Les femmes françaises face à la guerre (première partie)

Lorsque je me suis lancée le défi de ne lire que des autrices pendant au moins six mois, c’était notamment pour pouvoir rétorquer arguments à l’appui à toutes les personnes minimisant l’importance de la représentativité des femmes à coup de « de toute façon si on ne parle pas des femmes célèbres c’est qu’il n’y en avait pas alors on ne va pas les inventer non plus » qu’il n’est justement nul besoin de les inventer parce que si, elles étaient là. Elles étaient là, elles sont là, elles sont simplement complètement invisibilisées par les personnes écrivant l’histoire et diffusant la culture dominante qui se trouvent, elles, être majoritairement des hommes. Il y a eu, et il y a eu, infiniment plus d’autrices que ne le laissent supposer nos manuels scolaires. Mais l’invisibilisation des femmes ne s’est pas limitée au domaine de la littérature : elle concerne en fait tous les domaines dont un en particulier qui est pourtant essentiel –c’est l’histoire.

Aujourd’hui 8 mai, nous commémorons la fin de la seconde guerre mondiale et avec elle notamment la mémoire des résistants ayant lutté en ce sens. Savez-vous combien de ces résistants étaient en fait des résistantes ? Savez-vous les femmes engagées, les femmes arrêtées, les femmes exécutées ? Savez-vous le nom de ces femmes ? Si l’on excepte peut-être Lucie Aubrac, combien de ces femmes êtes-vous capables de citer ? Moi, je n’étais pas capable d’en citer la moindre lorsque j’ai eu l’occasion de rédiger un dossier historique sur le sujet de mon choix. Alors j’ai choisi les femmes, j’ai choisi de remédier à ce triste état de fait, et la place des femmes française dans la guerre et notamment dans la seconde guerre mondiale est devenue l’un de mes sujets de prédilection. Tout ce travail, j’aimerais maintenant le partager avec vous parce qu’il n’a pas vocation à dormir sur mon disque dur mais bien, je l’espère, à contribuer même un tout petit peu à la reconnaissance de ce que fut l’histoire des femmes et pas seulement des hommes.

On part au fil des résistantes ?

 

Introduction

 

Le 24 février 1848 est proclamée la Seconde République ainsi que, dans la foulée, le suffrage universel masculin. Suite à leur active contribution aux journées révolutionnaires de février, les femmes obtiennent le droit au travail au même titre que les hommes et la liberté de la presse permet le développement d’une presse féministe. Le 20 mars 1848, Eugénie Niboyet crée ainsi La Voix des femmes. Mais les femmes sont exclues des droits politiques et la mise en place du Second Empire dès 1852 complique leurs revendications. Sous l’Empire, les militantes des droits des femmes sont relativement isolées bien que certaines parviennent à obtenir des avancées, à l’image de Julie-Victoire Daubié qui en 1861 devient la première femme française à obtenir le baccalauréat. Le rétablissement de la République en 1870 se caractérise en revanche par la constitution d’organisations féministes plus durables et structurées. C’est d’ailleurs à cette époque que le terme de « féminisme » fait son apparition officielle dans la bouche de Hubertine Auclert, ardente défenseure du droit de vote des femmes. Cependant, les mouvements initiés par ces grandes fédérations ou associations ne sont pas comparables à celui des suffragettes britanniques, dont les actions sont jugées trop provocantes. La question du suffrage féminin fait toutefois son chemin, notamment grâce à l’Union française pour le suffrage des femmes créée en 1909 et qui fédère les féministes favorables au vote féminin comme l’est également Caroline Kauffmann. Malgré la concession de quelques avancées, tel que le droit pour une femme à disposer librement de son salaire tout en étant mariée à partir de 1907, les inégalités de droits entre les hommes et les femmes restent particulièrement criantes.

Deux évènements majeurs du XXème siècle vont alors pour grande partie bouleverser ce phénomène : la première et la seconde guerre mondiale. Ces deux guerres, bien qu’aussi désastreuses pour les femmes que pour les hommes puisqu’elles vont laisser nombre d’entre elles veuves et sans enfants, sans parler des femmes torturées, exécutées ou victimes de viols de guerre, vont aussi paradoxalement avoir des conséquences bénéfiques sur les droits de ces dernières. Au cours de la première guerre mondiale, les femmes vont être amenées à effectuer le travail ordinairement considéré comme masculin, déconstruisant ainsi certains préjugés leur étant alors assenés. Après cela, les mouvements pour l’obtention du droit de vote des femmes vont prendre de l’ampleur et la Chambre des députés va d’ailleurs plusieurs fois l’adopter, même si celui-ci sera ensuite toujours rejeté par le Sénat. Les revendications féministes sont davantage considérées, et l’arrivée au pouvoir du Front populaire en 1936 marque également l’entrée, pour la première fois, de femmes au gouvernement –bien que dans un rôle minime. Finalement, à la fin de la seconde guerre mondiale, les femmes obtiennent le droit de vote ainsi que l’éligibilité dont elles font pour la première fois usage aux élections municipales du 29 avril 1945. Les deux guerres mondiales ont donc vraisemblablement eu une importance considérable dans l’évolution des droits des femmes. Celles-ci sont en effet devenues de véritables citoyennes à l’issue de la seconde guerre mondiale, un statut qui, à l’aube de la première guerre mondiale, était très loin de leur être acquis.

