Pourquoi il va falloir bannir la notion de « Mary-Sue » du monde de l’écriture

Il y a quelques mois, un de mes threads a donné lieu des discussions très intéressantes sur Twitter : elles concernaient les Mary-Sue et je souhaitais les consigner plus clairement et proprement dans un article.

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« Mary-Sue » est un nom péjoratif donné aux personnages féminins de fiction jugés trop parfaits ou dotés de capacités trop exceptionnelles. Par exemple, dans une fanfiction Harry Potter, Mary-Sue est une sorcière plus puissante que Dumbledore, merveilleusement belle à laquelle tous les personnages s’intéressent, souvent la fille cachée d’un personnage important et populaire du fandom comme Sirius Black, Severus Rogue ou Voldemort lui-même, quand elle n’est pas la jumelle secrète de Harry Potter, et elle est capable de faire des trucs improbables même pour les sorciers comme se changer en n’importe quel animal (les sorcier·ère·s n’ont normalement qu’une forme d’Animagus possible), utiliser la magie sans baguette ou avoir un phénix ou un loup comme animal domestique. Autre caractéristique récurrente de Mary-Sue : des traits physiques particuliers comme des yeux violets ou des cheveux argentés.

La notion de Mary-Sue est souvent confondue avec celle de « Self-Insert », et elles se recoupent en effet même si toutes les Mary-Sue ne sont pas des Self-Insert. Le Self-Insert est une projection de l’auteur·rice dans sa propre histoire : iel crée un personnage pouvant porter son propre prénom même si ce n’est pas toujours le cas et qui est une représentation le plus souvent fantasmée d’ellui-même. De fait, le Self-Insert peut présenter des caractéristiques très similaires à celles de Mary-Sue, mais les Mary-Sue ne sont pas simplement une représentation idéalisée de leurs auteur·rice·s.

L’équivalent masculin de la Mary-Sue existe officiellement et s’appelle Gary-Stu, mais ce nom est en fait très rarement utilisé : ce sont les Mary-Sue qui sont décriées, ce sont les Mary-Sue que les auteur·rice·s craignent de créer et ce sont les Mary-Sue dont on se moque allègrement.

Il est intéressant de noter que la notion de Mary-Sue a complètement perdu de son sens originel. C’est en 1973 que le terme est né après que Paula Smith ait écrit une parodie de Star Trek dans laquelle son personnage, le lieutenant Mary-Sue, plus jeune lieutenant de Starfleet à seulement 15 ans et demi, se veut une caricature des personnages trop idéalisés dans les fanfictions de Star Trek. Mary-Sue est alors un personnage extraordinaire et complètement caricatural sans lequel l’univers ne peut tout simplement pas fonctionner. Aujourd’hui, la notion est bien plus générale et est appliquée à de très nombreux personnages féminins dès lors que ceux-ci sont un minimum développés et mis en avant : il suffit parfois qu’une femme soit jugée « trop forte » pour qu’elle soit qualifiée de Mary-Sue et cela peu importe toute la complexité que l’auteur·rice aura pu apporter à son personnage.

 Les Mary-Sue sont si sévèrement jugées que la peur d’en créer une est souvent le premier frein que s’impose des auteur·rice·s… et surtout des autrices, à vrai dire. Je n’ai jamais fréquenté un site ou un forum d’écriture dans lequel il n’existait pas au moins une discussion concernant les Mary-Sue, discussion dans laquelle de jeunes autrices viennent présenter leur personnage féminin – jamais masculin – et demander à chacun·e de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une Mary-Sue avant de publier.

Ma première longue fanfiction était basée sur l’univers des Enfants de Timpelbach. J’avais douze ans lorsque je l’ai commencé, en ignorant encore ce qu’était une Mary-Sue, et mon personnage féminin principal s’appelait Lucie : c’était une OC, un Original Character, c’est-à-dire un personnage créé par l’auteur·rice de fanfiction et qui n’appartient pas à l’univers sur lequel iel se base. C’était surtout une Self-Insert et une Mary-Sue. Elle avait mon âge, c’était une version très améliorée de moi-même physiquement et elle avait clairement pour but d’être en couple avec mon personnage masculin préféré dans l’histoire. Elle apparaissait dès le premier chapitre comme une étrangère au village qui devenait très rapidement respectée de tou·te·s, soit crainte soit aimée, grâce à sa grande force et son courage et évidemment, ses yeux devenaient parfois violets. Je n’ai pas poussé le truc jusqu’à lui donner mon prénom – elle s’est appelée Maëlle, puis Marie avant que je ne me décide définitivement pour Lucie – mais elle cochait presque toutes les caractéristiques de ce qui est aujourd’hui considéré comme une Mary-Sue.

