Les femmes françaises face à la guerre (première partie)

Lorsque je me suis lancée le défi de ne lire que des autrices pendant au moins six mois, c’était notamment pour pouvoir rétorquer arguments à l’appui à toutes les personnes minimisant l’importance de la représentativité des femmes à coup de « de toute façon si on ne parle pas des femmes célèbres c’est qu’il n’y en avait pas alors on ne va pas les inventer non plus » qu’il n’est justement nul besoin de les inventer parce que si, elles étaient là. Elles étaient là, elles sont là, elles sont simplement complètement invisibilisées par les personnes écrivant l’histoire et diffusant la culture dominante qui se trouvent, elles, être majoritairement des hommes. Il y a eu, et il y a eu, infiniment plus d’autrices que ne le laissent supposer nos manuels scolaires. Mais l’invisibilisation des femmes ne s’est pas limitée au domaine de la littérature : elle concerne en fait tous les domaines dont un en particulier qui est pourtant essentiel –c’est l’histoire.

Aujourd’hui 8 mai, nous commémorons la fin de la seconde guerre mondiale et avec elle notamment la mémoire des résistants ayant lutté en ce sens. Savez-vous combien de ces résistants étaient en fait des résistantes ? Savez-vous les femmes engagées, les femmes arrêtées, les femmes exécutées ? Savez-vous le nom de ces femmes ? Si l’on excepte peut-être Lucie Aubrac, combien de ces femmes êtes-vous capables de citer ? Moi, je n’étais pas capable d’en citer la moindre lorsque j’ai eu l’occasion de rédiger un dossier historique sur le sujet de mon choix. Alors j’ai choisi les femmes, j’ai choisi de remédier à ce triste état de fait, et la place des femmes française dans la guerre et notamment dans la seconde guerre mondiale est devenue l’un de mes sujets de prédilection. Tout ce travail, j’aimerais maintenant le partager avec vous parce qu’il n’a pas vocation à dormir sur mon disque dur mais bien, je l’espère, à contribuer même un tout petit peu à la reconnaissance de ce que fut l’histoire des femmes et pas seulement des hommes.

On part au fil des résistantes ?

 

Introduction

 

Le 24 février 1848 est proclamée la Seconde République ainsi que, dans la foulée, le suffrage universel masculin. Suite à leur active contribution aux journées révolutionnaires de février, les femmes obtiennent le droit au travail au même titre que les hommes et la liberté de la presse permet le développement d’une presse féministe. Le 20 mars 1848, Eugénie Niboyet crée ainsi La Voix des femmes. Mais les femmes sont exclues des droits politiques et la mise en place du Second Empire dès 1852 complique leurs revendications. Sous l’Empire, les militantes des droits des femmes sont relativement isolées bien que certaines parviennent à obtenir des avancées, à l’image de Julie-Victoire Daubié qui en 1861 devient la première femme française à obtenir le baccalauréat. Le rétablissement de la République en 1870 se caractérise en revanche par la constitution d’organisations féministes plus durables et structurées. C’est d’ailleurs à cette époque que le terme de « féminisme » fait son apparition officielle dans la bouche de Hubertine Auclert, ardente défenseure du droit de vote des femmes. Cependant, les mouvements initiés par ces grandes fédérations ou associations ne sont pas comparables à celui des suffragettes britanniques, dont les actions sont jugées trop provocantes. La question du suffrage féminin fait toutefois son chemin, notamment grâce à l’Union française pour le suffrage des femmes créée en 1909 et qui fédère les féministes favorables au vote féminin comme l’est également Caroline Kauffmann. Malgré la concession de quelques avancées, tel que le droit pour une femme à disposer librement de son salaire tout en étant mariée à partir de 1907, les inégalités de droits entre les hommes et les femmes restent particulièrement criantes.

