Les femmes françaises face à la guerre (deuxième partie)

Aujourd’hui 27 mai, c’est la journée nationale de la Résistance. On célèbre les grands hommes auxquels la patrie reconnaissante doit sa liberté et, comme toujours, on oublie les femmes –à l’exception peut-être de Lucie Aubrac.

Vous le savez depuis le temps, le féminisme c’est plus ou moins ma vie, et plutôt « plus » que « moins » quand on touche à la représentativité des femmes. Et même encore plus quand on se penche sur les domaines de l’histoire ou de la littérature. Après m’être penchée sur l’engagement des femmes dans les deux guerres mondiales en France, je vous propose donc de revenir sur les conséquences qu’a eues cet engagement sur les femmes françaises de 1918 à nos jours.

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La lente progression des droits des femmes à l’issue des deux conflits mondiaux

De la légitimation toujours délicate des revendications féminines

 

Les femmes jouèrent un rôle dans chacun des deux conflits mondiaux, et cela les amena souvent à outrepasser les stéréotypes de genre dans lesquels elles étaient auparavant enfermées. Cela donna naissance à de nouvelles revendications de la part des femmes, qui du fait de leur engagement espèrent notamment se voir octroyer le droit de vote ou bénéficier de davantage de libertés. Mais cet investissement ne suffit pas toujours à légitimer leurs revendications et les femmes sont toujours victimes de grandes inégalités, notamment au sortir de la première guerre mondiale qui est loin d’être une période de reconnaissance pour les femmes. Beaucoup d’historiens nuancent ainsi la vision de la première guerre mondiale comme période émancipatrice pour les femmes, à l’image de Françoise Thébaud, professeure émérite à l’Université d’Avignon, qui estime que le changement de la condition féminine est loin d’avoir été radical.

Dans un premier temps, la guerre a en effet exacerbé la dichotomie des rôles sexués, les hommes combattant pour protéger la patrie mais aussi les « faibles », à savoir les enfants, les vieillards, et les femmes. Le prolongement de la guerre permet toutefois aux femmes d’accéder à des fonctions leur ayant auparavant été fermées, mais cet accès n’est que temporaire. Dès la fin de la guerre, les femmes sont ainsi invitées à retourner dans leurs foyers. Quant à celles qui conserveraient un emploi, elles n’ont pas le droit à un salaire égal à celui des hommes et le congé maternité ne leur est pas assuré si elles ne travaillent pas dans la fonction publique. Les femmes sont aussi et surtout ramenées à leur rôle premier et traditionnel de mères. La guerre a causé la mort de millions d’hommes, et l’Etat compte sur les femmes pour repeupler le pays. Aucun des droits revendiqués par les femmes avant 1914 n’est reconnu à l’issue du conflit, et des lois extrêmement répressives sont mêmes votées en matière de contraception et d’avortement. La vente de contraceptifs est interdite par la loi dès 1920 et l’avortement devient un crime passible de la Cour d’assises en 1923. Des brigades policières spéciales sont créées en 1939, chargées de traquer les femmes effectuant des avortements clandestinement, les « faiseuses d’anges ». La répression contre l’avortement et la contraception est très forte. Madeleine Pelletier, une des premières militantes féministes en faveur de l’avortement, est ainsi arrêtée et menée à l’asile où elle meurt six mois plus tard. Tout est fait pour inciter les femmes à revenir à leurs tâches familiales et à ne pas profiter des libertés qu’elles auraient pu acquérir durant la guerre. Françoise Thébaud souligne aussi que la guerre a créé beaucoup de souffrance chez les femmes, dont plus de 600 000 sont devenues veuves. Beaucoup ont également perdu des fils, des cousins, des frères. Or, leur souffrance n’est pas reconnue comme pouvait l’être celle des hommes à l’époque, et elle est donc encore moins traitée. Les femmes doivent apprendre à vivre avec et à se débrouiller seules et cela ne facilite pas non plus l’obtention de nouveaux droits, nombre de femmes n’ayant simplement pas le temps de s’y consacrer.

Le droit le plus représentatif de la difficulté pour les femmes de légitimer leurs revendications suite au conflit mondial est sans conteste le droit de vote. Dès 1919, la Chambre des députés adopte une proposition de loi pour le droit de vote des femmes par 329 voix contre 95. Mais cette proposition est refusée par le Sénat. Or, la IIIème République se caractérise par un bicaméralisme strict : les deux chambres ont les mêmes pouvoirs et doivent voter les textes dans les mêmes termes pour que ceux-ci soient acceptés. Organe conservateur, le Sénat va refuser par six fois le droit de vote des femmes tout au long de l’entre-deux guerres. Ainsi, en 1922, le Sénat refuse d’examiner la proposition de loi sur le droit de vote des femmes par 134 voix contre 156. En 1925, la Chambre des députés adopte par 389 voix contre 140 une proposition de loi instaurant le vote des femmes lors des élections municipales et cantonales. Des candidates communistes sont alors élues au cours des élections municipales, mais elles sont finalement écartées par les tribunaux. En 1927, la Chambre des députés accorde à nouveau ce droit aux femmes par 369 voix contre 94 mais le Sénat fait toujours barrage. La majorité en faveur du droit de vote des femmes à la Chambre des députés est pourtant toujours plus large. En 1932, la Chambre vote ainsi par 446 voix contre 60 une résolution invitant le gouvernement à faire pression sur le Sénat afin de rendre possible l’adoption du texte sur le droit de vote des femmes, mais cette résolution n’a pas de suites. En 1935, la Chambre se prononce pour le droit de vote des femmes à 453 voix contre 124 et le 30 juillet 1936, c’est par 495 voix contre 0 qu’elle se prononce, pour la dernière fois, en faveur du droit de vote des femmes. Mais le Sénat n’inscrira jamais ce texte à son ordre du jour. Les opposants à ce droit craignent que les femmes ne votent mal, en suivant les injonctions de leurs maris ou des curés. Malgré leur engagement dans la première guerre mondiale, elles sont donc très loin d’être considérées comme les égales des hommes ou ne serait-ce, même, que comme autonomes.