Avec le temps, Lucie a beaucoup changé : elle est devenue plus profonde, plus maîtrisée, elle a grandi en même temps que je grandissais comme autrice. Ce qui est intéressant avec cette histoire, c’est que je l’ai commencé à 12 ans et l’écris toujours aujourd’hui plus de dix ans après, avec des périodes d’interruption plus ou moins longues, et que la relire est toujours pour moi un excellent moyen de mesurer les progrès réalisés en termes d’écriture et de narration. Je suis d’ailleurs actuellement en pleine phase de correction voire quasiment de réécriture des dix-sept premiers chapitres – sachant que les premiers avaient déjà été corrigés deux fois, lors de mon entrée au lycée puis au début de mes études supérieures – et j’attends d’avoir achevé ce lourd travail avant de peut-être partager cette histoire, mais toujours est-il que ma fanfiction a changé, a évolué et Lucie avec elle, mais sans non plus devenir une « anti-Sue ».

Les auteur·rice·s, et surtout les jeunes auteur·rice·s, ont tellement peur de créer une Mary-Sue qu’iels font parfois exactement l’inverse : iels créent le personnage le plus banal possible, le plus neutre, voire le plus insignifiant en espérant ainsi échapper à l’étiquette Mary-Sue. Je vais spoiler tout de suite, mais il vaut mieux une bonne histoire avec un personnage légèrement Suesque qu’une histoire fade et insipide avec une anti-Sue. Je m’en rends très bien compte personnellement : un peu plus âgée, vers la fin de mon lycée je crois, j’ai commencé à rédiger une autre fanfiction longue cette fois sur l’univers de Harry Potter et j’y ai introduit un nouvel OC. Elle s’appelait Effy – c’était ma période Skins. Je commençais assez mal : Effy était une petite orpheline qui ne connaissait pas ses origines et cette fois, je savais ce qu’était une Mary-Sue, et je savais que le fait qu’elle soit orpheline allait allumer un gros voyant « Alerte Mary-Sue » chez certain·e·s lecteur·rice·s. Il y avait pourtant une vraie idée derrière, Effy n’était pas la descendante cachée d’un·e fondateur·rice de Poudlard mais la petite-fille d’un Cracmol ayant coupé les ponts avec le monde sorcier et sa famille du fait de sa condition, et ses parents n’étaient pas morts en la protégeant d’un grand danger ou d’une prophétie ou que sais-je mais à cause de ce que les médias adorent appeler « un drame conjugal » – son père avait assassiné sa mère avant de mourir à son tour ou d’être emprisonné, je n’ai jamais vraiment tranché là-dessus. Je spoile d’ailleurs une bonne partie de mon intrigue en écrivant ça, mais j’ai plus ou moins abandonné l’idée de finir cette histoire un jour parce que par peur de faire une Mary-Sue, j’ai voulu compenser le fait qu’Effy soit orpheline en faisant d’elle un personnage qui aujourd’hui m’horripile grandement : lorsque je relis les 141 699 mots écrits pour cette histoire, je ne trouve pas que c’est une bonne histoire. Je pense que ça n’a souvent aucun sens, que ça manque clairement de quelque chose, qu’il y a de bonnes idées mais qu’elles sont complètement gâchées par les pérégrinations insupportables d’Effy.

Certain·e·s ne le comprendront peut-être pas, mais dans les milieux de l’écriture et de la fanfiction, peu importe le fandom, la peur de créer une Mary-Sue est vraiment très présente parce que la Mary-Sue est devenue un vrai synonyme de médiocrité. Une histoire qui comporte une Mary-Sue ne peut pas être une bonne histoire à moins d’être une parodie. Recevoir un commentaire qualifiant notre héroïne de Mary-Sue, c’est vraiment horrible parce que ça veut dire que l’histoire est forcément mauvaise et une fois que l’étiquette est posée, il n’y a plus rien à faire – c’est vraiment l’une des pires critiques que l’on puisse recevoir.