Ce statut, les femmes ne l’ont pas simplement obtenu : elles l’ont glorieusement gagné. L’accroissement de leurs droits est en effet le résultat de leur active participation dans les deux conflits mondiaux, une participation qui leur permit d’acquérir, non sans peine, des droits longuement revendiqués, mais dont la reconnaissance tardive illustre la difficulté qu’ont eu les Françaises à voir leur situation s’améliorer au sortir des deux guerres mondiales.

Page de garde

 

L’engagement des femmes dans les deux conflits mondiaux

La première guerre mondiale : de la reconsidération de la place des femmes dans la société

 

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. En réaction, la France mobilise jusqu’au 18 août et se prépare au combat. Dès le mois d’août 1914, 3 780 000 hommes sont mobilisés sur tout le territoire français. Durant le conflit dans son ensemble, ce sont près de 8 500 000 soldats qui sont mobilisés et envoyés au front, qualifié de « l’avant ». A « l’arrière », la main d’œuvre vient à manquer cruellement du fait du départ massif des hommes. Les femmes vont alors remplacer ceux-ci et s’insérer de la sorte à une nouvelle place dans la société.

Au contraire des hommes, les femmes ne connurent en effet pas directement les tranchés. Mais certaines n’en furent guère éloignées. Ce sont les infirmières, qui apportèrent leur aide aux soldats tout au long de la guerre dans des conditions parfois périlleuses. Le transport des blessés était en effet souvent long et dangereux, notamment du fait des bombardements qui ne se limitaient pas aux tranchés seules mais touchaient également les alentours. La plupart des infirmières étaient d’ailleurs installées à une distance très faible du front, encourant ainsi un grand danger. De plus, les infirmières furent très souvent confrontées à des blessures terribles auxquelles certaines n’étaient guère habituées. Pour soigner ces horribles blessures, les femmes disposaient d’outils sommaires et les pénuries de médicaments étaient fréquentes. Une majorité de ces femmes travaillaient bénévolement et n’étaient donc pas rémunérées. Les infirmières bénévoles sont regroupées au sein de trois sociétés d’assistance enregistrées par le Ministère de la guerre : la Société de Secours aux Blessés Militaires (SSBM), l’Association des Dames Françaises (ADF) et l’Union des Femmes de France (UFF) regroupant les infirmières ambulancières. A partir de 1916, les ambulances sont en effet conduites par les femmes, de sorte à ce que celles-ci puissent intervenir à tout moment. Cet engagement, certaines femmes le payent de leur vie. D’autres sont prises en otage, au mépris des Conventions de Genève, lorsque les lignes de front se déplacent. Malgré cela, beaucoup poursuivront leur investissement après la guerre en se mettant au service des dispensaires de comités locaux.

Sans être directement présentes sur le front ou au contact de celui-ci en s’engageant comme infirmières, les femmes pouvaient vivre les conditions du front aux travers des lettres. La correspondance apporta en effet un soutien moral aux soldats éloignés de leur famille. Quant aux soldats n’ayant aucun lien avec l’extérieur ou souhaitant bénéficier de davantage de soutiens, ils purent profiter des marraines de guerre instituées dans le but d’épauler les soldats. Ces marraines, en plus d’écrire régulièrement à ces derniers, pouvaient également leur envoyer de la nourriture, du tabac, et même les rencontrer durant leur permission. Beaucoup de femmes apportèrent également leur aide aux « gueules cassés » dans les hôpitaux, des soldats gravement blessés par la guerre. La Croix-Rouge est ainsi très présente durant la première guerre mondiale, au travers notamment de la SSBM, l’ADF et l’UFF.

Quelques très rares femmes prirent même directement part aux combats, à l’image d’Emilienne Moreau-Evrard. Résidente de Loos-en-Gohelle, dans le nord de la France, Emilienne Moreau voit sa ville occupée par les Allemands au début de la guerre. Le 25 septembre 1915, les Anglais lancent une offensive afin d’en reprendre le contrôle et Emilienne Moreau les guide alors, leur donnant des informations sur les positions ennemies et participant même aux combats en abattant quatre soldats allemands, âgée de seulement 17 ans. Considérée comme une héroïne, elle entrera dans la Résistance dès 1940 lors de la seconde guerre mondiale et sera l’une des très rares femmes à recevoir le titre de Compagnon de la libération. Ces initiatives restent toutefois très isolées, les femmes ayant globalement été exclues du front, de « l’avant ».