Ce qu’elles avaient pu gagner sur les terrains de l’économie et du salariat au cours de la première guerre mondiale, les femmes vont de plus pour grande partie le perdre après la crise économique des années 1930 –quand elles n’avaient pas déjà été renvoyées dans leurs foyers. Les femmes sont en effet jugées comme responsables du chômage des hommes, dont elles sont accusées de prendre les places. En 1935, les femmes fonctionnaires mariées à des fonctionnaires sont licenciées. L’accès au marché du travail leur est compliqué, bien que la division très sexuée du travail assure aux femmes de conserver une place au sein de la population active -les dactylographes, par exemple, sont majoritairement des femmes. Les études supérieures sont plus fermées aux femmes. Certains concours de recrutement deviennent ainsi réservés aux hommes et l’avancée des femmes dans le domaine de l’instruction est remise en question. L’ordre moral revient également en force au détriment des quelques avancées qu’avaient pu obtenir les femmes depuis la première guerre mondiale et les années 1920. Ces « années folles » ne doivent toutefois pas être perçues comme une grande période d’émancipation féminine, les critiques à l’encontre du comportement perçu comme débauché de certaines femmes existant dès ces années-là et étant parfois déjà très virulentes. Mais elles ont apporté aux femmes quelques libertés nouvelles, notamment en matière de mode vestimentaire qui flirte avec une certaine « masculinisation » des femmes. Cela cesse au début des années 1930, la stricte différenciation sexuelle revenant en force. A la fin des années 1930, l’imminence de la guerre vient encore renforcer cette dichotomie des rôles, la natalité étant plus que jamais encouragée.

La défaite de 1940 et l’instauration du régime de Vichy, plus encore, vont mettre à mal la condition féminine. La famille faisant partie des valeurs prônées par ce nouveau régime, les femmes sont incitées, plus encore qu’auparavant, à rester à la maison pour être des mères de famille. Dès 1940, un décret-loi limite drastiquement l’accès des femmes à la fonction publique. Les femmes âgées de plus de 50 ans sont forcées à prendre leur retraite. Le régime de Vichy n’hésite d’ailleurs pas à mettre en œuvre de grands moyens pour garder les femmes au foyer : les allocations familiales augmentent ainsi fortement. Des mesures plus répressives sont également adoptées. Les époux mariés depuis moins de trois ans ne peuvent ainsi pas divorcer à partir de 1941. L’abandon de foyer devient une faute pénale le 23 juillet 1942. Quant à l’avortement, il devient passible de la peine de mort en étant considéré comme un crime contre la sûreté de l’Etat. Une femme fut ainsi condamnée à la peine capitale : Marie-Louise Giraud, guillotinée le 30 juillet 1943.

La libération amène en revanche un véritable bouleversement dans la vie des femmes françaises : celles-ci se voient finalement accorder le droit de vote par ordonnance du 21 avril 1944 signée par le Général de Gaulle. Votantes et éligibles, les femmes deviennent enfin de véritables citoyennes. Mais leur entrée dans la vie politique n’a rien de fracassante. Avant même l’armistice du 8 mai 1945, des structures politiques sont mises en place par la Résistance, comme les comités locaux ou départementaux de la libération. Au sein de ces structures, les femmes ne participent qu’à hauteur de 6 à 10%, alors même que la part des femmes dans la Résistance est estimée à au moins 20% –et c’est probablement sous-estimé. Ce pourcentage constitue pourtant un beau score en comparaison des suivants. Les élections législatives successives à partir de 1945 voient le pourcentage de femmes élues diminuer drastiquement, jusqu’à atteindre moins de 2% en 1958. Une si faible proportion féminine dans les institutions politiques explique sans doute pour partie les grandes difficultés auxquelles sont toujours confrontées les femmes pour faire entendre leurs revendications, même au lendemain de la seconde guerre mondiale. Les femmes doivent ainsi attendre plus de vingt ans pour obtenir le droit à la contraception et, plus tard encore, celui à l’avortement. Des droits revendiqués de longue date par certaines militantes mais dont la légitimité peine à paraître dans des assemblées presque exclusivement masculines et où les politiques natalistes des dernières décennies semblent s’être enracinées.

Surtout, les femmes peinent toujours à être considérées comme les égales des hommes. Leurs actions ne sont jamais aussi valorisées que celles des hommes et cela se traduit très concrètement par, notamment, d’importantes inégalités de salaires en dépit de l’inscription dans la législation française du principe selon lequel « A travail égal, salaire égal ». Malgré leur engagement militaire dans la deuxième guerre mondiale, les femmes éprouvent toujours de grandes difficultés à s’imposer dans le milieu ultra masculin qu’est l’armée. Jusqu’à la loi du 13 juillet 1972, les quelques femmes engagées dans les armées françaises ne disposent pas du même statut que leurs collègues masculins et ne sont pas non plus placées sous le même régime. Certains grades leur sont fermés. En 1944, après avoir participé à la libération de Paris, Madeleine Riffaud essaie d’intégrer le Premier régiment de Paris mais se voit refuser ce droit de poursuivre la lutte. Elle a pourtant dirigé des hommes au combat en coordonnant directement des attaques dans la capitale française, notamment dans des casernes. Pas assez pour se voir octroyer un droit dont jouissent pourtant de nombreux hommes engagés en Résistance, qui pourront eux poursuivre le combat même au-delà des frontières françaises. L’évident engagement des femmes dans les deux conflits mondiaux ne suffit pas à assurer la légitimité de tous leurs droits revendiqués.

 

De la graduelle obtention des droits longuement revendiqués

 

S’il est important de nuancer la vision de l’après première guerre mondiale comme période émancipatrice pour les femmes, il convient également de souligner les avancées effectuées par et pour celles-ci. L’éducation, notamment, tend à devenir plus égalitaire entre les deux guerres, même si la crise de 1929 viendra mettre à mal certaines avancées. Certaines écoles, jusqu’alors réservées aux hommes, s’ouvrent ainsi aux femmes. C’est le cas, en 1919, de l’Ecole supérieure de chimie de Paris et de l’Ecole supérieure d’électricité. En 1925, l’Ecole Polytechnique féminine est créée. A partir de 1930, les femmes peuvent également devenir juges et donc être formées en conséquence. Mais la réforme la plus importante pour les femmes est sans doute celle introduite par le décret Bérard de 1924, qui crée l’équivalence entre les baccalauréats féminin et masculin en instituant des programmes d’études semblables dans les établissements scolaires alors toujours non-mixtes. Les jeunes filles peuvent désormais aborder le baccalauréat dans les mêmes conditions que les garçons -bien que les programmes ne se recoupent pas encore totalement, les filles devant toujours obligatoirement suivre des cours d’économie domestique ou de travaux à l’aiguille. Cette convergence des programmes aura notamment comme conséquence pour les femmes l’obtention du droit à enseigner le latin, le grec et la philosophie à partir de 1937.