Au fur et à mesure que je cessais d’écrire les aventures d’Effy, je me suis replongée dans mon histoire sur les Enfants de Timpelbach et sur Lucie. J’ai corrigé une première fois mes chapitres avant d’en rédiger de nouveaux et j’avais quelques années de plus, de l’expérience supplémentaire, une plus jolie plume et de meilleurs scénarios en tête, bref j’ai apporté pas mal de modifications. Mais je me suis aussi posée la question : jusqu’où ces modifications doivent-elles aller ? Lucie doit-elle, elle aussi, devenir une Effy, est-ce qu’il faut que je lui retire sa force et sa répartie et son courage pour en faire un personnage qui sera jugé crédible et non Suesque ? Lucie n’est pas devenue Effy. J’ai passé des heures à lire et relire mes chapitres en corrigeant, des heures à imaginer la suite, des heures à faire des plans dans mon petit carnet spécialement dédié à cette histoire, des heures à noter des informations très précises sur le contexte social, économique et scolaire des années 1950 en France dans lesquelles se déroule ma fanfiction, des heures à me renseigner sur la signification des noms de famille pour trouver le nom qui correspondrait parfaitement à chaque personnage – seuls les prénoms sont donnés dans le livre et le film pour la plupart des enfants. Des heures, aujourd’hui encore, à écrire une histoire pourtant entamée plus de dix ans auparavant – et qui compte aujourd’hui 181 974 mots pour même pas la moitié rédigée. J’ai consacré un nombre incalculable d’heures à cette histoire parce que je l’aime, parce que je la trouve bien écrite, parce que je pense qu’il y a de bonnes choses dedans, parce qu’elle est, je crois, agréable à lire – parce que je l’ai imaginé sans aucune contrainte, sans rien savoir des Mary-Sue, sans la peur de mal faire mais simplement pour me faire plaisir ? Et Lucie fait partie de cette histoire. Elle a changé et grandi parce que j’ai changé et grandi, parce que j’ai réalisé par moi-même que parfois, ses actions n’allaient pas et étaient trop improbables, mais Lucie a été pensé comme une héroïne et l’histoire n’aurait plus aucun sens si je la vidais de tout cela. Lucie est restée forte, elle a même gardé ses yeux violets encore un temps avec cette fois une vraie explication par-dessus, et j’ai décidé d’assumer que cette histoire avait été commencée à douze ans et que Lucie avait « son côté Mary-Sue ». J’ai pleinement intégré que mon héroïne, même aujourd’hui, même après tout le travail effectué, restait un peu Suesque malgré tout, mais j’ai décidé que je ne m’en préoccuperais pas parce que l’histoire me plaisait bien ainsi.

Et puis je suis tombée sur cet article en anglais qui a complètement changé ma manière d’appréhender les choses : l’autrice y revient sur les livres qu’elle a aimés étant une jeune enfant puis adolescente. Elle réalise, en les relisant des années plus tard, qu’elle voit les personnages féminins qu’elle adorait alors et dont elle se souvenait avec émotion comme des Mary-Sue. Et elle comprend que ce n’est pas un problème :

« En tant qu’adulte, ces personnages paraissent un peu légers parce qu’ils n’ont pas les connaissances que j’ai acquis en grandissant mais c’est ça le truc : ces personnages n’étaient pas pour la personne que je suis aujourd’hui, la personne qui n’a plus besoin d’héroïnes sans défaut parce que j’ai compris que les personnes précieuses peuvent aussi être imparfaites.

Il y a une raison pour laquelle la plupart des auteur·rice·s de fanfiction, et notamment les filles, commencent avec une Mary-Sue. C’est parce qu’on dit aux filles qu’elles ne sont jamais assez – tu ne peux pas être trop exubérante, trop calme, trop intelligente, trop stupide. Tu ne peux pas poser trop de questions ou connaître trop de réponse. Personne ne vient te demander de conseils. Et puis, quelque chose de formidable arrive. La fille à qui l’on disait qu’elle était stupide découvre qu’elle peut être une meilleure sorcière qu’Albus Dumbledore. Celle qui était nulle en sport peut être une guerrière que Legolas admire. Celle qui n’a pas d’ami·e·s peut recevoir une standing ovation par Han Solo et toute l’Alliance Rebelle quand elle atterrit sur Hoth après avoir détruit les deux étoiles de la mort. C’est tout à propos de toi. Tout, dans ton univers favori, est à propos de toi.

J’ai commencé à écrire des fanfictions comme le font la plupart des filles, en se ré-inventant.

Les Mary-Sue existent parce que des enfants à qui on dit qu’iels ne sont rien veulent être tout.

Avec le temps, ces autrices réalisent que c’est normal d’être quelque part au milieu, et leurs personnages évoluent. En même temps que les autrices grandissent et apprennent, les personnages grandissent et apprennent. Mais personnellement, je pense que c’est bien plus amusant d’apprendre à se faire confiance et à faire confiance aux autres si cela arrive en chevauchant des dragons ! »

J’ai beaucoup repensé à Lucie en lisant cet article. Lucie était celle que j’aurais voulu être lorsque je l’ai créée. J’avais douze ans, j’étais au collège et je n’étais pas heureuse. Je me détestais, même. Lucie faisait ce que j’aurais voulu faire : elle se défendait, elle gagnait le respect de ses pairs sans jamais perdre ses valeurs de vue pour cela, elle était forte et courageuse mais aussi gentille et loyale et à la fin, elle était récompensée pour cela par l’amour et la considération de ses proches. Lucie était le personnage dont j’avais besoin à douze ans, le personnage dont j’avais besoin pour me rappeler que je valais quelque chose en tant que personne… et en tant que fille.

