Je suis une autrice

J’étais tellement petite quand j’ai commencé à rédiger des histoires que je n’ai absolument pas songé à la façon dont il convenait de me qualifier. D’ailleurs, je n’écrivais que de petites histoires par-ci par-là, le plus souvent basées sur des œuvres fictionnelles, et la profession à laquelle j’aspirais était celle de vétérinaire. En grandissant, j’ai par contre commencé à me poser des questions sur le mot qu’il convenait d’utiliser pour définir mon écriture. J’ai peu à peu cessé de la considérer comme un « simple » passe-temps sans importance, et ça a notamment été très vrai lorsque j’ai terminé mon premier roman –entièrement original, celui-ci. A ce moment, même si je ne me considérais pas comme un auteur professionnel ni même n’envisageais de le devenir, je n’ai pas trouvé disproportionné de me qualifier d’écrivain. J’écrivais des histoires, beaucoup, qu’elles soient fanfictionnelles ou originelles, et j’étais capable de mener à terme des projets. Que je sois publiée ou non, rémunérée ou non pour cela n’avait donc pas d’importance. Je me considérais bel et bien comme un écrivain.

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Je dis bien « un » écrivain, parce que je ne l’ai pas tout de suite féminisé. Mon ordinateur me signalait comme étant une faute le mot « écrivaine » et aujourd’hui encore, l’Académie française ne tolère pas la féminisation des noms de métier dont écrivain et auteur. Au fil du temps, j’ai cependant pris l’habitude d’ajouter un « e » au mot, qu’il soit celui d’écrivain ou d’auteur. J’étais désormais une écrivaine, une auteure. J’étais bien petite, étudiante, brune, curieuse, je ne voyais pas bien pourquoi je ne pouvais pas être une écrivaine. Le féminisme prenait une part de plus en plus importante dans ma vie et je percevais de mieux en mieux le poids capital du langage dans le maintien des stéréotypes sexués. Refuser de féminiser « auteur » et « écrivain », c’est quelque part laisser entendre que ces professions sont réservées aux hommes ou, ce qui est peut-être plus pernicieux encore, que seuls les hommes produisent des œuvres supposées faire mériter le qualificatif d’écrivain. Bien sûr, écrire des romans n’est aujourd’hui pas réservé aux hommes et les mauvaises langues me diront que, quand même, ce n’est pas si important le langage et il y a des combats plus importants à mener –si vous avez déjà utilisé cet argument, félicitations, vous avez votre place au sein du Bingo féministe 2016.

Et puis, il n’y a pas si longtemps que ça, j’ai entendu pour la première fois le mot « autrice ». Pour être honnête, je l’ai d’abord trouvé tout bonnement affreux, l’ai immédiatement repoussé et ai décidé de continuer à utiliser le mot « auteure » qui me paraissait bien plus doux à l’oreille. Jusqu’à ce que n’intervienne la réforme de l’orthographe et que, assez lassée de voir des gens s’exciter sur des modifications orthographiques qui n’en étaient même pas pour certaines –et oui, jusqu’en 1935 on écrivait bien nénufar et non nénuphar-, je ne fasse quelques recherches sur les réformes orthographiques menées en France. Et ne tombe sur cet article. J’apprends alors que le mot « autrice » n’est pas une aberration mais qu’il a bel et bien existé, au même titre que bien d’autres mots féminins de métiers d’ailleurs. A une époque, les femmes pouvaient ainsi être des autrices mais aussi des philosophesses, des poétesses, des mairesses, des capitainesses, des médecines ou encore des peintresses. Du moins, jusqu’à ce que le cardinal de Richelieu ne fonde l’Académie française en 1634 et ne lance une grande réforme orthographique visant à effacer, bonnement et simplement, les femmes de la vie intellectuelle et politique où elles étaient alors bien présentes –je fais d’ailleurs sur ce point une rapide digression pour rappeler qu’affirmer que les femmes n’ont jamais été très présentes dans l’histoire et qu’on ne peut pas les « sortir de nulle part » pour nos manuels d’histoire est scandaleusement faux, les femmes n’ont pas été absentes, elles n’ont pas été retenues par les hommes ayant écrit l’histoire à leur place, nuance nuance. Tout un tas de métiers n’existent alors plus qu’au masculin et il s’agit très clairement de faire comprendre aux femmes qu’elles n’ont pas la moindre légitimité pour exercer ces professions. Comme quoi, quand les féministes vous expliquent que le langage n’est pas neutre et qu’il contribue à maintenir bien en forme le patriarcat, ce n’est pas par paranoïa ou hystérie mais bien parce que c’est une réalité. Le féminin des métiers a existé, a longtemps été accepté, et c’est bien parce qu’il y a eu une volonté assumée de rabaisser les femmes qu’il a finalement disparu. Ce n’est pas simplement « le hasard » ou « la faute à pas de chance », du tout même. Le langage a été utilisé pour asseoir la domination masculine, au travers de la masculinisation des noms par exemple, mais aussi via cette fameuse règle selon laquelle « le masculin l’emporte » qui elle non plus, n’a rien de légitime ou naturelle. Jusqu’au XVIIIème siècle, c’est ainsi la règle de proximité qui prédomine dans la grammaire française : on accorde le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le féminin peut ainsi très bien l’emporter sur le masculin.