De cette évolution dans le domaine de l’éducation découle logiquement une évolution dans le domaine de l’emploi. Si de nombreuses femmes perdent leur emploi à l’issue de la première guerre mondiale, d’autres décident de poursuivre le travail. Le travail des femmes, s’il est toujours sujet à critiques, est globalement davantage accepté après l’investissement des femmes durant la guerre. Les femmes n’hésitent d’ailleurs plus à revendiquer des droits liés au travail et voient, peu à peu, leur traitement inférieur à celui des hommes être amélioré. Cela se vérifie principalement dans le domaine public : à partir de 1927, les femmes travaillant dans certains domaines de la fonction publique, notamment l’enseignement secondaire, reçoivent le même traitement que les hommes. En 1928, le congé maternité de huit semaines avec maintien du traitement est élargi à toute la fonction publique.

Enfin, les femmes parviennent petit à petit à s’émanciper en gagnant en autonomie. Entre les deux guerres, les Françaises mariées à l’étranger obtiennent le droit de conserver leur nationalité et ne sont donc plus strictement définies par leur époux. En 1937, elles sont aussi autorisées à obtenir un passeport sans l’autorisation de leur mari. A partir de 1938, elles ne doivent d’ailleurs plus l’obéissance à leurs maris grâce à la réforme de l’article 213 du Code civil, qui supprime notamment l’incapacité juridique des femmes. Autrement dit, les femmes ont désormais attitude à exercer leurs droits et leurs devoirs grâce à la capacité de jouissance et à la capacité d’exercice, même si ces droits restent inférieurs à ceux des hommes. Les droits politiques des femmes, notamment, sont toujours très réduits. Toutefois, la période de l’entre-deux guerres marque les débuts -certes balbutiants- de l’entrée en politique des femmes. Bien que le droit au vote et à l’éligibilité leur soient toujours refusés, certaines femmes parviennent  à faire leur entrée sur la scène politique. Entre 1935 et 1936, plusieurs communes organisent des scrutins parallèles mixtes qui aboutissent à l’élection de conseillères municipales supplémentaires. A Louviers, notamment, dont le maire est Pierre Mendès France, six conseillères sont ainsi élues et siègent avec voix consultative. Ce mode d’élection non-officiel permet à de rares femmes de siéger sans que la justice n’y trouve à redire, au contraire des élections municipales de 1925 durant lesquelles quelques candidates communistes furent élues de la même façon que les hommes pour finalement être écartées par les tribunaux. Surtout, en 1936, les femmes font leur entrée au gouvernement dans le premier gouvernement de Léon Blum formé le 4 juin. Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore et Irène Joliot-Curie deviennent les premières femmes françaises membres d’un gouvernement. Elles ne sont cependant que sous-secrétaires d’Etat dans des domaines traditionnellement considérés comme féminins, à savoir l’éducation et la santé, et Irène Joliot-Curie est remplacée dès le 28 septembre 1936 par un homme. Il s’agit toutefois d’une avancée historique pour les femmes, qui ne sont toujours pas autorisées à voter mais peuvent exercer de hautes fonctions politiques. La fin du Front populaire et plus encore l’établissement du gouvernement de Vichy va cependant mettre fin à cette fragile féminisation de la politique. Du moins, temporairement. Car l’engagement très concret des femmes dans la Résistance va remettre le droit de vote des femmes au goût du jour.

Le 21 décembre 1944, les comités féminins de la Résistance fusionnent pour former l’Union des femmes françaises (UFF). L’UFF connaît un développement spectaculaire, en lien avec l’euphorie de la libération et le rôle du PCF et des femmes dans la Résistance. Elle compte entre 600 000 et 1 000 000 adhérentes en 1947. Une génération de femmes apprend à s’exprimer au même titre que les hommes. Depuis le 21 avril 1944, elles peuvent voter et le feront pour la première fois le 29 avril 1945 avant d’entrer au Sénat en 1946, ce lieu même où le droit de vote leur fut par six fois refusé.

Dès le 23 juin 1942, le Général de Gaulle déclare depuis la France libre : « Une fois l’ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous éliront l’Assemblée nationale ». Le résistant communiste Fernand Grenier défend fermement et avec obstination les droits politiques des Françaises à l’assemblée. Le 23 mars 1944, l’Assemblée consultative siégeant à Alger adopte le principe du droit de vote des femmes par 51 voix pour et 16 voix contre. Un mois après, le Général de Gaulle ratifie une ordonnance qui, à l’article 17, prévoit le vote des femmes et leur éligibilité : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». C’est en grande partie grâce à l’engagement des femmes dans la Résistance en France et donc, par extension, leur engagement auprès de de Gaulle, que les femmes ont pu obtenir ce droit de vote. Louise Weiss, sous le pseudonyme de Valentine Cramayel, avait écrit dans La Nouvelle République – Patriam Recuperare pendant la guerre un article traitant justement, entre autre, de ce fameux droit de vote : « […] Et surtout, vous avez aidé les patriotes, […] vous les avez encouragés, cachés, ravitaillés, non moins méritantes que vos sœurs libres en Angleterre et en Algérie, ont constitué des corps volontaires mobilisés au service de la libération nationale. La Nouvelle République fera droit. Elle combattra pour l’abolition des lois désuètes qui vous maintenaient dans un état d’infériorité ridicule par rapport aux droits et aux libertés dont jouissent les femmes dans tous les autres pays du monde. […] ».

Le nouveau pouvoir politique, plus jeune, issu de la Résistance, reconnaît enfin aux femmes leur pleine responsabilité de citoyennes. En effet, dès la libération, les femmes deviennent citoyennes et font leur entrée dans la sphère politique. Les mouvements suffragistes déclinent alors peu à peu, ayant perdu leur principale raison d’être. Une tradition féministe disparaît. Il aura fallu un siècle et demi de réflexion et de lutte pour obtenir l’égalité des droits politiques avec les hommes. Aux élections cantonales de septembre 1945, 39 femmes sont élues conseillères générales. Aux élections législatives d’octobre 1945, 33 femmes sont élues députées. Parmi elles, des résistantes.