À douze ans, même si on est parfois encore loin de mettre des mots dessus, on a déjà complètement intégré les stéréotypes de genre et l’idée selon laquelle ce sont les garçons qui sont forts et pas les filles. Ce sont les garçons qui sauvent les filles dans les histoires, ce sont les garçons qui font les exploits, les choses incroyables, et les filles n’ont qu’à les récompenser de leur amour. Bien sûr, il y a des exceptions, il y a des personnages comme Hermione Granger pour nous rappeler que les filles aussi peuvent être des héroïnes, mais combien d’héroïnes pour combien de héros ?

Le cas de Hermione est d’ailleurs intéressant : elle est clairement décrite comme la plus brillante sorcière de sa génération, et elle hérite pour cela régulièrement, dans les livres eux-mêmes, des qualificatifs de « Miss Je-Sais-Tout » ou « Miss Parfaite ». Par contre, que Albus Dumbledore ait obtenu les meilleurs résultats aux ASPIC de l’histoire ou que Harry maîtrise à 13 ans la défense contre les forces du mal comme un·e sorcier·ère aguerri·e ne fait pas d’eux des « Mister Parfait ».

C’est la deuxième chose que j’ai réalisé en lisant ce formidable article : Lucie a été celle dont j’avais besoin et surtout, Lucie n’a pas forcément été une Mary-Sue. En tout cas, elle n’en est plus une aujourd’hui, et il y a sans doute beaucoup de choses à critiquer dans mon histoire, mais je ne crois pas qu’on puisse reprocher à Lucie aujourd’hui d’être une Mary-Sue, même si je l’avais moi-même complètement intégré jusqu’à encore trop récemment. Si l’on excepte peut-être ses yeux violets – qui disparaissent à la fin de la première des trois parties – Lucie ne fait rien que n’importe quel personnage masculin ne fasse pas dans n’importe quelle histoire : se battre, gagner, répondre quand on l’emmerde. C’est tout, et cela m’a suffi pour croire pendant des années que mon propre personnage était une Mary-Sue alors même qu’elle faisait face à de nombreuses épreuves malgré tout, qu’elle ne gagnait presque jamais un combat sans difficultés et qu’elle se remettait en question plus d’une fois.

Les Mary-Sue existent parce que des personnes en ont besoin, les Mary-Sue existent parce que personne n’a commencé l’écriture en créant les Rougon-Macquart, les Mary-Sue existent tout simplement parce qu’à douze ans, on écrit comme quelqu’un de douze ans. Elles existent parce que lorsque l’on débute dans l’écriture, on écrit comme un·e débutant·e. Une Mary-Sue est un personnage qui n’est pas suffisamment étoffé, c’est le signe qu’un·e auteur·rice a encore du travail à accomplir, mais c’est absolument normal de commencer par-là, et l’essentiel devrait rester de se faire plaisir parce que c’est à force d’écriture que l’on progressera et que l’on créera les personnages les plus intéressants. Si je n’avais pas créé Lucie avant Effy, si je n’avais pas créé Lucie avant de savoir ce qu’était une Mary-Sue, peut-être que j’aurais tout simplement arrêté d’écrire parce que comment écrire si l’on n’aime pas ce qu’on écrit ? On devrait être beaucoup plus bienveillant·e·s envers les jeunes auteur·rice·s et ne pas dénigrer complètement leur travail en l’estampillant Mary-Sue mais les encourager, leur donner des conseils, des pistes pour s’améliorer, puis les laisser faire par elleux-mêmes à force d’expérience.