A l’arrière, en revanche, elles furent particulièrement présentes et bousculèrent ainsi l’image leur étant encore accolée. Elles durent gérer seules leurs foyers, ne s’éloignant alors guère du rôle traditionnel leur étant dévolu par la société. Il leur fallut toutefois assumer le rôle de chef de famille, un rôle consacré par la loi du 3 juin 1915 qui leur transfère la puissance paternelle pour la durée du conflit. Les conditions de vie sont en plus rendues très difficiles par la guerre : la vie est chère du fait de l’inflation et des pénuries, de nombreuses femmes sont surmenées du fait de l’ensemble des activités qu’elles doivent combiner, et à cela s’ajoute la douleur du deuil qui frappe d’innombrables familles. Les veuves, ou les « veuves blanches » qui sont ces femmes fiancées en 1914 n’ayant finalement jamais vu leur mariage arriver, n’ont aucun soutien psychologique et pas toujours de soutien financier non plus. Le quotidien des femmes est ainsi éreintant et beaucoup sortiront de la guerre traumatisées.

Les femmes ne se limitèrent en effet pas au domaine familial, mais en investirent également d’autres dont l’attribution était, elle, traditionnellement masculine. Ainsi, les femmes durent remplacer les hommes partis au front dans leur travail, aussi bien à l’usine que dans les champs, notamment dans des secteurs absolument pas féminins en temps ordinaires tel que l’armement. Dès le début du mois d’août 1914, le président du Conseil René Viviani lui-même appelle en effet les femmes françaises à remplacer les hommes mobilisés dans des termes susnommés. Certaines femmes furent ainsi amenées à cumuler deux emplois lorsqu’elles en occupaient déjà un. En 1914, environ huit millions de Françaises travaillaient en effet, mais cela laissait une majorité de femmes au foyer : la part des femmes au sein de la population active n’était que de 38% en 1914. De nombreuses femmes découvrirent ainsi le monde du travail du fait de la première guerre mondiale puisque ce chiffre monta à 46% à la fin de la guerre. Pour cela, de nombreuses démarches furent d’ailleurs mises en place, certains industriels notamment dans des branches ordinairement très masculines ne cachant pas leur méfiance envers les femmes. En avril 1916, un Comité du travail féminin voit finalement le jour permettant le recrutement des ouvrières et leur acheminement jusqu’aux usines ainsi que leur hébergement. A la fin de l’année 1917, le personnel féminin dans le commerce et dans l’industrie est de 20% supérieur à son niveau d’avant-guerre. Dans l’industrie de guerre, les femmes représentèrent plus d’un quart des effectifs. Celles qui travaillaient dans les usines d’armement étaient appelées les « munitionnettes ». Leur salaire fut toutefois inférieur à celui des hommes exécutant les mêmes tâches qu’elles, rappelant les profondes inégalités existant entre les hommes et les femmes quant à l’accès au travail.

Tout au long du conflit, les femmes obtiennent peu à peu l’accès à des emplois qui leur étaient jusqu’à présent interdits. Elles peuvent désormais conduire des tramways ou travailler aux aiguillages à partir de 1915, ce que les syndicats et le patronat refusaient auparavant au motif que, trop sous l’emprise de leurs nerfs, les femmes causeraient davantage d’accidents. Certaines deviennent également ramoneuses, gardes-champêtres ou même pompiers. Beaucoup continuent cependant à exercer des métiers typiquement féminins, notamment celui d’infirmière susnommé. Mais même au sein de ces professions très genrées, les femmes voient leurs capacités s’élargir. Ainsi, en plus d’être autorisées à conduire les ambulances, de nombreuses infirmières apprennent à faire des manipulations radiologiques grâce à Marie Curie, qui participe à la construction de dix-huit unités chirurgicales mobiles, les ambulances radiologiques qui seront surnommées a posteriori les « petites Curies ». Quant aux métiers traditionnellement réservés par les hommes et qui sont investis par les femmes durant le conflit, ils ne se limitent pas aux usines : les femmes investissent ainsi massivement le domaine de l’éducation, les nombreux instituteurs partis au front devant être remplacés.

La place de plus en plus importante des femmes dans les usines s’accompagne aussi d’une vaste remise en question des droits sociaux et syndicaux acquis avant-guerre : allongement de la durée des journées de travail, travail de nuit, augmentation des objectifs, inégalités salariales avec les hommes… Cette dégradation des conditions de travail durant le conflit entraîne des grèves de plus en plus nombreuses et virulentes au fil des années. En France, on passe de 9344 grévistes en 1915 à 650 658 en 1917. Les femmes jouent un rôle important dans ces mouvements sociaux qui perdurent jusqu’à la fin du conflit. En plus d’être peu qualifié et mal payé, leur travail est en effet très éprouvant physiquement, notamment pour les « munitionnettes ». Les obus pèsent en moyenne sept kilos chacun et sont donc durs à manipuler. Les émanations de gaz et la manipulation de produits toxiques, comme notamment le trinitrotoluène qui est un produit explosif, rendent en plus leur travail dangereux. La plupart des femmes travaillent environ dix heures par jour, si ce n’est plus.