Alice Sportisse Gomez-Nadal est élue députée à Oran en 1945 et le reste jusqu’en 1955. Durant la guerre, elle avait œuvrée pour le PCF en métropole avant de rejoindre l’Algérie où elle devient secrétaire général de l’Union des femmes d’Algérie. Marie Oyon, après avoir été rapatriée de Ravensbrück, est élue au conseil général de la Sarthe puis élue député le 21 octobre 1945. Elle est également sénatrice de 1946 à 1948. Germaine Pican, qui participait à la Résistance et à sa propagande avec son mari, fut, du 8 décembre 1946 au 7 novembre 1948, sénatrice de la Seine-Maritime. Lucie Guérin, engagée en Résistance au sein des Francs-Tireurs et Partisans (FTP), est députée de la Seine-Maritime de 1946 à 1951. Rolande Trempé, agent de liaison pour les FTP dans les Ardennes, est élue conseillère municipale de Mézières à la Libération.

La première femme à entrer au gouvernement est une ancienne résistante, Andrée Vienot. À la libération, elle devient conseillère générale du canton de Rocroi, puis la première femme membre du gouvernement provisoire sous la IVe République, en tant que sous-secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, du 24 juin 1946 au 22 janvier 1947, où elle s’est occupée du développement des colonies de vacances et des équipements sportifs, notamment en créant les Inspecteurs de la jeunesse et des sports et en essayant de laïciser les associations. Elle est une des trois femmes membres des gouvernements de la IVe République, avec Germaine Poinso-Chapuis, également une ancienne résistante du Mouvement de Libération Nationale (MNL),  et Jacqueline Thome-Patenôtre, qui elle n’était pas engagée dans la Résistance durant la guerre. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing crée le secrétariat d’Etat à la condition féminine qui fut occupé par Françoise Giroud, agent de liaison durant la seconde guerre mondiale. Il existe toujours un secrétariat d’Etat à l’égalité entre les hommes et les femmes aujourd’hui occupé par Marlène Schiappa –et non un Ministère des droits des femmes plein et entier comme aux débuts du quinquennat de Hollande parce que rester bloqué au XXème siècle, c’est apparemment plus progressiste.

En plus des droits politiques, les femmes gagnent enfin des droits revendiqués depuis la première guerre mondiale au moins. La notion de « salaire féminin » est ainsi supprimée en 1945, et la loi consacre désormais l’égalité des salaires entre les femmes et les hommes. Le congé maternité rémunéré de huit semaines est étendu à l’ensemble des femmes et plus seulement à celles travaillant dans la fonction publique. Enfin, le préambule de la Constitution de 1946 consacre le principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Les Françaises sont désormais de véritables citoyennes considérées comme les égales des hommes au regard de la loi. En un demi-siècle, leur condition a fondamentalement changé.

En un demi-siècle, la condition féminine a été profondément modifiée. De personnes incapables juridiquement et assujetties aux hommes, les femmes sont passées au statut de citoyennes à part entière. La conquête de leurs droits n’eût pourtant rien d’aisé, et elle ne suffit pas à elle seule à améliorer la situation féminine au sortir des deux guerres mondiales. S’il fût déjà difficile pour les femmes de faire progresser leurs droits, il fut plus difficile encore de les faire appliquer et d’être considérées également aux hommes dans la pratique.

 

La difficile amélioration de la situation féminine suite aux deux guerres mondiales

De la dévalorisation de l’image de la femme au sortir de la guerre

 

En dépit d’une participation active à chacun des deux conflits mondiaux, les femmes virent leur rôle être mis à mal à l’issue des deux guerres, au moins par certains aspects. L’investissement de secteurs traditionnellement considérés comme masculins par les femmes lors de la première guerre mondiale fut ainsi très peu mis en avant voire considéré avec méfiance. Les représentations et les discours de l’époque mettent ainsi très majoritairement en scène des femmes cantonnées dans des rôles très sexuées, à savoir ceux de mères aimantes, d’épouses fidèles ou d’infirmières compatissantes. Les femmes jouissant de davantage de libertés sont soupçonnées de dilapider l’argent de leur foyer ou d’entretenir des liaisons adultères, ou, plus généralement, d’avoir une conduite inconvenante. Victorin Bès, soldat mobilisé en 1914, écrit ainsi lors d’une permission en 1916 : « Vie très animée en ville. Les usines travaillent à plein rendement. Toutes les fonderies travaillent à fabriquer des obus et des torpilles. […] A l’arrière, l’ouvrier regorge d’argent, les ouvrières encaissent des salaires astronomiques. Les cafés regorgent de monde. […] les épouses reçoivent des allocations lorsque leur mari est au front et le cocufient avec un patriotique entrain. Mais parmi ce monde en folie seuls sont dignes les parents qui tremblent ou pleurent leur enfant, l’épouse fidèle, la fiancée qui ne trahit pas son « poilu ». Hélas, combien sont-ils ceux-là qui ne se laissent pas entraîner par le tourbillon de la folie ? » dans son futur Journal de route 1914-1918, Le carnet d’un soldat castrais de la Grande Guerre.