Les Mary-Sue existent parce que des personnes en ont besoin, et les Mary-Sue existent parce que nous sommes complètement empreint·e·s de sexisme. Ce qui est ressorti des discussions sur Twitter, c’est que nous étions tou·te·s capables de citer des personnages féminins, pas seulement de fanfictions mais bien d’œuvres originales, qui sont qualifiées de Mary-Sue : Katniss dans Hunger Games. Rey dans Star Wars. Ewilan dans La quête d’Ewilan. Chacun de ces personnages a été accusé d’être une Mary-Sue. Aucun·e d’entre nous n’a en revanche été capable de citer un personnage masculin populaire considéré comme un Gary-Stu. Pourtant, si Katniss est une Mary-Sue parce qu’elle sait tirer à l’arc et est aimée de deux garçons, alors pourquoi Gale n’est pas un Gary-Stu en devenant l’un des chefs des rebelles à seulement 18 ans ? Pourquoi Finnick n’en est pas un en étant le plus jeune vainqueur des Hunger Games et en ayant tout le Capitole à ses pieds ? Si Rey est une Mary-Sue, peut-on parler deux minutes de Luke Skywalker le super-héros et le fils caché de Dark Vador ? Pourquoi est-on si prompt à qualifier Ewilan de Mary-Sue pour les, certes, nombreux dons qu’elle possède, alors que toute notre culture regorge de personnages masculins incroyables ? Avez-vous déjà vu qui que ce soit qualifier James Bond de Gary-Stu pour ses exploits et ses nombreuses conquêtes ? Pourquoi Katniss ne pourrait-elle pas être crédible en étant forte quand Aragorn abat des Orques par dizaines et est considéré comme l’un, si ce n’est le, des meilleurs personnages du Seigneur des Anneaux ?

Camille Bacon-Smith a écrit que la peur de créer une Mary-Sue restreignait et même contraignait au silence certain·e·s auteur·rice·s souhaitant créer des personnages féminins forts et indépendants. Pour elle, les Mary Sue sont responsables du manque de personnages féminins compétents, crédibles et auxquels il est possible de s’identifier. En 1987, Bacon-Smith a interviewé des autrices lors d’une convention Star Trek à 1987 qui lui ont expliqué ne simplement pas créer de personnages féminins du tout parce que ceux-ci étaient presque systématiquement estampillés « Mary-Sue ». Idem trois ans plus tard, lors d’une autre convention en janvier 1990.  L’étiquette Mary-Sue est utilisé pour déconsidérer tout personnage féminin qui aurait l’audace de ne pas se cantonner aux rôles sexués lui étant alloués et les auteur·rice·s doivent se forcer à créer des héroïnes fades pour ne pas risquer de voir leur travail être complètement dévalué tandis que les Eragon, Naruto, Forrest Gump, Jake Portman et autres Monsieur Gustave peuvent mener leurs aventures en toute tranquillité – et il ne s’agit pas de critiquer ces personnages bien au contraire, je les adore à titre personnel, mais il y a clairement un double-standard sexiste quand eux peuvent être considérés comme de bons personnage alors qu’une femme qui aura les mêmes caractéristiques sera une Mary-Sue.

Une fois que l’on a conscience de tout cela, je crois qu’on devrait tout simplement bannir définitivement le terme de Mary-Sue. Il ne s’agit pas de ne plus jamais critiquer le moindre personnage féminin ou le moindre travail d’auteur·rice : oui, il y a des personnages qui sont simplement mauvais·es, parce que leur auteur·rice n’est pas assez expérimenté·e, n’a pas assez travaillé, et aussi parce que nous n’avons pas tou·te·s la même notion de ce qui est ou non un bon personnage. Mais le terme de Mary-Sue pose deux problèmes : d’une part, il n’a pas réellement d’équivalent masculin puisque dans les faits, le terme de Gary-Stu n’est presque pas utilisé – et si l’on tape Gary-Stu dans son navigateur le premier résultat est la page Wikipédia de Mary-Sue – et d’autre part, il est fondamentalement sexiste. À partir du moment où la notion de Mary-Sue a été transformée pour désigner n’importe quel personne féminin qui sorte des stéréotypes de genre normalement assignés aux femmes, à partir du moment où la peur de la Mary-Sue empêche certain·e·s auteur·rice·s d’écrire, à partir du moment où elle empêche de créer de bons personnages féminins, de vraies héroïnes, à partir du moment où elle sert à disqualifier les femmes, comme autrices et/ou comme personnages, à partir de là, je crois qu’il est de notre responsabilité de bannir ce terme à tout jamais. Un personnage peut être bon·ne ou mauvais·e indépendamment de son genre et on peut très bien critiquer un personnage sans le qualifier de Mary-Sue dont la dimension sexiste est simplement trop évidente.

Et on peut aussi se poser cinq minutes lorsqu’il nous semble qu’une femme ou qu’une fille dans n’importe quelle œuvre est une Mary-Sue, on peut se poser cinq minutes et se demander pourquoi nous vient la notion de Mary-Sue, on peut se poser cinq minutes et se demander si on trouverait cette femme ou cette fille « trop », trop parfaite, trop forte, trop incroyable, si elle était un homme ou un garçon.

