces magasins que je décriais tant dans mon premier article sur le sujet. Je parlais des marques, des enseignes, qui se renouvellent chaque semaine, parfois même plus vite encore, qui proposent sans cesse de nouvelles fringues à tel point que l’on a l’impression que la collection change à chaque fois que l’on s’y rend. Si cela tend à faire penser aux femmes qu’elles doivent consommer et qu’elles doivent changer de vêtements sans cesse pour être dans le « mouvement » (et il n’y a qu’à voir toutes les pubs auxquelles on a le droit en ce moment sur le corps parfait des femmes pour l’été avec leurs vêtements parfaits pour voir les attentes que font peser sur elles la société, en général, mais toutes les marques particulièrement), si cela appelle à surconsommer donc, cela pose aussi -et peut-être surtout- un gros, gros problème d’éthique. Parce que ces marques qui se renouvellent sans cesse, ce sont des marques qui imposent un flux tendu à leurs employés, autrement dit, qui contribuent à ce que dans de trop nombreux pays pauvres, des travailleurs exploités fabriquent ces vêtements parfois plus de douze heures par jour dans des conditions déplorables. Ce sont les fameux sweatshops.

Ces réflexions que j’ai eues, elles ne concernent pas seulement les vêtements. Je me suis aperçue, ou disons plutôt que j’ai fini par en prendre conscience, que j’avais une tendance à surconsommer bien plus générale que ça, et qui se traduit également dans la nourriture. J’ai chez moi des quantités assez impressionnantes de nourriture, au sens où si demain, je décidais de ne plus faire mes courses, je tiendrais, je crois, au minimum au mois, si ce n’est deux ou trois, avec tout ce que j’ai entassé chez moi. C’est simple, quand je consommais une boîte de légumes, par exemple, j’en rachetais deux « pour compenser ». Ce qui fait que, à un mois de retourner chez mes parents pour l’été, j’ai chez moi des réserves de nourriture relativement… inouïes. Ce ne sont donc pas que les vêtements : de manière générale, j’ai besoin de posséder en quantités, ou du moins je crois en avoir besoin, cela me rassure.

Mais c’est là où le bât blesse : je n’en ai pas besoin. Le problème, c’est que comme à peu près tout le monde dans nos sociétés, je crois, on m’a appris à surconsommer. On m’a appris que l’on pouvait disposer de tout en quantités et que ce n’était pas grave de jeter. Et je ne plaisante pas : il suffit de voir les tonnes de déchets que nous rejetons par an pour comprendre qu’en fait, on s’en moque vraiment. Ou du moins, qu’on ne s’en occupe pas assez. Moi-même, il m’est arrivé plein de fois de devoir jeter des trucs de mon frigo, pas que je ne les aimais pas, mais juste que j’avais acheté tellement de trucs que je n’avais pas eu le temps de tout consommer avant que ça ne périme. Et non seulement, c’est stupide, parce que je gaspille de l’argent inutilement, mais surtout, c’est très mauvais pour notre planète, et, comme les magasins fabriquant sans cesse de nouveaux vêtements, cela contribue à normaliser cette surconsommation.

Je ne veux plus être la complice d’une telle entreprise. Je ne prétends pas que, du jour au lendemain, je ne vais plus acheter que des vêtements « green » et des produits bio, d’abord parce que ce n’est pas encore suffisamment répandu pour ça, ensuite parce que je n’en ai pas les moyens. Je suis étudiante, je n’ai pas d’emploi à côté de mes études, je dépends seulement de mes parents et je ne vais pas leur demander de doubler mon budget pour mieux consommer. Parce qu’avant de mieux consommer, je peux déjà commencer par consommer moins. La dernière fois que j’ai fait mes courses, j’ai pris mon temps, je me suis demandée à chaque produit devant lequel j’hésitais « Est-ce que tu auras le temps de le consommer alors que tu as déjà ça et ça dans ton panier, et ça et ça à terminer à la maison ? ». Le résultat, c’est que je ne suis jamais passée en caisse avec un panier aussi petit et aussi peu cher… et en même temps, aussi éthique. Parce que mes légumes, je les ai choisis parmi ceux venant de France, voire de la région, parce que je me suis attardée au rayon bio dans lequel je n’avais jamais mis les pieds auparavant et que j’y ai choisi plusieurs de mes produits, parce que j’ai pris le temps de lire le étiquettes et les conditions d’élevage avant de choisir ma viande. Alors oui, j’aurais pu payer encore moins si j’avais choisi mes produits habituels et simplement diminué les doses. Mais j’ai tout de même payé moins, alors que j’ai consommé mieux. En clair, j’avais les moyens de surconsommer, cela veut dire que j’ai tout à fait les moyens de consommer mieux dès lors que je consomme moins. Je me répète, mais c’est vraiment un truc dont je n’avais pas conscience, et j’ai fait partie trop longtemps de ces gens qui disent « Non mais tu vois j’ai pas les moyens de consommer bio aussi », alors que oui. Parce que certes, ça coûte plus cher, mais comme à côté de ça, j’ai aussi acheté moins pour ne pas gaspiller, au final je retombe sur mes pieds et j’économise même un peu d’argent.