Dans les campagnes, les femmes participent également à l’effort de guerre. Elles aidaient auparavant déjà leurs maris dans les fermes et les exploitations agricoles, mais avec la mobilisation des hommes, il leur revient de s’occuper entièrement de ces exploitations. Elles passent ainsi du statut de simples employées à celui de patronnes, et voient leur charge de travail augmenter significativement. Là aussi, leurs conditions de travail sont particulièrement dures, notamment du fait de la manipulation d’engins agricoles qui ne sont pas adaptés à leur morphologie. Les industries donnant la priorité à l’armement, au manque de main d’œuvre vient s’ajouter la diminution de la production d’engrais ou autres produits chimiques et techniques devant aider les femmes à produire. Leur lourd investissement ne permet donc pas de compenser totalement le départ des hommes et la production agricole en France diminue, mais les femmes auront prouvé leur capacité à gérer une exploitation agricole au même titre que les hommes.

L’engagement des femmes dans le premier conflit mondial fut donc concret, à l’avant comme à l’arrière. Il permet au pays de tenir, de continuer à fonctionner malgré l’absence des hommes, et les femmes montrèrent en cela qu’elles étaient tout autant capables que les hommes de travailler et surtout de bien travailler. Cela amena à la reconsidération de leur place dans la société, les femmes ayant investi de nouveaux domaines et exercé de nouvelles fonctions. Au sortir de la guerre, toutes ne sont pas prêtes à retourner à leur position d’avant-guerre et leur engagement servira de légitimation à la revendication de leurs droits.

 

La seconde guerre mondiale : de la participation croissante des femmes à la défense de cette société

Cette partie fait notamment mention de la résistante Marie-Thérèse Fainstein, élevée au grade de Commandeur de la Légion d’honneur, qui vint généreusement témoigner de son engagement dans mon lycée au mois de février 2013

 

L’implication des femmes dans la seconde guerre mondiale n’est guère comparable avec leur implication dans le précédent conflit mondial du fait de la différence entre ces deux guerres. Tandis que la première a mobilisé des millions d’hommes tout au long du conflit, obligeant les femmes à effectuer leur travail à l’arrière, l’invasion allemande est beaucoup plus rapide lors de la seconde guerre mondiale puisqu’il ne faut que six semaines à l’Allemagne pour défaire les armées françaises. La France devient alors un pays occupé, officiellement du côté des forces de l’Axe. Le combat contre les Allemands va donc prendre une forme bien différente : c’est la Résistance, ce qui désigne l’ensemble des actions menées contre les occupants ainsi que leurs auxiliaires. Elle est évidemment clandestine et les résistants s’exposent à de grands risques, la plupart de ceux arrêtés étant torturés puis exécutés ou déportés. Les hommes étant cette fois-ci présents, cette activité dangereuse et « militaire » semble leur être prédestinée.

Mais les femmes ont aussi pris part à cette Résistance. Il est possible de distinguer trois catégories d’action principales au sein desquelles les femmes ont contribué : la « communication », qui implique notamment les agents de liaison et les rédactrices de journaux clandestins, le « social », qui consiste essentiellement en l’hébergement, le ravitaillement et la protection des personnes menacées comme les résistants ou les juifs, et l’« action combattante », qui regroupaient principalement les opératrices radios et les filières d’aide à l’évasion. Quelques femmes ont également occupé la fonction de chef, que ce soit de secteur ou de région, mais elles représentent une très petite minorité.

En 2010, Corinna Von List publie en allemand un ouvrage traduit deux ans plus tard en France par Résistantes, qui s’intéresse spécifiquement à la situation des femmes dans la Résistance française. A partir de la compilation des histoires de plus de 2 000 femmes françaises engagées, Corinna Von List réalise une répartition des activités féminines dans la Résistance ainsi que le taux de décès des femmes selon leur activité dans la Résistance. Cette répartition permet d’appréhender au mieux la complexité de l’engagement féminin, qui prit des formes très variées et plus ou moins dangereuses pour les femmes.

Au regard de cette répartition, la catégorie d’action à laquelle les résistantes se sont le plus consacrées est la « communication ». C’est d’ailleurs cette catégorie qui regroupe l’activité la plus courante, et de loin, pour les femmes engagées en Résistance, à savoir celle d’agent de liaison. Plus de 20% des résistantes ont en effet été des agents de liaison.

La rédaction et la distribution de tracts comptent, en France, parmi les premiers actes de Résistance, et ce sont ces engagements qui donneront naissance aux premières structures résistantes, dès 1940. Or, ces structures ont besoin de faire transiter des directives ou des informations et utilisent pour cela des agents de liaison, hommes comme femmes. « Ici […] Lucienne, âgée de 14 ans. Elle est souvent utilisée pour des missions périlleuses : porter des messages ou des armes, convoyer un aviateur abattu à proximité afin qu’il soit aiguillé vers un réseau d’évacuation… Son jeune âge lui permet de se déplacer sans trop attirer l’attention de la police française et allemande. » Ce témoignage a été recueilli par Hubert Quillot et utilisé dans Résistance Vimeu 1942-1944 par Serge Lecul.