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21 commentaires sur “Pourquoi il va falloir bannir la notion de « Mary-Sue » du monde de l’écriture

  1. Je suis vraiment ravie que tu aies repris ton thread dans cet article, en précisant quelques notions, et aussi en le personnalisant de la sorte en t’inspirant de ta propre expérience ! J’ai lu beaucoup de fictions et moi-même écrit quelques nouvelles mais tout cela dans mon coin, et je n’étais pas consciente du fait que cette problématique était présente chez les auteurs et autrices. Du moins, pas consciemment et formulé aussi clairement. Ta réflexion est donc très enrichissante comme toujours avec chacun de tes articles, ça fait plaisir de te voir poster par ici 🙂

      1. Ahah ne t’en fais pas j’en corrige encore dans mon article 😉 Merci beaucoup d’avoir pris le temps de me laisser ce commentaire, c’est super gentil !

  2. J’écris depuis mes 11-12 ans, je ne savais pas vraiment ce qu’était une mary-sue à part c’est la fille qui peut obtenir le gars, j’ai mieux compris ce que c’était, je ne savais pas ce qu’était une self-insert non plus. Pour la « mary-sue » je ne l’aime pas pour son côté trop parfait même si d’autres peuvent avoir cet idéal comme projection je comprends mais moi c’était pas mes modèles et justement son côté « parfait » qui sait tout etc peut devenir très arrogant c’est pour ça que j’ai jamais aimé hermione dans les films, pour « princesse sara » j’ai connu le dessin animé et on avait de l’empathie pour elle mais dans la BD française en adaptation par audrey alwett dans le scénario, j’ai mieux compris pourquoi elle est agaçante et peut paraître arrogante et moi je n’aime pas l’arrogance c’est un des défauts que je ne supporte pas dont je bloque des trolls sur le net pour ça. Après je suis d’accord pour la question sexiste surtout pour les personnages féminins et les personnages féminins comme les femmes dans la vraie vie sont critiqués quoi qu’elles soient, sont habillés etc 😦 alors il y a la femme « sainte-ni-touche » qui correspond à la norme qui est aussi critiquée comme la femme badass en personnage est aussi critiquée 😦 je suis féministe je me suis rendue compte de ça comme du fait que quoi que les femmes portent elles seront critiquées car trop dénudée ou pas assez dénudée, que les femmes soient maigres, minces, grosses, petites, grandes, avec petits seins ou gros seins elles seront jugées et critiquées souvent pour leur apparence etc 😦 Pour le personnage badass et mary-sue que ça soit homme ou femme, je ne peux pas m’identifier car « trop parfait » c’est d’ailleurs pour ça que je ne suis pas fan des super-héros et moi en tant que femme mais qui n’est pas forte physiquement, je me projette pas dans une femme forte badass et pour moi il y a d’autres forces que la force physique, on peut être une femme et être intelligente et humble c’est mieux (même si on peut avoir des défauts et un peu se vanter c’est pas très grave du moment qu’on ne méprise pas les autres car j’ai horreur de ça), on peut être une femme et être gentille et généreuse, à l’écoute etc c’est aussi des qualités et des forces même si dans la société patriarcale c’est des défauts et pas reconnue à leur juste valeur! Voilà personnellement je n’ai pas écrit de personnages mary-sue mais des personnages avec des qualités et défauts humaines, je n’aime pas personnellement les mary-sue car je ne peux pas m’identifier, par contre j’ai crée des personnages self-insert dont une avec mon prénom mais qui n’est pas une projection de ce que j’aurai aimé être non, une projection de ce que j’étais justement et en personnage de série tv dont je me projetais c’était Piper dans charmed qui me ressemblait pour son côté réservé, manquant de confiance en elle qui a pris plus d’assurance et de confiance en elle au fur et à mesure, toutes ses qualités, défauts, failles font que je me suis identifiée à elle et projetée ^^ un personnage trop parfait on ne peut pas vraiment s’identifier car les humains ne sont pas parfaits et c’est tant mieux car on apprend de nos erreurs

    1. Merci d’avoir partagé ton expérience par ici ! 🙂 Tu as raison un personnage trop parfait ce n’est jamais agréable, et il y a mille façons d’écrire un bon personnage féminin, pas juste lui donner de la force physique. Mais on peut dire de ces personnages trop parfaits qu’ils sont simplement mauvais plutôt que de parler de Mary-Sue qui ne fait tout de suite penser qu’à une fille et qui a trop été utilisé à tort et à travers parce que comme tu dis, quoi que fasse une femme, une fille, certain·e·s trouveront toujours le moyen de critiquer.