Deux évènements majeurs du XXème siècle vont alors pour grande partie bouleverser ce phénomène : la première et la seconde guerre mondiale. Ces deux guerres, bien qu’aussi désastreuses pour les femmes que pour les hommes puisqu’elles vont laisser nombre d’entre elles veuves et sans enfants, sans parler des femmes torturées, exécutées ou victimes de viols de guerre, vont aussi paradoxalement avoir des conséquences bénéfiques sur les droits de ces dernières. Au cours de la première guerre mondiale, les femmes vont être amenées à effectuer le travail ordinairement considéré comme masculin, déconstruisant ainsi certains préjugés leur étant alors assenés. Après cela, les mouvements pour l’obtention du droit de vote des femmes vont prendre de l’ampleur et la Chambre des députés va d’ailleurs plusieurs fois l’adopter, même si celui-ci sera ensuite toujours rejeté par le Sénat. Les revendications féministes sont davantage considérées, et l’arrivée au pouvoir du Front populaire en 1936 marque également l’entrée, pour la première fois, de femmes au gouvernement –bien que dans un rôle minime. Finalement, à la fin de la seconde guerre mondiale, les femmes obtiennent le droit de vote ainsi que l’éligibilité dont elles font pour la première fois usage aux élections municipales du 29 avril 1945. Les deux guerres mondiales ont donc vraisemblablement eu une importance considérable dans l’évolution des droits des femmes. Celles-ci sont en effet devenues de véritables citoyennes à l’issue de la seconde guerre mondiale, un statut qui, à l’aube de la première guerre mondiale, était très loin de leur être acquis.

Ce statut, les femmes ne l’ont pas simplement obtenu : elles l’ont glorieusement gagné. L’accroissement de leurs droits est en effet le résultat de leur active participation dans les deux conflits mondiaux, une participation qui leur permit d’acquérir, non sans peine, des droits longuement revendiqués, mais dont la reconnaissance tardive illustre la difficulté qu’ont eu les Françaises à voir leur situation s’améliorer au sortir des deux guerres mondiales.

Page de garde

 

L’engagement des femmes dans les deux conflits mondiaux

La première guerre mondiale : de la reconsidération de la place des femmes dans la société

 

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. En réaction, la France mobilise jusqu’au 18 août et se prépare au combat. Dès le mois d’août 1914, 3 780 000 hommes sont mobilisés sur tout le territoire français. Durant le conflit dans son ensemble, ce sont près de 8 500 000 soldats qui sont mobilisés et envoyés au front, qualifié de « l’avant ». A « l’arrière », la main d’œuvre vient à manquer cruellement du fait du départ massif des hommes. Les femmes vont alors remplacer ceux-ci et s’insérer de la sorte à une nouvelle place dans la société.

Au contraire des hommes, les femmes ne connurent en effet pas directement les tranchés. Mais certaines n’en furent guère éloignées. Ce sont les infirmières, qui apportèrent leur aide aux soldats tout au long de la guerre dans des conditions parfois périlleuses. Le transport des blessés était en effet souvent long et dangereux, notamment du fait des bombardements qui ne se limitaient pas aux tranchés seules mais touchaient également les alentours. La plupart des infirmières étaient d’ailleurs installées à une distance très faible du front, encourant ainsi un grand danger. De plus, les infirmières furent très souvent confrontées à des blessures terribles auxquelles certaines n’étaient guère habituées. Pour soigner ces horribles blessures, les femmes disposaient d’outils sommaires et les pénuries de médicaments étaient fréquentes. Une majorité de ces femmes travaillaient bénévolement et n’étaient donc pas rémunérées. Les infirmières bénévoles sont regroupées au sein de trois sociétés d’assistance enregistrées par le Ministère de la guerre : la Société de Secours aux Blessés Militaires (SSBM), l’Association des Dames Françaises (ADF) et l’Union des Femmes de France (UFF) regroupant les infirmières ambulancières. A partir de 1916, les ambulances sont en effet conduites par les femmes, de sorte à ce que celles-ci puissent intervenir à tout moment. Cet engagement, certaines femmes le payent de leur vie. D’autres sont prises en otage, au mépris des Conventions de Genève, lorsque les lignes de front se déplacent. Malgré cela, beaucoup poursuivront leur investissement après la guerre en se mettant au service des dispensaires de comités locaux.

Sans être directement présentes sur le front ou au contact de celui-ci en s’engageant comme infirmières, les femmes pouvaient vivre les conditions du front aux travers des lettres. La correspondance apporta en effet un soutien moral aux soldats éloignés de leur famille. Quant aux soldats n’ayant aucun lien avec l’extérieur ou souhaitant bénéficier de davantage de soutiens, ils purent profiter des marraines de guerre instituées dans le but d’épauler les soldats. Ces marraines, en plus d’écrire régulièrement à ces derniers, pouvaient également leur envoyer de la nourriture, du tabac, et même les rencontrer durant leur permission. Beaucoup de femmes apportèrent également leur aide aux « gueules cassés » dans les hôpitaux, des soldats gravement blessés par la guerre. La Croix-Rouge est ainsi très présente durant la première guerre mondiale, au travers notamment de la SSBM, l’ADF et l’UFF.