Organic apples in summer grass

Bien sûr, je ne prétends pas changer le monde à moi toute seule, et je sais très bien que ce n’est parce que moi, dans mon coin, je me mets à mieux consommer, que le monde ira mieux. Mais ce que je sais aussi, c’est que si je continue à surconsommer et à ne pas me préoccuper de l’aspect éthique de cette consommation, le monde se portera encore moins bien. Je ne veux plus être de ceux qui disent « De toute façon c’est pas à mon échelle que je peux changer les choses alors je continue », parce que j’estime que ce n’est plus une excuse, tout au juste une manière un peu gauche de se déculpabiliser. Je ne veux pas non plus faire de leçons de morale aux gens qui continuent à raisonner ainsi, parce que j’en ai moi-même fait partie et pendant bien trop longtemps à mon goût. Mais je veux leur montrer qu’il est possible de faire autrement, même avec un petit budget, même à une petite échelle, et que si demain, tout le monde décidait de faire la même chose, là les choses pourraient vraiment changer. Elles changeront de minuscules pas en minuscules pas, peut-être, mais un minuscule pas en avant vaut toujours mieux que deux gros pas en arrière.

Mon discours est sûrement très idéaliste -la jeunesse, tout ça. Mais je ne veux plus être fataliste, je ne veux plus me dire que de toute façon, c’est comme ça, et rien n’y changera. Parce qu’autrement, si j’étais aussi pessimiste quant à l’avenir, si je croyais vraiment que tout ne peut aller que de mal en pis, honnêtement, quel serait alors l’intérêt à tout simplement continuer de vivre ? Puisque tout ne va qu’empirer ? Je veux croire que l’on peut encore changer les choses, et tant pis si cela doit fonctionner maintenant ou dans cent ans, au moins, j’aurais essayé. Une nouvelle manière de se déculpabiliser ? Peut-être. En attendant, cette manière est sans doute bien plus éthique et bien plus profitable à l’environnement que celle que j’utilisais auparavant.

Consommer mieux, ça demande du temps, de la réflexion, de l’argent, et j’en ai conscience. Je vis seule, à mon échelle, l’écart de prix n’est pas encore trop important entre un produit bio et un produit qui ne l’est pas, mais je mesure bien que pour une famille, cela devient conséquent. C’est pour cette raison que je ne veux surtout pas commencer à pointer du doigt ceux qui ne consommeraient pas de la meilleure façon possible, parce que non seulement, ce n’est pas évident, mais qu’en plus, nous vivons dans une société qui nous a toujours incités à surconsommer plutôt qu’à s’interroger sur les effets de notre consommation. J’ai l’impression que c’est en train de changer, mais il faudra sûrement beaucoup de temps encore avant d’entrevoir une réelle modification des mentalités. Mais moi, justement, je peux me permettre de consommer mieux, tout du moins d’essayer, et je pense que je dois donc le faire. Et qu’avant de me permettre de critiquer la consommation des autres, j’ai déjà beaucoup à faire de mon côté parce que je suis pour l’instant loin d’être un modèle d’exemplarité.

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Alors cet article est une sorte d’engagement, qui n’est pas vraiment contraignant en ceci que c’est un engagement envers moi-même, mais au moins il est là, et peut-être que le relire de temps à autre me permettra de ne pas me détourner de mes objectifs s’il m’arrive d’être sur le point de le faire. Ma consommation ne va pas devenir éthique du jour au lendemain, elle ne le sera peut-être même jamais totalement, mais au moins pour un temps, je vais y mettre un sérieux coup de frein et essayer autre chose. Quelque chose qui sera plus économe, plus respectueux, plus éthique.

Et quelque chose qui, je l’espère, me permettra d’être un peu plus en phase avec moi-même.

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