Cette découverte m’a réellement fait réfléchir sur la pertinence de continuer à me définir comme auteure. « Auteure » n’a, contrairement à « autrice », jamais existé dans la langue française et n’est qu’une tentative de féminisation d’une profession somme toute bien timide puisque la différence entre le masculin et le féminin n’est même pas perceptible à l’oral. De plus, quand on réfléchit bien, le mot « autrice » n’est finalement pas si choquant. On dit bien un acteur et une actrice, un conducteur et une conductrice, un facteur et une factrice. Le mot « autrice » ne nous est simplement pas familier, mais un petit effort suffit parfaitement pour s’y accommoder et je pense que demander aux gens de faire cet effort est non seulement légitime mais aussi fondamentalement nécessaire.

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L’entreprise profondément sexiste de l’Académie française a en effet eu une conséquence très concrète qui a été l’invisibilisation des femmes dans de très nombreux domaines et qui se vérifie encore aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil aux programmes lycéens de français pour constater l’absence criante de femmes parmi les personnalités étudiées. Diglee le pointait du doigt il y a un an déjà dans un article drôle mais surtout très émouvant. Et une pétition circule actuellement pour demander au Ministère de l’Education nationale de féminiser les programmes littéraires. Là encore, il convient de rappeler que les autrices ont existé et que l’argument selon lequel « oui enfin on va pas les inventer vos femmes hein » n’est pas fondé. Elles ont existé, mais on les a effacées. Citons Madame de La Fayette, citons Madame de Staël, citons Simone de Beauvoir, citons George Sand, citons Marguerite Duras, citons Juliette Benzoni, citons Colette, citons Virginia Woolf, citons Daphne du Maurier, citons Madame de Beaumont, citons Annie Ernaux, citons Karen Blixen, citons les sœurs Brontë, citons Jean Auel, citons Louise Michel, citons Françoise Giroud, citons Marguerite Yourcenar, citons Nathalie Sarraute, citons Françoise Sagan, citons Assia Djebar, citons Toni Morrison, citons Elsa Triolet, citons Marie Ndiaye, citons Maya Angelou, citons Zora Neale Hurston, citons Violette Leduc, citons Božena Němcová, citons Harper Lee, citons Sofi Oksanen, citons Svetlana Alexievitch. L’Académie française a tout fait pour les faire disparaître –vous noterez d’ailleurs qu’il n’y a que huit femmes membres de l’Académie depuis sa création en 1635 dont cinq le sont actuellement ! Elle a plutôt bien réussi, mais il ne tient qu’à nous de détruire son entreprise et de redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans nos programmes, dans notre histoire et notre culture nationales et aussi… dans nos bibliothèques.

Globalement, j’ai toujours été sensibilisée à la question des femmes mais je me définis comme féministe et militante depuis environ trois ans. La question de la représentativité des femmes est l’une des questions me tenant le plus à cœur puisque c’est la très faible représentation des femmes dans l’histoire qui m’a amenée, presque en premier lieu, à militer. Quand j’ai appris l’existence du mot « autrice » et réfléchi à la place des femmes dans la littérature, étant de plus une lectrice presque compulsive, j’ai d’abord pensé que j’avais dû personnellement lire un certain nombre de femmes malgré leur absence des programmes –je n’ai jamais étudié une femme au lycée en cours de français. Que nenni. Sur les 41 romans que j’ai accumulés dans ma chambre d’étudiante depuis mon installation à Dijon, sept seulement ont été écrits par des femmes. 17%. Même pas un sur cinq. Et très vite me vient un autre constat : en plus de n’avoir lu que très peu de femmes, je n’ai jamais non plus lu leur œuvre mais bien un ou deux romans seulement. Tandis que j’ai acheté et lu les trois-quarts des Rougon-Macquart et dévoré une très bonne partie de l’œuvre de Camus, je n’ai lu que Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, deux nouvelles de George Sand –Pauline et Le château de Pictordu– ou encore un seul roman de Violette Leduc et Svetlana Alexievitch. Et finalement, je ne connais que très peu de femmes de lettres. Bien moins que d’hommes en tout cas.

Les mots ont un sens. Avoir refusé de féminiser « écrivain » et « auteur » pendant des siècles, c’était nier la capacité même des femmes à pouvoir écrire et à mériter d’être reconnues –et surtout retenues. Les mots ont un sens et si « auteure » est aujourd’hui globalement accepté –parce que l’avis de l’Académie française, s’il y a bien une chose à retenir de cet article, c’est qu’on s’en moque mais alors complètement-, il n’a pas non plus la même symbolique que le mot « autrice ». Me définir comme autrice, c’est pointer du doigt l’injustice qui a été faite aux femmes en 1634, c’est dénoncer l’oubli des femmes dans la littérature, c’est redonner une existence aux femmes qui, avant 1634, se sont définies comme autrices. C’est aussi, à titre personnel, une manière de dire haut et fort à l’Académie française que je la considère comme responsable –parmi tant d’autres- des stéréotypes perdurant aujourd’hui encore et qui voudraient que les femmes soient systématiques moins talentueuses que les hommes ou que leurs œuvres ne puissent être lues que par d’autres femmes et pas par l’ensemble de la population quand les œuvres des hommes par contre peuvent être lues par tout le monde. C’est une manière de signifier à l’Académie français que je sais ce qu’elle a fait, je sais sa responsabilité, je sais surtout sa connerie, et je suis bien décidée à la réparer.

