De Mirka à Morgane

Cela fait au moins deux ans que je milite assez activement sur Twitter. Et bien plus longtemps encore que je fréquente les réseaux sociaux sur Internet. Au début, c’était essentiellement sur des forums ou des sites consacrés à l’écriture et à la lecture. Puis la politique est venue se greffer  à tout ça. Alors au fil du temps, je me suis liée d’amitié avec des gentes. Avec pas mal de gentes, même. À une époque de ma vie, j’avais pour tout dire plus d’ami-e-s sur Internet que je n’en avais dans ce qu’on appelait alors la vraie vie. Certaines de ces amitiés ne sont pour l’instant encore que des amitiés virtuelles, même si je n’aime pas vraiment ce terme parce qu’au final, je suis bien plus proche de certaines de ces personnes que je ne peux l’être d’ami-e-s que je vois tous les jours. Mais d’autres amitiés ont évolué et sont passées à un stade encore supérieur : celui de la rencontre in real life, enfin, celui dit de l’amitié réelle.

Et avant chacune de ces rencontres, j’ai toujours eu cette légère appréhension en moi, cette question qui résonnait sans cesse dans ma petite tête. Est qu’iel va m’apprécier, en vrai ?

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En vrai. Comme s’il y avait en fait deux personnes : il y a Mirka, militante féministe assumée et autrice décomplexée. Et il y a Morgane, dans cette vie réelle, Morgane féministe et autrice, bien sûr, mais Morgane peut-être moins assumée. Peut-être un peu moins décomplexée. Peut-être un peu beaucoup, même.

Pour celles et ceux qui me connaissent en tant que Morgane, ce n’est pas vraiment un secret : je suis quelqu’un de timide. Plutôt discrète, assez effacée, en retrait, introvertie en plus de ça. Du genre à préférer rester tranquillement chez soi avec un bouquin ou une série à regarder bien au chaud dans son lit qu’à sortir et faire la fête. Du genre à laisser les autres parler à sa place et à ne pas oser s’exprimer, surtout. Non pas que ça ait toujours été ainsi : j’étais une gamine très enjouée, très assumée, très décomplexée. Je l’étais, c’est vrai. Je l’étais avant d’entrer au collège, de développer des troubles du comportement alimentaire, de flirter avec la dépression et surtout de perdre absolument toute confiance en moi. De voir des gentes la laminer, la piétiner jusqu’à ce qu’il n’en reste que quelques miettes avec lesquelles j’ai dû péniblement me reconstruire pendant des années. À cette époque, je me suis tue. Je me suis fermée, comme pour me protéger du monde extérieur. Je ne parlais plus en-dehors du cadre familial, je gardais pour moi mes idées, mes opinions. Même physiquement, quelque chose avait changé. Je ne souriais plus beaucoup. Et quand je le faisais, on voyait bien que c’était forcé. Je ne m’en rendais pas bien compte à l’époque, mais quand je regarde aujourd’hui des photos de cette période, ces traits tirés et cette expression figée me sautent aux yeux.

J’étais fermée. Et j’allais l’être un bon moment encore.

J’allais l’être si bien que pendant très longtemps, j’ai eu le sentiment d’être une imposture sur la toile. Pas forcément une menteuse, mais une imposture. J’avais l’impression de me faire passer pour quelqu’un que je n’étais pas et par là même, de tromper les gentes.

En même temps, c’était tellement tentant. Cachée derrière un pseudonyme, je pouvais enfin coucher sur le papier ou plus souvent sur mon clavier ce que je pensais. Ce que j’aimais, ce à quoi je rêvais, aspirais, ce en quoi je croyais. Je pouvais partager mes idées… et je n’en manquais pas ! J’avais appris à les garder pour moi, dans ma vie de tous les jours, mais parfois elles bouillonnaient presque en moi à force d’être contenues. J’étais passionnée d’histoire, de politique, de littérature. Je voulais partager à ce sujet, me construire, défendre mes convictions, apprendre. Et Internet m’offrait une formidable opportunité de le faire sans crainte d’être trop méchamment jugée, trop méchamment rejetée, trop méchamment moquée.

Puis j’ai créé mon compte Twitter. C’était en septembre 2013, j’entamais ma dernière année au lycée. Ce n’était pas vraiment parfait, mais j’allais déjà un peu mieux, ou du moins le mieux n’avait jamais été aussi proche. J’étais engagée dans un syndicat lycéen, mes camarades de classe connaissaient à peu près mes opinions politiques, je me préparais à entrer à Sciences Po et donc à passer cet oral, ce fameux oral où l’on vous teste et il vous faut prouver votre détermination, prouver que vous avez votre place, que vous êtes légitime. Pourtant, même en faisant tout ça, je restais quelqu’un de discret : lors de mon stage de formation avec le syndicat lycéen, j’ai dû prendre une seule fois la parole devant tout le monde. Quand il y avait des actions à mener au lycée, je le faisais, parce que je croyais en ce pour quoi il fallait le faire, mais c’était la boule au ventre, d’une toute petite voix et je n’insistais jamais face aux personnes peu convaincues. J’avais trop peur de m’engager dans un débat, de perdre mes moyens, de rougir, de bafouiller, de pleurer même. J’étais tellement émotive. Capable de fondre en larmes à la première parole un peu dure, au premier mot parfois même pas méchant mais que j’interpréterais comme tel.