Quelques très rares femmes prirent même directement part aux combats, à l’image d’Emilienne Moreau-Evrard. Résidente de Loos-en-Gohelle, dans le nord de la France, Emilienne Moreau voit sa ville occupée par les Allemands au début de la guerre. Le 25 septembre 1915, les Anglais lancent une offensive afin d’en reprendre le contrôle et Emilienne Moreau les guide alors, leur donnant des informations sur les positions ennemies et participant même aux combats en abattant quatre soldats allemands, âgée de seulement 17 ans. Considérée comme une héroïne, elle entrera dans la Résistance dès 1940 lors de la seconde guerre mondiale et sera l’une des très rares femmes à recevoir le titre de Compagnon de la libération. Ces initiatives restent toutefois très isolées, les femmes ayant globalement été exclues du front, de « l’avant ».

A l’arrière, en revanche, elles furent particulièrement présentes et bousculèrent ainsi l’image leur étant encore accolée. Elles durent gérer seules leurs foyers, ne s’éloignant alors guère du rôle traditionnel leur étant dévolu par la société. Il leur fallut toutefois assumer le rôle de chef de famille, un rôle consacré par la loi du 3 juin 1915 qui leur transfère la puissance paternelle pour la durée du conflit. Les conditions de vie sont en plus rendues très difficiles par la guerre : la vie est chère du fait de l’inflation et des pénuries, de nombreuses femmes sont surmenées du fait de l’ensemble des activités qu’elles doivent combiner, et à cela s’ajoute la douleur du deuil qui frappe d’innombrables familles. Les veuves, ou les « veuves blanches » qui sont ces femmes fiancées en 1914 n’ayant finalement jamais vu leur mariage arriver, n’ont aucun soutien psychologique et pas toujours de soutien financier non plus. Le quotidien des femmes est ainsi éreintant et beaucoup sortiront de la guerre traumatisées.

Les femmes ne se limitèrent en effet pas au domaine familial, mais en investirent également d’autres dont l’attribution était, elle, traditionnellement masculine. Ainsi, les femmes durent remplacer les hommes partis au front dans leur travail, aussi bien à l’usine que dans les champs, notamment dans des secteurs absolument pas féminins en temps ordinaires tel que l’armement. Dès le début du mois d’août 1914, le président du Conseil René Viviani lui-même appelle en effet les femmes françaises à remplacer les hommes mobilisés dans des termes susnommés. Certaines femmes furent ainsi amenées à cumuler deux emplois lorsqu’elles en occupaient déjà un. En 1914, environ huit millions de Françaises travaillaient en effet, mais cela laissait une majorité de femmes au foyer : la part des femmes au sein de la population active n’était que de 38% en 1914. De nombreuses femmes découvrirent ainsi le monde du travail du fait de la première guerre mondiale puisque ce chiffre monta à 46% à la fin de la guerre. Pour cela, de nombreuses démarches furent d’ailleurs mises en place, certains industriels notamment dans des branches ordinairement très masculines ne cachant pas leur méfiance envers les femmes. En avril 1916, un Comité du travail féminin voit finalement le jour permettant le recrutement des ouvrières et leur acheminement jusqu’aux usines ainsi que leur hébergement. A la fin de l’année 1917, le personnel féminin dans le commerce et dans l’industrie est de 20% supérieur à son niveau d’avant-guerre. Dans l’industrie de guerre, les femmes représentèrent plus d’un quart des effectifs. Celles qui travaillaient dans les usines d’armement étaient appelées les « munitionnettes ». Leur salaire fut toutefois inférieur à celui des hommes exécutant les mêmes tâches qu’elles, rappelant les profondes inégalités existant entre les hommes et les femmes quant à l’accès au travail.

Tout au long du conflit, les femmes obtiennent peu à peu l’accès à des emplois qui leur étaient jusqu’à présent interdits. Elles peuvent désormais conduire des tramways ou travailler aux aiguillages à partir de 1915, ce que les syndicats et le patronat refusaient auparavant au motif que, trop sous l’emprise de leurs nerfs, les femmes causeraient davantage d’accidents. Certaines deviennent également ramoneuses, gardes-champêtres ou même pompiers. Beaucoup continuent cependant à exercer des métiers typiquement féminins, notamment celui d’infirmière susnommé. Mais même au sein de ces professions très genrées, les femmes voient leurs capacités s’élargir. Ainsi, en plus d’être autorisées à conduire les ambulances, de nombreuses infirmières apprennent à faire des manipulations radiologiques grâce à Marie Curie, qui participe à la construction de dix-huit unités chirurgicales mobiles, les ambulances radiologiques qui seront surnommées a posteriori les « petites Curies ». Quant aux métiers traditionnellement réservés par les hommes et qui sont investis par les femmes durant le conflit, ils ne se limitent pas aux usines : les femmes investissent ainsi massivement le domaine de l’éducation, les nombreux instituteurs partis au front devant être remplacés.