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A compter du mois de juin, j’ai décidé de me lancer dans une petite opération de féminisation de ma bibliothèque et de ma culture littéraire. Je ne vais lire que des femmes pendant six mois, histoire de rééquilibrer un peu vingt années de lectures ultra majoritairement masculines. En aucun cas il ne s’agit de bannir les hommes de ma bibliothèque et de ne plus encenser que des femmes –personne ne mettra un terme à mon amour pour Camus et Zola de toute façon et Pour qui sonne le glas est pour l’instant mon gros coup de cœur de l’année avec La guerre n’a pas un visage de femme. Il s’agit simplement de redonner aux femmes la place qu’elles auraient dû avoir tout le reste de ma vie, la place qu’elles auraient dû avoir depuis 1634 même, et la place que je ferai en sorte qu’elles aient à l’avenir.

En attendant, je ne sais pas si l’usage du mot « autrice » va bientôt se repopulariser mais pour ce qui me concerne, j’aimerais qu’on l’utilise désormais pour me qualifier comme je vais le faire moi-même. Soyez auteur, auteure, autrice, écrivain ou écrivaine. Pour ma part, je ne suis plus « seulement » une écrivaine.

Je suis une autrice.

Merci aux personnes ayant échangé avec moi à propos de la littérature féminine sur Twitter, m’ayant fait découvrir des autrices talentueuses et m’ayant aussi malheureusement fait part des mêmes constats quant à leurs bibliothèques et lectures respectives.

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9 réflexions sur “Je suis une autrice

  1. ❤ ❤ ❤
    Voilà à peu près ma réaction suite à cet article. Tu as exactement mis les mots sur ce que je me tue à tenter d'expliquer à certains de mes proches. Merci beaucoup pour cet article, très complet, instructif et militant, et ultra motivant pour moi en tous cas.

    • Merci beaucoup Louise, c’est un article qui me tenait très à cœur et sur lequel je me penchais depuis un moment déjà alors je suis vraiment très contente que tu l’aies apprécié, vraiment merci à toi ♥

  2. J’ai carrément du retard, mais je découvre cet article et il me touche profondément. J’essaie d’utiliser le mot « autrice » le plus souvent possible, dans la vie et sur mon blog, mais ce n’est pas toujours évident. Des fois, je suis un peu lasse d’expliquer aux personnes autour de moi que :
    – non, ce n’est pas une aberration,
    – oui, c’est un « vrai » mot,
    – oui, les mots qu’on emploie ont une importance,
    – non, ce n’est pas être féminazie, juste féministe et que je ne comprends pas pourquoi on devrait cacher les femmes derrière des noms masculins.
    Alors j’utilise le mot « auteure » sauf des fois, quand je suis motivée.
    Mais ton article est inspirant, vrai et fort. Et ce défi que tu t’es lancée (je file juste après lire ton bilan) est vraiment tentant. Peut-être me lancerai-je dans tes pas prochainement.
    (Et à propos de la langue et de sa masculinisation (et du rôle de l’Académie française là-dedans), je te conseille les livres d’Eliane Viennot aux éditions iXe. Ils sont passionnants, agréables à lire et non dénués d’humour parfois sarcastique. Bref, je les trouve géniaux. Mais tu les connais peut-être déjà !)

    • Merci pour ce commentaire très touchant ! Moi aussi j’ai eu du mal au début à assumer le mot « autrice » dans mon entourage, et puis au bout d’un moment, mes positions politiques faisant que déjà l’habitude d’être « la reloue de service », j’ai décidé que tant pis pour ce qu’on en dirait, je n’utiliserai plus que « autrice ». Et bien figure-toi que depuis, beaucoup de mes proches l’utilisent également ! Comme quoi… bien sûr il y en a toujours pour sortir ces merveilleux bingos que tu cites-là, mais rien que de savoir que UNE personne peut utiliser ce mot maintenant parce que je le lui ai parlé, ça me suffit à encaisser le reste. Surtout quand en plus de ça, des personnes comme toi viennent me laisser de si motivants commentaires 🙂 (ah et je connais les livres d’Eliane Viennot de nom mais j’ai pas encore eu l’occasion de les lire, il faut vraaaaaiment que je le fasse !)

      • Tu as totalement raison, c’est pour ça qu’à présent, je n’utilise que ce mot-là à l’écrit et de plus en plus à l’oral (après, c’est aussi une question d’habitude, ma langue doit s’habituer à le prononcer naturellement). Mais comme je suis la « féministe » de service dans mon entourage, autant l’assumer totalement ! Tout ce que je risque c’est de convaincre d’autres gens de l’utiliser comme tu le dis si bien !

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