Pourtant, sur Twitter, ce n’était pas du tout l’image que je renvoyais. Et je crois que ça l’est encore moins aujourd’hui. Là j’ose dire tout ce que je pense, m’engager dans les débats, répondre. J’ose aussi raconter ma vie en long en large et en travers ou partager des clichés de moi, dire que je me sens jolie ou donner le lien vers mes derniers écrits publiés sur Internet, chose que je ne faisais que très peu dans la vie quotidienne parce qu’il aurait déjà fallu que les gentes soient au courant que j’écris des fanfictions.

Et plusieurs fois, je me suis demandé si j’étais légitime à faire tout ça. À pousser mes coups de gueule, à m’indigner, à revendiquer, alors que j’étais bien moins capable de le faire sur le terrain. Étais-je légitime à défendre la non-mixité quand à côté de ça, j’osais à peine exprimer un mot à Nuit Debout en la faveur de cette mesure de peur d’être critiquée ? Étais-je légitime ?

Suis-je aujourd’hui légitime ?

Et puis quand même, petit à petit, je me suis rendu compte que oui, je l’étais et je le suis. Déjà parce qu’il aurait été dommage de tout arrêter et de simplement supprimer mon compte Twitter, comme j’y ai songé plusieurs fois du fait de ce sentiment d’imposture. Parce que ça ne m’aurait pas rendu plus combattive et efficace dans la vie réelle pour autant et que j’aurais donc ainsi presque cessé de militer tout court. Parce qu’il vaut toujours mieux militer sur la toile que de ne pas militer du tout et que chacun fait comme iel peut et avec ce qu’iel a. Parce que contrairement à ce qu’ont pu me faire croire certaines personnes peu bienveillantes, le cybermilitantisme c’est utile aussi et ce n’est pas pour rien que de plus en plus de politicien-ne-s investissent les différents réseaux sociaux. D’ailleurs, j’ai moi-même fait l’essentiel de mon éducation féministe sur la toile et ça a été bien plus efficace que n’importe quelle forme d’engagement dit de terrain. Je ne crois pas -plus- qu’il soit mauvais que d’être conscient-e-s de ses limites. Je n’étais pas suffisamment à l’aise en public pour correctement défendre mes idées, je perdais trop mes moyens et ne me sentais donc pas suffisamment utile aux causes que j’aspirais à défendre ? Qu’à cela ne tienne, j’étais à côté de ça très à l’aise dans l’écriture et j’avais suffisamment d’idées en tête pour alimenter un blog et un compte Twitter.

Mais il y autre chose, aussi. Autre chose que j’ai mis encore plus de temps à réaliser mais que je commence enfin, je crois, à comprendre vraiment.

Il n’y a pas d’un côté Mirka sur la toile et de l’autre Morgane dans la vie réelle comme s’il s’agissait de deux entités séparées et bien distinctes. Je ne suis pas parfois l’une et parfois l’autre mais les deux à la fois et autant l’une que l’autre. Mirka n’est pas un personnage que j’ai créé de toute pièce, c’est moi. Je suis féministe, je suis une autrice, j’aime fangirler et bavasser et partager des images pipoues. Je suis engagée, j’aime la politique et la littérature et l’histoire et j’estime essentiel de défendre ce en quoi je crois. Mirka n’est jamais qu’une sorte de version plus assumée de celle que je suis vraiment… et encore.

Depuis que j’ai créé mon blog et mon compte Twitter, depuis que je me suis lancée activement dans le cybermilitantisme, je me suis aussi lancée plus activement dans le militantisme tout court. J’ai créé l’antenne d’une association féministe dans mon école à Dijon et l’ai présidé, ce qui a notamment impliqué de faire des discours de présentation ou introductifs devant un amphithéâtre certes d’une centaine de places seulement, mais de cent places quand même -soit déjà cent personnes de trop pour celle que j’ai été adolescente et qui n’aurait jamais pu faire ça. J’ai rencontré des gentes important-e-s et échangé avec eux d’égal à égal. J’ai participé à un mouvement social et même si au cours de celui-ci, je me suis bien moins exprimée et mise en avant que certain-e-s, ça n’en restait pas moins une réelle avancée pour moi. J’ai parlé de mes écrits aux gentes de mon école, et pas seulement de mes écrits originaux mais aussi de ceux fanfictionnels que j’avais quasiment toujours gardés pour moi au lycée et bien avant encore de crainte d’être méprisée. J’ai arrêté de me cacher dans des vêtements qui ne m’allaient pas ou au contraire de me compresser dans des vêtements trop serrés pour me prouver que j’étais mince pour enfin assumer mon corps et en prendre soin et même l’aimer un peu, parfois. Et là encore ce n’est pas parfait, et ça ne le sera de toute façon jamais tout à fait, mais c’est une avancée. Parce que ça, ce n’est pas un mensonge mais bien une vérité : j’ai avancé. J’ai évolué. Et je crois que je le dois pour partie à Mirka, à mon engagement sur Internet, à cette part de moi que j’ai laissé pleinement s’exprimer et qui à force, a fini par déteindre sur ma vie toute entière et pas seulement sur un pan de celle-ci.

Aujourd’hui, je suis autant Mirka que Morgane. Je n’ai plus honte d’agir parfois différemment sur Internet et dans ma vie réelle parce qu’au final, je sais que je n’en reste pas moins la même personne. J’ai simplement appris à user au mieux de ma personnalité, à grandement m’investir sur Internet parce que cela convient bien à mon caractère tout en poursuivant mon engagement au quotidien. Différemment, peut-être, quoique moins qu’à une époque. Mais pas moins intensément.

Alors si un jour on vient à se rencontrer, vous me trouverez sans doute plus timide, plus calme, plus effacée que je ne peux l’être sur Internet.

Mais vous ne me trouverez pas moins engagée. Et au final, c’est ça le plus important.

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