La place de plus en plus importante des femmes dans les usines s’accompagne aussi d’une vaste remise en question des droits sociaux et syndicaux acquis avant-guerre : allongement de la durée des journées de travail, travail de nuit, augmentation des objectifs, inégalités salariales avec les hommes… Cette dégradation des conditions de travail durant le conflit entraîne des grèves de plus en plus nombreuses et virulentes au fil des années. En France, on passe de 9344 grévistes en 1915 à 650 658 en 1917. Les femmes jouent un rôle important dans ces mouvements sociaux qui perdurent jusqu’à la fin du conflit. En plus d’être peu qualifié et mal payé, leur travail est en effet très éprouvant physiquement, notamment pour les « munitionnettes ». Les obus pèsent en moyenne sept kilos chacun et sont donc durs à manipuler. Les émanations de gaz et la manipulation de produits toxiques, comme notamment le trinitrotoluène qui est un produit explosif, rendent en plus leur travail dangereux. La plupart des femmes travaillent environ dix heures par jour, si ce n’est plus.

Dans les campagnes, les femmes participent également à l’effort de guerre. Elles aidaient auparavant déjà leurs maris dans les fermes et les exploitations agricoles, mais avec la mobilisation des hommes, il leur revient de s’occuper entièrement de ces exploitations. Elles passent ainsi du statut de simples employées à celui de patronnes, et voient leur charge de travail augmenter significativement. Là aussi, leurs conditions de travail sont particulièrement dures, notamment du fait de la manipulation d’engins agricoles qui ne sont pas adaptés à leur morphologie. Les industries donnant la priorité à l’armement, au manque de main d’œuvre vient s’ajouter la diminution de la production d’engrais ou autres produits chimiques et techniques devant aider les femmes à produire. Leur lourd investissement ne permet donc pas de compenser totalement le départ des hommes et la production agricole en France diminue, mais les femmes auront prouvé leur capacité à gérer une exploitation agricole au même titre que les hommes.

L’engagement des femmes dans le premier conflit mondial fut donc concret, à l’avant comme à l’arrière. Il permet au pays de tenir, de continuer à fonctionner malgré l’absence des hommes, et les femmes montrèrent en cela qu’elles étaient tout autant capables que les hommes de travailler et surtout de bien travailler. Cela amena à la reconsidération de leur place dans la société, les femmes ayant investi de nouveaux domaines et exercé de nouvelles fonctions. Au sortir de la guerre, toutes ne sont pas prêtes à retourner à leur position d’avant-guerre et leur engagement servira de légitimation à la revendication de leurs droits.

 

La seconde guerre mondiale : de la participation croissante des femmes à la défense de cette société

Cette partie fait notamment mention de la résistante Marie-Thérèse Fainstein, élevée au grade de Commandeur de la Légion d’honneur, qui vint généreusement témoigner de son engagement dans mon lycée au mois de février 2013

 

L’implication des femmes dans la seconde guerre mondiale n’est guère comparable avec leur implication dans le précédent conflit mondial du fait de la différence entre ces deux guerres. Tandis que la première a mobilisé des millions d’hommes tout au long du conflit, obligeant les femmes à effectuer leur travail à l’arrière, l’invasion allemande est beaucoup plus rapide lors de la seconde guerre mondiale puisqu’il ne faut que six semaines à l’Allemagne pour défaire les armées françaises. La France devient alors un pays occupé, officiellement du côté des forces de l’Axe. Le combat contre les Allemands va donc prendre une forme bien différente : c’est la Résistance, ce qui désigne l’ensemble des actions menées contre les occupants ainsi que leurs auxiliaires. Elle est évidemment clandestine et les résistants s’exposent à de grands risques, la plupart de ceux arrêtés étant torturés puis exécutés ou déportés. Les hommes étant cette fois-ci présents, cette activité dangereuse et « militaire » semble leur être prédestinée.