Le rôle d’agent de liaison était particulièrement risqué puisque les agents étaient souvent amenés à transporter des documents compromettants sur eux. C’est pourquoi, pour éviter au maximum de se retrouver dans ce genre de situation, ils devaient mémoriser le plus possible d’informations. Les femmes arrêtées en possession d’informations clandestines n’étaient pas épargnées par la torture, en témoigne le terrible calvaire de Lise Lesèvre qui resta dix-neuf jours entre les mains de Klaus Barbie suite à son arrestation à Lyon.

Si les femmes n’eurent que peu de reconnaissance pour leur travail au sein de la presse clandestine, c’est en partie parce que la rédaction ou la direction des journaux étaient majoritairement du fait des hommes. Quelques femmes seulement écrivirent elles aussi des articles dans les journaux clandestins, comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz pour Défense de la France ou Marietta Martin pour La France continue, journal créé par le réseau de Résistance du même nom. Et plus rares encore furent celles qui participèrent à l’organisation d’un journal : on peut citer Lucie Aubrac pour Libération-sud, Berty Albrecht pour Combat ou Marie-Thérèse Fainstein pour L’avenir normand puis le Front National (qui à l’époque désigne la résistance communiste quoi que puisse en laisser penser l’odieuse récupération qu’en fit ensuite la famille Le Pen).

Le seul mouvement à publier un journal exclusivement féminin est le Parti Communiste Français (PCF), dans L’Humanité – Edition spéciale féminine, diffusé à intervalles irréguliers. De plus, le PCF dispose de comités féminins distribuant eux aussi des tracts à grande échelle, comme Jeunes filles de France dirigée par Danielle Casanova. Néanmoins, même dans le camp gaulliste des femmes ont écrit des articles exclusivement destinés à un public féminin, comme Louise Weiss pour La nouvelle République – Patriam Recuperare. De plus, des journaux spécialement destinés aux femmes circulèrent en France sans être à l’origine d’un mouvement particulier, le premier d’entre eux étant Femmes d’Ivry, paru pour la première fois en novembre 1940 et incitant les femmes à ne pas subir passivement la défaite.

Des femmes eurent la fonction de secrétaires clandestines. Domaine typiquement féminin au XXème siècle, le secrétariat était particulièrement utile à la Résistance pour ce qui concernait les services de liaison et la presse clandestine. Les femmes qui eurent ce rôle étaient souvent de vraies secrétaires puisque cette activité nécessitait un certain savoir-faire. Ainsi, Laure Diebold est secrétaire d’un industriel de Saint-Dié au début de la guerre. Elle deviendra la secrétaire de Jean Moulin en personne et sera l’une des très rares femmes à recevoir le titre de Compagnon de la libération.

D’autres activités pourraient également être évoquées, comme la fabrication de faux papiers ou celle de « boîtes à lettres » consistant à mettre à disposition de la Résistance des lieux où les agents de liaison pouvaient déposer les informations. Chacune de ces activités comprit des femmes, comme Anne-Marie Le Combe qui fabriqua des faux-papiers pour Défense de la France ou Christine Gouze dont la demeure servit de boîte à lettres au Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés.

Deuxième grande catégorie d’action à laquelle les résistantes contribuèrent le plus, le « social » regroupa plus de 31% des femmes engagées en Résistance. Cet engagement se fit de manière naturelle puisque le social était considéré comme un domaine traditionnellement féminin, regroupant diverses activités comme le ravitaillement, l’hébergement, la mise en place de services pour aider les familles de résistants, l’assistance aux résistants incarcérés…

L’espace privé était nécessaire à la Résistance puisqu’il permettait d’en loger les acteurs : résistants eux-mêmes mais aussi entrepôt d’armes et d’explosifs, dissimulation de la presse clandestine, accueil de réunions secrètes et fabrication de faux papiers. Les femmes mirent ainsi à disposition de la Résistance des terrains, comme le fit Thérèse Nolle en prêtant son exploitation en Indre-et-Loire, ou des abris à l’image de Delphine Aigle qui cacha des résistants chez elle. Les services secrets britanniques expliquaient d’ailleurs aux agents envoyés en mission en France que « best cover is a woman », celles-ci attirant moins l’attention en se ravitaillant. La mise à disposition d’un espace privé, moins spectaculaire que la lutte armée, est toutefois particulièrement périlleuse puisque 85% des femmes y ayant contribué furent arrêtées et que 20% ne survécurent pas à la guerre.