De manière générale, toutes les transformations qu’ont pu connaître les femmes au cours de la première guerre mondiale sont remises en question. Les nouvelles modes vestimentaires et capillaires, notamment, font jaser. S’il est plus ou moins admis que le corset ne se porte pratiquement plus, les cheveux coupés « à la garçonne » et les robes plus courtes sont sujets à critiques. Quant aux femmes portant le pantalon, leur moralité est toujours sérieusement questionnée. La majorité des femmes est d’ailleurs loin d’être concernée par ces changements. Dans les campagnes, les femmes gardent leurs cheveux longs et attachés si elles veulent être intégrées. En 1922, Victor Margueritte publie un ouvrage intitulé La garçonne, qui raconte l’histoire d’une jeune bourgeoise ayant décidé de ne plus respecter les valeurs de son milieu après en avoir découvert l’hypocrisie. L’auteur explique vouloir raconter le long chemin des femmes vers la liberté. Le roman fait un véritable scandale, est même considéré comme pornographique, et Victor Margueritte est radié de la Légion d’honneur. La société reste donc très traditionnelle et la mode « masculine » ne sera d’ailleurs qu’éphémère, les coupes plus féminines faisant un retour en force dès la fin des années 1920. Ce phénomène de dévalorisation des femmes atteint son paroxysme avec la défaite de 1940 et la mise en place du régime de Vichy. Dès l’armistice, les pétainistes décident de redresser le pays par la « révolution nationale » et fustigent pour cela tous ceux ayant, selon eux, conduit le pays à la décadence. Les femmes en font partie. Elles sont accusées d’être sorties de leur rôle et d’avoir voulu singer les hommes « dans tous leurs tics » : les cheveux courts, les cigarettes, le port du pantalon… Tout ce qui est censé détourner les femmes de leurs devoirs de mères et d’épouses est dénoncé, aussi bien ces attitudes masculines que les attitudes excessivement féminines : maquillage à outrance, cheveux platinés… L’immoralité des femmes est supposée avoir au moins pour partie amené la défaite. Les femmes sont moins reconnues comme ayant contribué à la victoire de 1918 que comme responsables de la défaite de 1940.

Certaines femmes souffrirent toutefois d’une réputation plus déplorable que d’autres. C’est le cas des marraines de guerre. En effet, certaines ne se contentèrent pas d’aider les soldats au travers de la correspondance mais contribuèrent aussi physiquement au maintien de leur moral. Or, cela fut à l’époque perçu comme de la prostitution et particulièrement mal vu, voire carrément tabou. La marraine de guerre devint un péril social scandaleux, le reflet du délabrement des mœurs. Le journal La vie parisienne traitait ainsi les marraines de guerre « d’agence de prostitution ». Celles-ci sont dénigrées et décrites comme de vieilles filles profitant des circonstances de la guerre pour se lancer dans le jeu de la séduction. Certains estiment que la prostitution était nécessaire pour maintenir d’aplomb des troupes mais ce qui s’apparente alors à un soutien des marraines de guerre n’est qu’un énième renvoi des femmes à leur sexualité et à leur condition inférieure à celle de l’homme, les besoins des hommes étant eux autant compris qu’acceptés.

Ce même renvoi des femmes à leur sexualité s’observa au sortir de la seconde guerre mondiale, contribuant une nouvelle fois à dévaloriser l’image des femmes ayant pourtant pris une part active à la Résistance. Une figure vint en effet très rapidement remplacer celle de la résistante : la tondue.

La libération est une période complexe durant laquelle les sentiments contenus pendant quatre ans explosent. Le désir de vengeance est très fort et anime nombre de Français, dont des Résistants eux-mêmes, et tous n’ont pas envie d’attendre la tenue de procès officiels rendus par la justice de la nouvelle République française pour régler leurs contentieux. Des exécutions sommaires de personnes accusées de collaboration -parfois à tort- ont lieu sur tout le territoire et d’autres personnes, sans être tuées, doivent subir les humiliations de foules en délire que peinent à contenir les nouvelles autorités françaises officielles. Ces foules veulent s’en prendre à tous ceux ayant eu durant la guerre un comportement jugé indigne, parmi lesquels se trouvent les femmes ayant eu des relations avec les occupants.

Entre 1943 et 1946, au moins 20 000 femmes sont tondues sur le territoire français, dont une immense majorité à la libération. Beaucoup pense d’ailleurs que ce chiffre est sous-estimé, notamment Dominique François qui souligne qu’au moins 80 000 enfants sont nés en France de relations entre des Françaises et des Allemands. Dans la plupart des cas, les femmes sont arrachées à leur domicile, exhibées dans les rues, parfois dénudées et couvertes de croix gammées ou insultes, puis tondues le plus souvent sur un lieu symbolique, comme la mairie ou la place centrale d’un village. Traumatisant, l’épisode de la tonte est également très sexué, sanctionnant des faits finalement sans gravité puisque les relations sexuelles ne s’accompagnaient pas nécessairement de relations affectives, et n’étaient parfois même pas avérées. Cette sanction s’appliquait surtout presque uniquement à des femmes et remettait leur féminité en cause, les hommes collaborateurs n’étant pas soumis à ce châtiment. Certaines ne s’en remirent jamais, à l’image de Pauline Dubuisson que cette expérience marquera toute sa brève existence.

Ces débordements ne furent que très peu condamnés par la presse, certains journaux les encourageant même comme Bergerac Libre dont l’édition du 2 septembre 1944 indique « […] nous prions le public de nous faire connaître le nom des personnes ayant eu une attitude antifrançaise, appuyé de faits précis ». Il faut attendre le rétablissement effectif de la République et la remise en route de la justice ainsi que les premières lois d’amnistie pour que les tontes ne cessent définitivement.

Si ces scènes de tonte n’aidèrent pas les femmes à bénéficier d’une bonne image dans la société d’après-guerre, elles ne furent pas la seule explication à la non-reconnaissance du rôle des femmes dans la guerre. La plupart des résistantes retombèrent en effet dans l’anonymat, voire souffrirent d’une mauvaise réputation des suites de leur engagement, notamment lorsque celui-ci était armé. Aux yeux de certains, la place de la femme n’était certainement pas dans un maquis, et plusieurs femmes elles-mêmes eurent l’impression d’avoir commis un acte de transgression en ayant pris les armes. En combattant, elles avaient failli à leur « rôle naturel », à savoir s’occuper de leurs enfants et de leur famille. Un « rôle naturel » que beaucoup retrouvèrent après la guerre, comme si leur engagement n’avait été qu’une parenthèse.

Moins reconnues que les hommes, les femmes ne cherchèrent en plus guère à se mettre en avant. Elles furent ainsi très peu à réclamer l’attribution du titre de Combattant volontaire de la Résistance : seules 25% des demandes de ce titre pour le mouvement Témoignage chrétien émanaient de femmes, alors que ce réseau était constitué majoritairement d’étudiantes.  Célia Bertin l’explique du fait de l’éducation des femmes, les ayant conditionnées à l’effacement : « Entraînées à la modestie par tant de siècles de morale judéo-chrétienne, les femmes s’étaient laissées reprendre par les vieilles habitudes. Elles se coulaient dans les vieux moules de la société du passé, sans même s’en apercevoir. Personne ne semblait tenir compte de leurs sacrifices, ni des dangers qu’elles avaient courus. La plupart d’entre elles redevinrent, au sein de leur famille et dans la société, les individus de seconde catégorie qu’elles avaient été avant la guerre ».