Mais les femmes ont aussi pris part à cette Résistance. Il est possible de distinguer trois catégories d’action principales au sein desquelles les femmes ont contribué : la « communication », qui implique notamment les agents de liaison et les rédactrices de journaux clandestins, le « social », qui consiste essentiellement en l’hébergement, le ravitaillement et la protection des personnes menacées comme les résistants ou les juifs, et l’« action combattante », qui regroupaient principalement les opératrices radios et les filières d’aide à l’évasion. Quelques femmes ont également occupé la fonction de chef, que ce soit de secteur ou de région, mais elles représentent une très petite minorité.

En 2010, Corinna Von List publie en allemand un ouvrage traduit deux ans plus tard en France par Résistantes, qui s’intéresse spécifiquement à la situation des femmes dans la Résistance française. A partir de la compilation des histoires de plus de 2 000 femmes françaises engagées, Corinna Von List réalise une répartition des activités féminines dans la Résistance ainsi que le taux de décès des femmes selon leur activité dans la Résistance. Cette répartition permet d’appréhender au mieux la complexité de l’engagement féminin, qui prit des formes très variées et plus ou moins dangereuses pour les femmes.

Au regard de cette répartition, la catégorie d’action à laquelle les résistantes se sont le plus consacrées est la « communication ». C’est d’ailleurs cette catégorie qui regroupe l’activité la plus courante, et de loin, pour les femmes engagées en Résistance, à savoir celle d’agent de liaison. Plus de 20% des résistantes ont en effet été des agents de liaison.

La rédaction et la distribution de tracts comptent, en France, parmi les premiers actes de Résistance, et ce sont ces engagements qui donneront naissance aux premières structures résistantes, dès 1940. Or, ces structures ont besoin de faire transiter des directives ou des informations et utilisent pour cela des agents de liaison, hommes comme femmes. « Ici […] Lucienne, âgée de 14 ans. Elle est souvent utilisée pour des missions périlleuses : porter des messages ou des armes, convoyer un aviateur abattu à proximité afin qu’il soit aiguillé vers un réseau d’évacuation… Son jeune âge lui permet de se déplacer sans trop attirer l’attention de la police française et allemande. » Ce témoignage a été recueilli par Hubert Quillot et utilisé dans Résistance Vimeu 1942-1944 par Serge Lecul.

Le rôle d’agent de liaison était particulièrement risqué puisque les agents étaient souvent amenés à transporter des documents compromettants sur eux. C’est pourquoi, pour éviter au maximum de se retrouver dans ce genre de situation, ils devaient mémoriser le plus possible d’informations. Les femmes arrêtées en possession d’informations clandestines n’étaient pas épargnées par la torture, en témoigne le terrible calvaire de Lise Lesèvre qui resta dix-neuf jours entre les mains de Klaus Barbie suite à son arrestation à Lyon.

Si les femmes n’eurent que peu de reconnaissance pour leur travail au sein de la presse clandestine, c’est en partie parce que la rédaction ou la direction des journaux étaient majoritairement du fait des hommes. Quelques femmes seulement écrivirent elles aussi des articles dans les journaux clandestins, comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz pour Défense de la France ou Marietta Martin pour La France continue, journal créé par le réseau de Résistance du même nom. Et plus rares encore furent celles qui participèrent à l’organisation d’un journal : on peut citer Lucie Aubrac pour Libération-sud, Berty Albrecht pour Combat ou Marie-Thérèse Fainstein pour L’avenir normand puis le Front National (qui à l’époque désigne la résistance communiste quoi que puisse en laisser penser l’odieuse récupération qu’en fit ensuite la famille Le Pen).

Le seul mouvement à publier un journal exclusivement féminin est le Parti Communiste Français (PCF), dans L’Humanité – Edition spéciale féminine, diffusé à intervalles irréguliers. De plus, le PCF dispose de comités féminins distribuant eux aussi des tracts à grande échelle, comme Jeunes filles de France dirigée par Danielle Casanova. Néanmoins, même dans le camp gaulliste des femmes ont écrit des articles exclusivement destinés à un public féminin, comme Louise Weiss pour La nouvelle République – Patriam Recuperare. De plus, des journaux spécialement destinés aux femmes circulèrent en France sans être à l’origine d’un mouvement particulier, le premier d’entre eux étant Femmes d’Ivry, paru pour la première fois en novembre 1940 et incitant les femmes à ne pas subir passivement la défaite.