Les services sociaux de la Résistance s’occupaient des résistants et de leur famille, voire de toutes les personnes menacées par Vichy si leurs moyens le leur permettait, en leur donnant de l’argent ou de la nourriture, en préparant des colis pour les prisonniers ou encore en mettant les enfants à l’abri. Il fallait ainsi ravitailler les maquisards, tant en nourriture qu’en biens de première nécessité. Génia Gemälhing transporta de la sorte jusqu’à 200 kilos de viande par semaine pour les membres de Défense de la France. Marie-Charlotte Bout de Marnhac, chef départementale du service social de Combat, gardait la caisse du service social, grâce à laquelle des fonds étaient versés chaque mois aux réfractaires, aux juifs ou encore aux Anglais pourchassés. Les services sociaux essayaient également d’établir des liaisons entre les résistants arrêtés et leur famille.

Souvent, les services sociaux de la Résistance étaient composés de femmes exerçant le métier d’assistante sociale avant que la guerre ne commence. La loi accordait en effet aux assistantes sociales le droit au secret professionnel, se rendre au domicile des familles faisait partie de leur métier et leurs horaires de travail irréguliers ou leurs absences répétées étaient considérées comme normales du fait de leur métier : leurs activités en Résistance étaient donc facilitées.

Enfin, il existait une catégorie particulière de Résistance sociale : l’aide aux enfants juifs. Les réseaux d’aide à l’évasion permettaient à certains enfants de se réfugier en Suisse mais il y avait derrière ces aides à l’évasion une grande organisation : hébergement des enfants ou placement dans des familles souvent catholiques, et mise en place de services sociaux pour aider les enfants à se familiariser avec leur nouvelle identité, entre autres. Ainsi, en avril 1943, Joseph Weill et Georges Garel mettent en place le réseau Garel, structure clandestine de l’Organisation de Secours aux Enfants (OSE), qui a un statut d’organisation de bienfaisance reconnu par l’Etat et peut donc camoufler ses activités clandestines. Une fois le réseau mis en place, les assistantes sociales de l’OSE prendront en charge les enfants juifs en prenant de grands risques. Le sort de Renée Gaudefroy fut ainsi tragique. Connue sous le pseudonyme de Pauline, elle était entièrement dévouée aux enfants de l’OSE. Arrêtée le 1er juin 1944, elle est horriblement torturée par la Gestapo puis fusillée. Son corps ne sera jamais retrouvé. En 1976, elle reçoit à titre posthume le titre de Juste parmi les Nations décerné par le mémorial de Yad Vashem. Irène et Renée Paillassou, elles, survécurent à la guerre après avoir sauvé tous les enfants de la maison de l’OSE de Chabannes d’une rafle, et reçurent elles aussi le titre de Juste parmi les Nations.

Enfin, parmi les femmes engagées en Résistance, certaines firent le choix de l’« action combattante ». C’est dans ce domaine d’action qu’elles sont le moins représentées, à hauteur de 20% environ des résistantes, du fait notamment de la plus grande difficulté pour elles d’effectuer des activités jugées exclusivement masculines.

La principale forme d’action sur le terrain pour la Résistance féminine était l’aide à l’évasion, puisque 11,8% des résistantes agirent dans ce domaine. De nombreuses personnes avaient en effet intérêt à quitter la France : les résistants traqués, les prisonniers de guerre ayant pu s’échapper, les réfractaires au Service de Travail Obligatoire (STO) et les personnes persécutées comme les juifs. De nombreux réseaux d’évasion furent alors mis sur pied, plus ou moins élaborés. Quand certains réseaux comptaient plusieurs dizaines, voire centaines de membres à travers tout le pays, d’autres agissaient localement et ne comptaient que peu de membres. Le réseau Comète, l’un des plus importants de France, compta jusqu’à 800 membres et fut fondé par une femme, Andrée de Jongh, qui survécut à la déportation. Un autre grand réseau fut le réseau Pat O’Leary, qui fut d’ailleurs sauvé par une femme. Détruit par une infiltration en 1943, le réseau est recréé à Toulouse par Marie-Louise Dissart et comptera jusqu’à 85 membres qui mèneront ses activités jusqu’à la Libération.

L’aide à l’évasion ne concernait pas uniquement les soldats et aviateurs Alliés. Beaucoup aidèrent également des Français, souvent recherchés, à fuir l’occupant en passant d’abord en zone libre puis vers l’Espagne ou la Suisse. Le réseau Garel susnommé, structure clandestine de l’OSE, permit ainsi à certains enfants de passer en Suisse. 86% des membres de ce réseau étaient d’ailleurs des femmes, un taux exceptionnel. Certaines accompagnaient même les enfants durant leur passage, prenant deux fois plus de risques, à l’image de Mila Racine et Marianne Cohn qui y laissèrent toutes deux leur vie, la première à Ravensbrück et la seconde en prison des suites de la torture. L’aide à l’évasion est l’activité la plus mortelle de la Résistance féminine : 51,2% des femmes engagées dans ce domaine en sont mortes.