Le titre de Compagnon de la libération, attribué à 1038 personnes au sortir de la guerre, n’est possédé que par six femmes : Laure Diebold, Berty Albrecht, Emilienne Evrard, Marie Hackin, Marcelle Henry et Simone Michel-Lévy. Le nombre de résistantes ayant obtenu la Légion d’honneur est très largement inférieur au nombre de résistants l’ayant obtenue. Seules cinq anciennes résistantes ont obtenu la distinction suprême de Grand-croix de la Légion d’honneur : Germaine Tillion, Valérie André, Gilberte Champion, Yvette Farnoux et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui fut d’ailleurs la première femme de l’histoire française à l’obtenir.

Le titre dont la répartition est la plus égale entre les hommes et les femmes est en fait celui de Juste parmi les nations, décerné au nom de l’Etat d’Israël par le mémorial de Yad Vashem. Pour obtenir la médaille de Juste, il fallait avoir fait preuve d’un incroyable courage : il était en effet nécessaire d’avoir apporté une aide à des juifs se trouvant dans une situation d’impuissance ou de menace, d’avoir été conscient que les aider pouvait entraîner la mort, et n’avoir cherché aucune récompense ou compensation matérielle en contrepartie de l’aide apportée. Les personnes apportant leur aide à des juifs pouvaient subir le même sort qu’eux si arrêtées. En France, de nombreuses personnes prirent pourtant ce risque et des réseaux relativement élaborés furent mis sur pied pour dissimuler les juifs ou les aider à s’échapper –notamment les enfants. Mais si les femmes furent nombreuses et même très nombreuses parmi ces personnes, elles restent aujourd’hui globalement très méconnues même en ayant obtenu le titre de Juste parmi les nations : qui connaît Jeanne Nabineau, Simone Naudé, Marianne Ané-Prince, Juliette Aubert, Louise Aymard, Victorine Teyssandier ? Ces femmes firent preuve d’un grand courage, mais le titre de Juste parmi les nations est sans doute moins glorifié que ceux de la Légion d’honneur, accordés eux très majoritairement aux hommes. Peu importante la qualité de leur engagement, les femmes furent toujours moins reconnues que ces derniers.

 

De la progressive reconnaissance de l’engagement féminin dans la guerre

 

La non-reconnaissance du rôle des femmes à sa juste valeur caractérisa chacune des sociétés d’après-guerre. Que ce soit au lendemain de la première ou de la deuxième guerre mondiale, le rôle des femmes fut minimisé, voire totalement écartée, et seul le rôle des hommes s’inscrivit dans la mémoire nationale. De ce fait, on tarda quelque peu à reconnaître la Résistance féminine telle qu’elle avait été ou la situation des femmes à l’arrière durant le premier conflit mondial. Du moins, on sous-estima cette histoire. Pourtant, et notamment à la fin de la seconde guerre mondiale, des femmes bénéficiant d’un certain prestige témoignèrent dès la fin de la guerre afin de faire connaître le rôle des femmes. Ce fut le cas de Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou de Marie-Madeleine Fourcade. Ces témoignages ne suffirent pas, un paradoxe que Marie-Thérèse Fainstein explique par le désintéressement progressif de la population vis-à-vis de tout ce qui était lié à la guerre et encore plus ce qui était lié aux femmes : « C’est-à-dire qu’il y a eu un moment où les gens ont su, à la fin de la guerre, il y a eu un brassage de tout ça, et puis les gens se sont désintéressés ».

Pour ce qui est de la Résistance, le cinéma français s’avère une bonne illustration de l’évolution de l’historiographie quant à ce sujet. Au début, la Résistance française du point de vue du cinéma montrait une France héroïque peuplée de résistants qui représentaient en réalité une minorité de la population. C’est le mythe résistancialiste, selon les termes de l’historien Henry Rousso, qui perdura en France au moins deux décennies après la fin de la seconde guerre mondiale –et qui est toujours bien présent chez certaines personnes. Surtout, ces premiers films ne montrent que très peu de femmes, voire pas du tout. Certains sont sortis dès les lendemains de la guerre mais la plupart sortirent après 1958, lorsque le retour du Général de Gaulle au pouvoir marqua un retour en force de la Résistance au cinéma.

En 1956, Claude Autant-Lara tourne La traversée de Paris, dans lequel apparaissent quelques femmes sans que aucune n’ait de rôle important. Certaines n’apparaissent même que quelques instants. Dans Paris brûle-t-il ? réalisé par René Clément en 1966, sur les 57 rôles distribués, seulement quatre sont des rôles féminins. La Grande vadrouille réalisé par Gérard Oury en 1966, bien qu’étant un film avant tout humoristique, met néanmoins en scène quelques femmes : Germaine, qui est une résistante engagée dans l’aide à l’évasion, ou Juliette, qui cache des aviateurs britanniques chez elle. Le chagrin et la pitié de Marcel Ophüls, sorti en 1971, marque un tournant dans le cinéma de la Résistance, puisqu’il est le premier film à nuancer l’héroïsme des Français sous l’Occupation et à aborder la collaboration. La même année sort L’armée des ombres de Jean-Pierre Melville, dans lequel une femme résistante a un rôle important. Elle s’appelle Mathilde et prend la direction du réseau que Gerbier, le héros du film, dirigeait jusqu’à ce qu’il s’absente. Elle se révèle un chef exceptionnel. Ce n’est pas pour autant que les femmes se retrouvent soudainement à l’affiche de tous les films de Résistance. Dans Le Franc-tireur de Jean-Max Causse, sorti en 1972, aucune femme n’apparaît. Quelques années plus tard, en 1985, Jacques Renard sort Blanche et Marie, un film qui lui met principalement en avant des femmes. Dans ce film, Blanche découvre que son mari et sa mère font partie d’un mouvement de Résistance et décide d’y participer avec Marie, la fille du coiffeur. En 1997, Claude Berri produit un film exclusivement consacré à une résistante : Lucie Aubrac. Ce film éponyme retrace l’engagement de cette dernière dans la Résistance et notamment son implication dans la libération de son mari. Puis, en 2008, Jean-Paul Salomé produit un film entièrement consacré aux femmes dans la Résistance. Si quelques hommes apparaissent dans ce film, ce sont les femmes qui ont le premier rôle. Les femmes de l’ombre présente donc cinq femmes qui se sont toutes retrouvées engagées en Résistance pour des raisons différentes, certaines ne l’ayant même pas choisi. Mais chacune fait preuve de courage tout en restant humaine, et non pas idéalisés comme dans les premiers films sur la Résistance. Enfin, en 2009, c’est la série Un village français produite par Frédéric Krivine, Philippe Triboit et Emmanuel Daucé qui présente une vision assez réaliste de la Résistance. Les femmes ont donc leur place dans cette série, et on y voit notamment le rôle qu’elles ont eu durant la seconde guerre mondiale à travers les personnages de Marie, résistante gaulliste, et Suzanne, résistante communiste. La série est aussi l’une des rares à s’intéresser aux conséquences de la guerre sur les femmes : on y traite ainsi en profondeur des conséquences de la tonte mais aussi des viols de guerre. Les femmes restent toutefois très minoritaires parmi les résistants et cela se retrouve également dans la mini-série Résistance produite par TF1, qui là encore met en avant des femmes fortes tout en les laissant minoritaires, notamment dès lors qu’il est question de lutte armée. Elles sont toutefois clairement plus représentées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a trente ans.

