Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

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Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.

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Une réflexion sur “Bilan : trois mois au fil des autrices

  1. Ça fait quelques semaines que je pense faire de même l’année prochaine. Pour l’instant c’est un peu compliqué, je n’achète pas de livres pour limiter le poids de mes bagages au retour, et ma liseuse est morte donc j’ai pas trop envie d’acheter des ebooks maintenant ^^ mais j’ai bien l’intention de me remettre sereinement à la lecture (Même si je n’arrête pas vraiment, j’ai encore plein de trucs à lire sur mon téléphone, mais j’aime moins !) en janvier avec des autrices. Je crois que je piquerai dans ta liste d’ici là ! Sinon si tu aimes lire du théâtre/poésie, je te conseille l’excellent texte la violence des potiches de Marie Nimier 😉 française et contemporaine certes, mais bouleversant !

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