  3. Katniss, une Mary-Sue ?! Y a vraiment des gens qui ont dit ça ? O_O j’ai fait dix ans de RPG, des personnages (féminins ou masculins d’ailleurs) complètement fumés j’en ai vus, mais à la lecture de Hunger Game, je n’ai jamais fait le rapprochement entre eux et Katniss. Et puis oui comme tu dis, dans ce cas, tous les personnages masculins du bouquin sont des Gary-Stu x)

    Merci beaucoup pour cet article qui me fait considérer les choses d’un œil nouveau à propos de l’utilisation de cette notion.

    Chris

    1. Et ouais malheureusement c’est beaucoup ressorti sur Twitter, parce que penses-tu, Katniss ose être capable de se sauver elle-même sans avoir besoin du héros et même, c’est elle qui sauve le héros oh là là ! Mais j’étais sur les fesses aussi la première fois que j’ai vu ça, surtout que comme toi, des personnages complètement pétés j’en ai vu en étant modératrice sur un site de fanfictions ahah (même si finalement j’ai aussi vu des garçons complètement pétés mais eux n’étaient pas qualifiés de Gary-Stu). Merci pour ton commentaire 🙂

  4. Tout d’abord, merci pour ce thread, je trouve toujours très intéressant de voir les fanfictions décortiquées comme un genre à part entière de la littérature. Pour ce qui est des Mary-Sue, je me suis surtout attaché à ton exemple sur Ewilan puique je suis justement en train de les relire et que je me suis justement fait cette réflexion. J’en ai presque été gênée d’avoir autant apprécier le personnage dans ma jeunesse en me rendant compte qu’elle était l’incarnation de la Mary-Sue. Et puis, en arrivant au tome 4, où cette image est quelque peu écorchée, je me suis rendu compte que non, j’avais raison d’aimer ce personnage. J’étais une gamine qui pour la première fois de sa vie voyais (lisait) une jeune femme exceller là où les hommes échouaient. Et je crois sincèrement que l’auteur a créé ce personnage pour faire rêver ses filles, et a permis par la même de faire rêver et espérer des centaines d’autres jeunes filles.

    Tout cela pour dire qu’il ne faut donc pas avoir honte de nos Mary-Sue si elles nous font rêver, puisqu’elles en feront peut être rêver d’autres, et n’est-ce pas là le but de la fanfiction ? Nous ne prétendons pas écrire une grande littérature, ou révolutionner notre société tel un nouveau Voltaire, mais bien faire rêver nos lectrices tout en rêvant avec elle.

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire, ça me fait très plaisir ce que tu écris parce que j’ai horreur qu’on fasse toujours passer la fanfiction pour un sous-genre, un truc dont on devrait même avoir honte de parler, alors que dans les faits, la fanfiction existe depuis toujours (elle n’avait juste pas ce nom-là avant) et je suis sûre que tou·te·s les grand·e·s auteur·rice·s ont commencé par la fanfiction (Tolkien le disait lui-même !). Pour Ewilan, je me rappelle seulement avoir lu le premier tome, mais je sais qu’elle est très, très souvent citée quand il est question de Mary-Sue et ce qui me gonfle, c’est qu’à côté de ça on a pléthore d’œuvres dans lesquels des garçons/hommes savent absolument tout résoudre et s’en sortent toujours mais quand c’est une fille, c’est une Mary-Sue. Et comme toi, étant petite j’ai très peu de souvenirs de personnage féminin m’ayant fait rêver en-dehors peut-être d’Hermione Granger, ou Lucy Pevensie, mais même elles ne sont pas des héroïnes « à part entière » alors oui, on a bien besoin d’héroïnes pour faire rêver les petites filles et leur apprendre/leur rappeler qu’elles aussi, elles valent quelque chose.

  5. Je viens de lire ton article suite à un de tes tweet que je viens de lire. Je ne connaissais absolument pas cette expression, je n’en ai jamais entendu parler et même la notion de personnage féminin trop parfait m’était inconnu. Tu m’apprends quelque chose !

    Comme d’habitude, je marche à l’envers. J’ai toujours adoré cette perfection des personnages et encore plus des personnages féminins. Ils représentent un idéal et ce sont typiquement les représentations que je souhaite voir, parce qu’elles brisent le quotidien, elles motivent et influent sur nos personnalités. Du coup je ne comprends pas trop la critique des « Mary Sue » : pourquoi est-ce si dérangeant d’avoir un personnage féminin qui fait rêver ? Franchement, quand on voit la banalité de certains personnages, je vois même pas pourquoi certains auteurs écrivent quelque chose, on retrouve exactement ces types là dans la réalité (mais il faut de tout pour faire un monde après tout..).