Des femmes eurent la fonction de secrétaires clandestines. Domaine typiquement féminin au XXème siècle, le secrétariat était particulièrement utile à la Résistance pour ce qui concernait les services de liaison et la presse clandestine. Les femmes qui eurent ce rôle étaient souvent de vraies secrétaires puisque cette activité nécessitait un certain savoir-faire. Ainsi, Laure Diebold est secrétaire d’un industriel de Saint-Dié au début de la guerre. Elle deviendra la secrétaire de Jean Moulin en personne et sera l’une des très rares femmes à recevoir le titre de Compagnon de la libération.

D’autres activités pourraient également être évoquées, comme la fabrication de faux papiers ou celle de « boîtes à lettres » consistant à mettre à disposition de la Résistance des lieux où les agents de liaison pouvaient déposer les informations. Chacune de ces activités comprit des femmes, comme Anne-Marie Le Combe qui fabriqua des faux-papiers pour Défense de la France ou Christine Gouze dont la demeure servit de boîte à lettres au Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés.

Deuxième grande catégorie d’action à laquelle les résistantes contribuèrent le plus, le « social » regroupa plus de 31% des femmes engagées en Résistance. Cet engagement se fit de manière naturelle puisque le social était considéré comme un domaine traditionnellement féminin, regroupant diverses activités comme le ravitaillement, l’hébergement, la mise en place de services pour aider les familles de résistants, l’assistance aux résistants incarcérés…

L’espace privé était nécessaire à la Résistance puisqu’il permettait d’en loger les acteurs : résistants eux-mêmes mais aussi entrepôt d’armes et d’explosifs, dissimulation de la presse clandestine, accueil de réunions secrètes et fabrication de faux papiers. Les femmes mirent ainsi à disposition de la Résistance des terrains, comme le fit Thérèse Nolle en prêtant son exploitation en Indre-et-Loire, ou des abris à l’image de Delphine Aigle qui cacha des résistants chez elle. Les services secrets britanniques expliquaient d’ailleurs aux agents envoyés en mission en France que « best cover is a woman », celles-ci attirant moins l’attention en se ravitaillant. La mise à disposition d’un espace privé, moins spectaculaire que la lutte armée, est toutefois particulièrement périlleuse puisque 85% des femmes y ayant contribué furent arrêtées et que 20% ne survécurent pas à la guerre.

Les services sociaux de la Résistance s’occupaient des résistants et de leur famille, voire de toutes les personnes menacées par Vichy si leurs moyens le leur permettait, en leur donnant de l’argent ou de la nourriture, en préparant des colis pour les prisonniers ou encore en mettant les enfants à l’abri. Il fallait ainsi ravitailler les maquisards, tant en nourriture qu’en biens de première nécessité. Génia Gemälhing transporta de la sorte jusqu’à 200 kilos de viande par semaine pour les membres de Défense de la France. Marie-Charlotte Bout de Marnhac, chef départementale du service social de Combat, gardait la caisse du service social, grâce à laquelle des fonds étaient versés chaque mois aux réfractaires, aux juifs ou encore aux Anglais pourchassés. Les services sociaux essayaient également d’établir des liaisons entre les résistants arrêtés et leur famille.

Souvent, les services sociaux de la Résistance étaient composés de femmes exerçant le métier d’assistante sociale avant que la guerre ne commence. La loi accordait en effet aux assistantes sociales le droit au secret professionnel, se rendre au domicile des familles faisait partie de leur métier et leurs horaires de travail irréguliers ou leurs absences répétées étaient considérées comme normales du fait de leur métier : leurs activités en Résistance étaient donc facilitées.

Enfin, il existait une catégorie particulière de Résistance sociale : l’aide aux enfants juifs. Les réseaux d’aide à l’évasion permettaient à certains enfants de se réfugier en Suisse mais il y avait derrière ces aides à l’évasion une grande organisation : hébergement des enfants ou placement dans des familles souvent catholiques, et mise en place de services sociaux pour aider les enfants à se familiariser avec leur nouvelle identité, entre autres. Ainsi, en avril 1943, Joseph Weill et Georges Garel mettent en place le réseau Garel, structure clandestine de l’Organisation de Secours aux Enfants (OSE), qui a un statut d’organisation de bienfaisance reconnu par l’Etat et peut donc camoufler ses activités clandestines. Une fois le réseau mis en place, les assistantes sociales de l’OSE prendront en charge les enfants juifs en prenant de grands risques. Le sort de Renée Gaudefroy fut ainsi tragique. Connue sous le pseudonyme de Pauline, elle était entièrement dévouée aux enfants de l’OSE. Arrêtée le 1er juin 1944, elle est horriblement torturée par la Gestapo puis fusillée. Son corps ne sera jamais retrouvé. En 1976, elle reçoit à titre posthume le titre de Juste parmi les Nations décerné par le mémorial de Yad Vashem. Irène et Renée Paillassou, elles, survécurent à la guerre après avoir sauvé tous les enfants de la maison de l’OSE de Chabannes d’une rafle, et reçurent elles aussi le titre de Juste parmi les Nations.