L’autre activité la plus meurtrière pour les résistantes fut celle d’opératrice radio, avec un taux de décès de l’ordre des 47%. Bien que ne représentant qu’1% des résistantes, les opératrices radio avaient un rôle capital puisqu’elles seules permettaient d’assurer la communication entre la France et Londres. Malheureusement, elles étaient aussi les plus exposées puisque les Allemands disposaient de matériel leur permettant de localiser relativement vite les lieux d’émission.

Les opératrices radio étaient le plus souvent envoyées par les services secrets britanniques ou le Special Operation Executive (SOE), une branche des services secrets britanniques qui opéra uniquement pendant la seconde guerre mondiale, et recevaient une formation en Angleterre avant d’être parachutées en France. Noor Inayat Khan est la première opératrice radio de la section française du SOE. Arrivée en France le 16 juin 1943, elle est arrêtée au bout de trois mois et meurt exécutée d’une balle dans la nuque à Dachau. La durée moyenne de mission des opératrices radio excédait rarement les trois mois. Il y a néanmoins une exception : Yvonne Cormeau. Non seulement elle ne sera jamais arrêtée, mais en plus elle parviendra à envoyer des messages à Londres pendant plus de treize mois, et ce jusqu’à la fin de la guerre. Le SOE dira même qu’il s’agit d’un record exceptionnel étant donné les circonstances.

Enfin, une minorité de femmes prit part à la lutte armée et au renseignement militaire. Les femmes s’étant battues les armes à la main étaient très rares puisque jugées incapables de se servir d’armes. Lise Lesèvre en témoigne : « Il ne serait venu à l’idée de personne de m’apprendre à manier une arme, ne serait-ce que pour me défendre ». Certaines passèrent pourtant outre les préjugés : le 22 juillet 1944, Thérèse Zolanski est tuée au combat dans un maquis à l’âge de 19 ans. Madeleine Riffaud, lors de la libération de Paris, dirige des hommes au combat après avoir participé à l’attaque de trains ennemis et d’une caserne. Georgette Gérard, dans la région de Limoges, devint même chef régional du service maquis des Mouvements Unis de la Résistance (MUR) en juillet 1943 avec plus de 5 000 personnes sous ses ordres. Enfin, Marie-Madeleine Fourcade prend le commandement du réseau Alliance suite à des arrestations, qui s’occupe du renseignement militaire, devenant le premier chef d’état-major féminin d’un réseau. Elle est la seule femme reconnue comme ayant été chef d’un réseau de Résistance.

Le rôle de ces femmes combattantes fut occulté après la guerre. En témoigne le nombre connu de femmes tuées au combat ne cessant de s’accroître.

 

Cette sous-partie sur l’engagement des femmes dans la seconde guerre mondiale n’est qu’un résumé condensé d’un travail d’une quinzaine de pages auquel je dédierai un article spécifique.

 

L’engagement des femmes en Résistance fut donc incontestable et celles-ci s’exposèrent aux mêmes risques que les hommes : elles furent arrêtées, emprisonnées, torturées, déportées. Malgré cela, elles poursuivirent leur engagement, en témoigne l’incroyable destin de Simone Roux-Pellissier, par trois fois arrêtée suite à ses activités de résistante, par trois fois torturée, qui parvint à chaque fois à s’évader pour sans cesse rejoindre la Résistance. Moins spectaculaire mais tout aussi concret fut l’engagement des femmes dans la première guerre mondiale. La progression des droits des femmes à l’issue de chacun de ces conflits vint récompenser cet engagement, mais cette progression ne fut pas toujours proportionnelle à l’investissement des femmes dans la guerre. Cela fera l’objet d’une deuxième partie !

 

Pour aller plus loin

 

– BERNSTEIN Serge et MILZA Pierre, Histoire de l’Europe du XIXème au début du XXIème siècle, Hatier (2006)

– BRIVE Marie-France, « Les Résistantes et la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– LEVISSE-TOUZE Christine, Les femmes dans la Résistance en France, Tallandier (2003)

– MANN Carol, Femmes dans la guerre, 1914-1945, Pygmalion (2010)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1939-1945 : combats de femmes, Autrement (2001)

– MORIN-ROTUREAU Evelyne, 1914-1918 : combats de femmes, Autrement (2014)

– RAMEAU Marie, Des femmes en Résistante, 1939-1945, Autrement (2008)

– SCHWARTZ Paula, « Résistance et différence des sexes : bilan et perspectives », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THALMANN Rita, « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », Clio. Femmes, Genre, Histoire (2005)

– THEBAUD Françoise, Les femmes au temps de la guerre de 14, Payot (2013)

– THIBAULT Laurence, Les femmes et la Résistance, Documentation française (2006)

– VON LIST Corinna, Résistantes, Alma Editeur (2012)

Bilan : six mois au fil des autrices

Il y a six mois, je décidais plus ou moins sur un coup de tête de ne me mettre à lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient et avaient toujours été presque exclusivement masculines. En fait, c’était même il y a un peu plus de six mois maintenant mais tous les livres dont je vais parler dans cet article ont été lu avant la fin officielle de ce petit défi personnel –ensuite j’ai juste procrastiné. Ces livres ont été écrits par des femmes, c’est-à-dire des autrices, et pour cette raison sont bien moins mis en avant ne serait-ce que dans nos manuels scolaires ou évoqués lors de nos cours de littérature.