    Comme tu le soulignes, la différence avec les hommes est flagrante. Combien de personnages masculins sont parfaits au point de friser le ridicule ? Mais ce sont toujours les femmes qui auront le mauvais rôle. Bref.

    Concernant le self insert, j’ai un sérieux penchant la dessus quand j’écris mais c’est toujours plus facile de partir d’une base que l’on connaît pour la développer et s’en éloigner au fur et à mesure…

    Merci pour cet article, il m’a été super instructif je dois dire et je partage entièrement ton point de vue !

    1. Merci énormément à toi d’avoir pris le temps de rédiger ce long commentaire ! Puis je te rejoins sur ta question, parfois, quand on lit, on a juste envie de rêver et de s’en faire mettre plein la vue par des personnages, et d’autres fois on veut des personnages plus simples, plus proches de nous, plus nuancés, mais quand même, c’est chouette aussi de rêver !

  6. J’avais lu ton fil Twitter, et je trouve ça toujours aussi intéressant! Effectivement, la Mary-Sue est un concept genré, car utilisé pour décrédibiliser les auteures, alors qu’on retrouve les mêmes persos féminins trop parfaits sous la plume d’auteurs hommes (mais, cette fois, dans le rôle du love interest).

    Personnellement, je n’ai jamais pu supporter Hermione; je la trouve très énervante. C’est là aussi la fragilité du concept de Mary-Sue : est-ce qu’un personnage qui nous énerve peut être qualifié de parfait? N’est-ce pas une contradiction dans les termes? Tiens, je ne l’avais pas relu depuis, mais j’avais écrit un article sur les Mary-Sue il y a 5 ans, qui recoupe en partie tes arguments (mais sur un ton un peu plus agressif, je le crains) : http://romancefr.com/quand-on-voit-des-mary-sue-partout/

    En tout cas, j’aime beaucoup l’idée que tu apportes et à laquelle je n’avais pas songé : qu’on a du mal à croire et à accepter des personnages féminins héroïques, ou jugés « trop », et que cela limite le potentiel des femmes. Mais oui, moi je me bats contre ça… Je sais qu’il est courant aussi dans les genres autres que la romance de protester contre les histoires d’amour (j’avais lu un article à ce sujet par rapport à Rey de Star Wars, par ex), parce que les histoires d’amour en SFFF sont souvent très nases et ont tendance à réduire la femme au statut de love interest (toujours d’un gars, en plus, alors que…). Mais, en même temps, ça m’agace prodigieusement qu’en 2018, une femme doive encore choisir entre être une héroïne à part entière et baiser comme elle l’entend; sans parler du fait que ça empêche d’aborder les questions féministes très réelles qui se posent pour les femmes qui, dans la vraie vie, ont décidé de ne pas choisir (conciliation travail-famille, en gros, voire conciliation hétérosexualité-féminisme, qui n’est pas toujours de la tarte non plus).

    1. Merci pour ce commentaire super intéressant ! D’accord avec toi sur le fait que les personnages féminins, quand ils ne sont pas des Mary-Sue, servent rarement à autre chose que de donner du relief à un personnage masculin… women deserve so much better !! Et je te rejoins parfaitement sur la fin aussi : je n’ai personnellement pas envie de devoir choisir entre une famille et une carrière, par exemple, je veux les aider et je ne vois pas pourquoi je ne pourrai pas y prétendre alors que les hommes, eux, ont toujours eu le droit d’avoir tout. Du coup je ne suis pas pour bannir les histoires d’amour, même si bien sûr on peut mettre des femmes en avant autrement et que toutes n’accordent pas la même place/importance à l’amour, mais pour moi le truc c’est surtout de réussir à écrire des romances dans lesquelles les deux membres du couple s’épanouissent et ont aussi leur propre vie, une romance sans banalisation de la violence, sans stéréotypes, bref, sans tout le sexisme ordinaire.

  7. Merci pour ce bel article, très intéressant.

    Pourquoi le concept de Gary Stu ne prend pas, contrairement à celui de Mary Sue ? Et si c’était simplement parce que la plupart des héros typés Gary Stu sont plus connus que le concept, alors que les héroïnes ne le sont pas assez ?

    Bref faut mettre en avant plus d’héroines, plus d’autrices, et merci pour le hashtag #aufildesautrices !

  8. Je suis tombée par hasard sur ton article. Tu as une vision exceptionnelle et je suis vraiment satisfaite d’avoir pu l’intégrer puisque tu « dénonces » dans un texte clair le problème d’un jugement trop hâtif sur les personnages féminins indépendants. Merci beaucoup d’avoir prit du temps pour et de l’avoir aussi bien fait ! Je le partagerai 😉

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