Enfin, parmi les femmes engagées en Résistance, certaines firent le choix de l’« action combattante ». C’est dans ce domaine d’action qu’elles sont le moins représentées, à hauteur de 20% environ des résistantes, du fait notamment de la plus grande difficulté pour elles d’effectuer des activités jugées exclusivement masculines.

La principale forme d’action sur le terrain pour la Résistance féminine était l’aide à l’évasion, puisque 11,8% des résistantes agirent dans ce domaine. De nombreuses personnes avaient en effet intérêt à quitter la France : les résistants traqués, les prisonniers de guerre ayant pu s’échapper, les réfractaires au Service de Travail Obligatoire (STO) et les personnes persécutées comme les juifs. De nombreux réseaux d’évasion furent alors mis sur pied, plus ou moins élaborés. Quand certains réseaux comptaient plusieurs dizaines, voire centaines de membres à travers tout le pays, d’autres agissaient localement et ne comptaient que peu de membres. Le réseau Comète, l’un des plus importants de France, compta jusqu’à 800 membres et fut fondé par une femme, Andrée de Jongh, qui survécut à la déportation. Un autre grand réseau fut le réseau Pat O’Leary, qui fut d’ailleurs sauvé par une femme. Détruit par une infiltration en 1943, le réseau est recréé à Toulouse par Marie-Louise Dissart et comptera jusqu’à 85 membres qui mèneront ses activités jusqu’à la Libération.

L’aide à l’évasion ne concernait pas uniquement les soldats et aviateurs Alliés. Beaucoup aidèrent également des Français, souvent recherchés, à fuir l’occupant en passant d’abord en zone libre puis vers l’Espagne ou la Suisse. Le réseau Garel susnommé, structure clandestine de l’OSE, permit ainsi à certains enfants de passer en Suisse. 86% des membres de ce réseau étaient d’ailleurs des femmes, un taux exceptionnel. Certaines accompagnaient même les enfants durant leur passage, prenant deux fois plus de risques, à l’image de Mila Racine et Marianne Cohn qui y laissèrent toutes deux leur vie, la première à Ravensbrück et la seconde en prison des suites de la torture. L’aide à l’évasion est l’activité la plus mortelle de la Résistance féminine : 51,2% des femmes engagées dans ce domaine en sont mortes.

L’autre activité la plus meurtrière pour les résistantes fut celle d’opératrice radio, avec un taux de décès de l’ordre des 47%. Bien que ne représentant qu’1% des résistantes, les opératrices radio avaient un rôle capital puisqu’elles seules permettaient d’assurer la communication entre la France et Londres. Malheureusement, elles étaient aussi les plus exposées puisque les Allemands disposaient de matériel leur permettant de localiser relativement vite les lieux d’émission.

Les opératrices radio étaient le plus souvent envoyées par les services secrets britanniques ou le Special Operation Executive (SOE), une branche des services secrets britanniques qui opéra uniquement pendant la seconde guerre mondiale, et recevaient une formation en Angleterre avant d’être parachutées en France. Noor Inayat Khan est la première opératrice radio de la section française du SOE. Arrivée en France le 16 juin 1943, elle est arrêtée au bout de trois mois et meurt exécutée d’une balle dans la nuque à Dachau. La durée moyenne de mission des opératrices radio excédait rarement les trois mois. Il y a néanmoins une exception : Yvonne Cormeau. Non seulement elle ne sera jamais arrêtée, mais en plus elle parviendra à envoyer des messages à Londres pendant plus de treize mois, et ce jusqu’à la fin de la guerre. Le SOE dira même qu’il s’agit d’un record exceptionnel étant donné les circonstances.