A travers l’histoire du cinéma de la Résistance, on assiste donc à l’évolution de l’image même de la Résistance et surtout, de l’image des femmes dans la Résistance. Jusqu’à la fin des années 1970, les femmes ne représentèrent que 2 à 3% des noms cités dans les ouvrages sur cette période de l’histoire. Auparavant, seuls les hommes paraissaient devoir susciter l’admiration et le respect des Français, et plus particulièrement celui des jeunes écoliers qui n’étaient confrontés qu’à des hommes dans leurs manuels d’histoire. L’image elle-même de la Résistance était en partie faussée, Résistance était souvent synonyme de lutte armée et de maquis. Les agents de liaison, dont le rôle fut certes moins spectaculaire mais tout aussi utile et surtout bien plus répandu, étaient ainsi très peu évoqués. Beaucoup de femmes engagées étaient de plus juives et/ou étrangères et souffrirent donc plus encore de cette méconnaissance parce que victimes à la fois du sexisme et du racisme.

C’est donc dans les années 1970 que les anciennes résistantes commencent à se révéler, à témoigner, à raconter leur histoire. Cette évolution est en partie liée à l’importance que prennent les courants féministes après le mois de mai 1968. La place des femmes dans la première guerre mondiale est d’ailleurs remise en perspective dans le même temps grâce à l’émergence d’une branche de l’histoire qui est l’histoire des femmes. L’histoire des femmes s’est en effet intéressée aux multiples expériences féminines pendant les conflits et à l’impact de ces événements sur la place des femmes dans la société française. Attentive aux réalités comme aux représentations, elle a ensuite privilégié une approche plus relationnelle, plus genrée, observant les rapports sociaux entre les hommes et les femmes et toutes les formes de symbolisme sexué, et analysant la construction des identités sexuelles. Dans ce contexte de plus en plus favorable aux femmes se tient, en 1975, une première grande action dans le sens de la reconnaissance de la Résistance féminine. Un colloque de l’Union des femmes françaises est organisé à la Sorbonne sur le thème « Les femmes dans la Résistance ». Suite à ce colloque, les travaux sur la Résistance féminine vont se multiplier. C’est ainsi que dans le texte d’un universitaire grenoblois sur le groupe Carmagnole-Liberté des FTP-MOI, on peut lire : « Peut-être convient-il de dire quelques mots aussi de la participation des femmes à la lutte des FTP-MOI » puisqu’il précise ensuite qu’elles représentaient environ 25% des effectifs de ce groupe. Un survivant de la 35ème brigade FTP-MOI de Toulouse a également témoigné en faveur des femmes de sa brigade, nous permettant aujourd’hui de connaître au moins douze des noms de résistantes de ce groupe. Parmi elles, Catherine Varlin, qui en 1944 prit le commandement de la 35ème brigade FTP-MOI alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans. Rosine Bet faisait également partie de la brigade et participait notamment à la lutte armée, ce qui lui coûta la vie : alors qu’avec deux hommes de la brigade elle devait faire exploser une salle de cinéma très fréquentée par les nazis et les collaborateurs, la bombe est heurté par un spectateur et Rosine, grièvement blessée par l’explosion, meurt deux jours plus tard sans avoir parlé.

Les témoignages ont donc peu à peu permit de redonner aux femmes la place qui avait été la leur. Charlotte Delbo (qui après la guerre travailla pour l’ONU puis pour le CNRS avec le philosophe Henri Lefebvre), Anna Langfus (qui fut agente de liaison pour un groupe de Résistance avant d’être arrêtée et terriblement torturée), Germain Tillion et Brigitte Friang (à son retour de déportation, elle devint correspondante de guerre et a écrit Regarde-toi qui meurs, récit de son engagement dans la Résistance), notamment, sortirent du silence à la fin des années 1970 pour raconter leur histoire. Mais à l’échelle locale, d’autres se déplacèrent de collège en collège, de lycée en lycée, pour faire vivre la mémoire, comme le faisait Marie-Thérèse Fainstein en Haute-Normandie. La reconnaissance des anciennes résistantes s’est donc finalement faîte, bien qu’aujourd’hui on sous-estime probablement encore l’ampleur qu’avait la Résistance féminine. C’est pourquoi certains historiens se consacrent largement à cette histoire, essayant de réhabiliter les femmes qui furent oubliées pendant des décennies. Hélène Eck, l’une des rares historiennes à évoquer cette question, souligne dans son livre Les françaises sous Vichy que « l’impôt du sang n’a pas suffi à fonder l’égalité ». Non seulement les femmes se sont battues durant la guerre, ont été arrêté, torturé, déporté, exécuté, mais elles durent en plus lutter alors même que la guerre était terminée pour que leur statut de résistante soit reconnu, et pour ne pas redevenir de simples femmes parmi tant d’autres. Elles durent se battre pour se faire une place dans la société et profiter de leurs nouveaux droits : les femmes étaient très peu représentées dans la vie politique après la guerre et même de nos jours, malgré un gouvernement paritaire et des lois sur la parité, le pourcentage de femmes en politique reste très inférieur à celui des hommes.