Enfin, une minorité de femmes prit part à la lutte armée et au renseignement militaire. Les femmes s’étant battues les armes à la main étaient très rares puisque jugées incapables de se servir d’armes. Lise Lesèvre en témoigne : « Il ne serait venu à l’idée de personne de m’apprendre à manier une arme, ne serait-ce que pour me défendre ». Certaines passèrent pourtant outre les préjugés : le 22 juillet 1944, Thérèse Zolanski est tuée au combat dans un maquis à l’âge de 19 ans. Madeleine Riffaud, lors de la libération de Paris, dirige des hommes au combat après avoir participé à l’attaque de trains ennemis et d’une caserne. Georgette Gérard, dans la région de Limoges, devint même chef régional du service maquis des Mouvements Unis de la Résistance (MUR) en juillet 1943 avec plus de 5 000 personnes sous ses ordres. Enfin, Marie-Madeleine Fourcade prend le commandement du réseau Alliance suite à des arrestations, qui s’occupe du renseignement militaire, devenant le premier chef d’état-major féminin d’un réseau. Elle est la seule femme reconnue comme ayant été chef d’un réseau de Résistance.

Le rôle de ces femmes combattantes fut occulté après la guerre. En témoigne le nombre connu de femmes tuées au combat ne cessant de s’accroître.

 

Cette sous-partie sur l’engagement des femmes dans la seconde guerre mondiale n’est qu’un résumé condensé d’un travail d’une quinzaine de pages auquel je dédierai un article spécifique.

 

L’engagement des femmes en Résistance fut donc incontestable et celles-ci s’exposèrent aux mêmes risques que les hommes : elles furent arrêtées, emprisonnées, torturées, déportées. Malgré cela, elles poursuivirent leur engagement, en témoigne l’incroyable destin de Simone Roux-Pellissier, par trois fois arrêtée suite à ses activités de résistante, par trois fois torturée, qui parvint à chaque fois à s’évader pour sans cesse rejoindre la Résistance. Moins spectaculaire mais tout aussi concret fut l’engagement des femmes dans la première guerre mondiale. La progression des droits des femmes à l’issue de chacun de ces conflits vint récompenser cet engagement, mais cette progression ne fut pas toujours proportionnelle à l’investissement des femmes dans la guerre. Cela fera l’objet d’une deuxième partie !

 

Pour aller plus loin

 

– BERNSTEIN Serge et MILZA Pierre, Histoire de l’Europe du XIXème au début du XXIème siècle, Hatier (2006)

– BRIVE Marie-France, « Les Résistantes et la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– LEVISSE-TOUZE Christine, Les femmes dans la Résistance en France, Tallandier (2003)

– MANN Carol, Femmes dans la guerre, 1914-1945, Pygmalion (2010)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1939-1945 : combats de femmes, Autrement (2001)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1914-1918 : combats de femmes, Autrement (2014)

– RAMEAU Marie, Des femmes en Résistante, 1939-1945, Autrement (2008)

– SCHWARTZ Paula, « Résistance et différence des sexes : bilan et perspectives », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THALMANN Rita, « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THEBAUD Françoise, Les femmes au temps de la guerre de 14, Payot (2013)

– THIBAULT Laurence, Les femmes et la Résistance, Documentation française (2006)

– VON LIST Corinna, Résistantes, Alma Editeur (2012)

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4 réflexions sur “Les femmes françaises face à la guerre (première partie)

  1. Merci beaucoup pour cet article, très intéressant. C’est le premier que je lis sur ton blog mais certainement pas le dernier!

  2. Bonjour, déjà j’adore la façon dont vous écrivez ce blog et les causes que vous soutenez cet article étant très intéressant. La seconde chose que je voulais vous dire est que j’ai lu votre histoire sur les enfants de timplebach et je ne sais pas si c’est le cas mais elle semble un peu anamdonné j’aurais pourtant adoré avoir la suite peut être arrivera t elle un jour je croise les doigts 🙂 je voudrai savoir si vous avez prévu de publier la suite surtout si vous avez deja écrit le chapitre 1
    Merci bien
    Isel 🙂

    • Merci beaucoup pour tes gentils mots Isel, c’est très gentil ! Aaaaah concernant LEDT, j’ai sept chapitres d’avance de la deuxième partie il me semble mais c’est vrai que je traaaaaîne à publier, mais ce n’est clairement pas par désir d’abandonner la publication, juste que je me suis éparpillée dans beaucoup de trucs ces derniers temps. Quoi qu’il en soit, je finis la fac à la fin du mois donc je m’y remettrai (promis !) cet été !

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