L’évolution de l’historiographie est toutefois positive. Si pendant longtemps la combinaison de l’histoire et de la mémoire a transmis une histoire uniquement militaire des deux guerres mondiales, en faisant des affaires d’hommes, le changement est désormais réel et acté. Le centenaire de la première guerre mondiale vise notamment à mettre au jour l’histoire sensible de la guerre. De grandes collectes ont ainsi été organisées auprès de particuliers pour obtenir des objets, des correspondances, des journaux permettant d’approcher la guerre à une autre échelle. Il s’agit de comprendre ce qu’elle a pu signifier au niveau des individus. Au travers de ces nouvelles perspectives, la place des femmes et surtout leur importance dans chacun des deux conflits est de plus en plus soulignée. Cela est d’ailleurs d’autant plus important que les femmes pouvant directement témoigner de ces périodes ne sont plus guère nombreuses. Mais les connaissances quant à leur engagement, elles, le sont. Et il est même probable qu’elles continueront à croître, l’histoire des femmes ne s’écrivant que depuis récemment après avoir été écarté des siècles durant.

 

Conclusion

 

Les femmes se sont engagées dans chacun des deux conflits mondiaux, tant dans des rôles leur étant traditionnellement alloués que dans des domaines où elles n’étaient pas attendues. Infirmières, mères, correspondantes, assistantes sociales, elles surent mettre à contribution leur place au sein de la société française pour participer à l’effort de guerre ou à la Résistance. Surtout, elles surent aller au-delà, assumer des responsabilités dont elles n’étaient pas jugées capables. Elles prirent les armes, vécurent dans la clandestinité, fabriquèrent des munitions de guerre, s’engagèrent au plus près des combats. En montrant ainsi qu’elles étaient tout autant capables que les hommes de servir et de défendre la France, les femmes conquirent peu à peu les droits que leur pays avait auparavant réservés aux hommes. Jusqu’à obtenir le droit de vote et celui d’éligibilité au sortir de la seconde guerre mondiale, qui leur permirent de devenir de véritables citoyennes.

A l’aube de la première guerre mondiale, les femmes françaises n’ont pas la capacité juridique, elles ne participent pas à la vie politique, elles sont soumises aux hommes de leur entourage qu’ils s’agissent de leurs maris ou de leurs pères, et sont largement considérées comme inférieures aux hommes. Elles sont assujetties. Après la seconde guerre mondiale, la démocratie renaissante en France consacre l’égalité entre les femmes et les hommes dans le préambule de sa Constitution.  Ce statut, les femmes ne l’ont pas obtenu. Il ne leur a pas été donné. Elles l’ont gagné, certaines au prix de leur vie. Ainsi l’exprime Annick Cojean au Monde dans son édition du 9 mars 2001 : « C’est dans la Résistance qu’elles ont gagné le droit de voter et d’être élues. Elles avaient montré leur courage, pris des risques fous, reçu les clandestins, assuré la transmission des messages… Il était impossible de leur dénier encore le droit de vote. Ce n’est pas de Gaulle qui leur a donné. Ce sont les femmes qui l’ont glorieusement gagné ».

Consacrée comme l’égale de l’homme en 1946, la femme ne l’est aujourd’hui toujours pas parfaitement dans les faits. Mais ses droits n’ont pas cessé de progresser. La fin des deux conflits mondiaux n’a pas marqué la fin des combats pour les femmes, et celles-ci ont continué à les mener comme l’illustra la bataille pour le droit à l’avortement. Au travers des deux guerres mondiales, les femmes ont prouvé leur capacité à se battre et à triompher et si la plupart de ces femmes sont aujourd’hui décédées, elles ont laissé un héritage. Les droits des femmes ne sont pourtant toujours pas des acquis. Leur remise en question par certains partis politiques ou mouvances citoyennes montre qu’il est essentiel de continuer à les défendre. Simone de Beauvoir le pressentait sans doute lorsqu’elle écrivit : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».

 

Pour aller plus loin

– BERNSTEIN Serge et MILZA Pierre, Histoire de l’Europe du XIXème au début du XXIème siècle, Hatier (2006)

– BRIVE Marie-France, « Les Résistantes et la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– LEVISSE-TOUZE Christine, Les femmes dans la Résistance en France, Tallandier (2003)

– MANN Carol, Femmes dans la guerre, 1914-1945, Pygmalion (2010)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1939-1945 : combats de femmes, Autrement (2001)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1914-1918 : combats de femmes, Autrement (2014)

– RAMEAU Marie, Des femmes en Résistante, 1939-1945, Autrement (2008)

– SCHWARTZ Paula, « Résistance et différence des sexes : bilan et perspectives », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THALMANN Rita, « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THEBAUD Françoise, Les femmes au temps de la guerre de 14, Payot (2013)

– THIBAULT Laurence, Les femmes et la Résistance, Documentation française (2006)

– VON LIST Corinna, Résistantes, Alma Editeur (2012)

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2 réflexions sur “Les femmes françaises face à la guerre (deuxième partie)

  1. […] L’engagement des femmes en Résistance fut donc incontestable et celles-ci s’exposèrent aux mêmes risques que les hommes : elles furent arrêtées, emprisonnées, torturées, déportées. Malgré cela, elles poursuivirent leur engagement, en témoigne l’incroyable destin de Simone Roux-Pellissier, par trois fois arrêtée suite à ses activités de résistante, par trois fois torturée, qui parvint à chaque fois à s’évader pour sans cesse rejoindre la Résistance. Moins spectaculaire mais tout aussi concret fut l’engagement des femmes dans la première guerre mondiale. La progression des droits des femmes à l’issue de chacun de ces conflits vint récompenser cet engagement, mais cette progression ne fut pas toujours proportionnelle à l’investissement des femmes dans la guerre. Cela fait l’objet d’une deuxième partie ! […]

  2. Wahou c’est un gros morceau que tu nous proposes là… j’espère que des étudiant.e.s ou lycéen.e.s y auront accès !

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