Aujourd’hui, s’il y a bien une chance que je peux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’ils seraient moins bien écrits, moins brillants, moins intéressants que les livres des auteurs –et je vais tout de suite couper court aux éventuels procès en misandrie en disant que oui, oui, j’ai aussi lu énormément d’auteurs au cours de ma vie et notamment ces auteurs dits classiques que l’on étudie en classe, bien plus que d’autrices même, d’où le lancement du défi Au fil des autrices.

Final

Lorsque j’ai rédigé un article bilan à mi-parcours de mon défi littéraire, j’ai expliqué que je n’avais pas seulement décidé de lire des femmes mais aussi de lire des femmes étrangères et des femmes racisées. Si les autrices sont de manière générale bien moins connues, encensées et étudiées que les auteurs, les autrices racisées le sont encore plus et il me paraissait donc important de les mettre en avant elles aussi au travers de ce challenge –d’autant plus que leurs livres ont très souvent été mes favoris, au final. Quant à la littérature étrangère, cela me tenait à cœur pour deux raisons, la première étant que je vis moi-même à l’étranger cette année et que je souhaitais donc découvrir des autrices de mon pays d’adoption, la deuxième étant que la France est très loin d’être le seul pays où les autrices sont invisibilisées et que ce ne sont donc pas seulement les autrices françaises mais toutes les autrices en général qui méritent d’être enfin partagées et reconnues à leur juste valeur –c’est mon côté internationaliste. J’ai encore ajouté un nouveau critère à ma sélection de livres pour compléter mon défi : j’ai essayé de lire davantage d’autrices contemporaines, d’autrices ayant récemment voire très récemment publié leurs ouvrages. Je me suis en effet rendu compte que, les trois premiers mois, j’avais essentiel lu des livres dits « classiques » et ayant pour la plupart plusieurs décennies déjà, or mon but n’était pas seulement de montrer que les autrices ont existé mais qu’elles existent aussi aujourd’hui et que nous n’avons donc pas la moindre excuse pour ne pas les mettre davantage en avant.

Au cours des trois derniers mois de mon défi, j’ai lu donc huit autrices : Harper Lee, autrice étasunienne, Simone de Beauvoir et Annie Ernaux, autrices françaises, Valérie Toranian, autrice française contemporaine, Sofi Oksanen, autrice finlandaise, Božena Němcová, autrice tchèque, et Yasmina Reza et Leïla Slimani, autrices françaises et racisées contemporaines. Entre deux excellents ouvrages, j’ai également lu une bande-dessinée de la dessinatrice Pénélope Bagieu donc j’ai décidé d’également parler dans cet article d’abord, parce que la sous-représentation des femmes ne concerne pas seulement la littérature mais s’étend également au monde de la bande-dessinée –et tant d’autres encore. Ensuite, surtout, parce que la bande dessinée de Pénélope Bagieu est un véritable petit bijou qui fait totalement écho, à mon sens, au défi que je me suis lancée et à cette idée de visibilisation des femmes.

Je vais donc vous parler de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Les belles images, La femme gelée, L’étrangère, Purge, Grand-mère, Heureux les heureux, Chanson douce et Les Culottées.

Mon plus gros coup de cœur a incontestablement été pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, même si la concurrence a été rude puisque j’ai lu la plupart des livres susnommés en un ou deux jours chacun tant ils m’ont emballée –comme quoi, faire une intense pré-sélection ça page. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un livre dont vous avez peut-être déjà entendu parler. Premier et pendant très longtemps unique roman de Harper Lee, il a connu immédiatement après sa sortie un succès mondial et obtenu le prix Pulitzer en 1961. L’ouvrage a été vendu à plus de quarante millions d’exemplaires de par le monde. En 2015, peu avant la mort d’Harper Lee, celle-ci a publié son deuxième et dernier roman, Va et poste une sentinelle, qui est en fait la suite de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, c’est un récit captivant et très entraînant, celui de la petite Scout et de son frère Jem, les deux enfants de l’avocat Atticus Finch. Scout narre son enfance au cœur de l’Alabama des années 1930, en pleine Grande Dépression, d’abord ponctuée d’évènements innocents et anodins jusqu’à ce que son père ne soit amené à défendre au cours d’un procès retentissant Tom Robinson, un noir accusé d’avoir violé une femme blanche. Ce procès, et les conséquences qui en découlent, deviennent rapidement le cœur du roman et font passer celui-ci de fiction mêlant aspects autobiographiques et initiatiques à un véritable roman policier. Bouleversant, ce roman paru au beau milieu du mouvement pour les droits civiques est un véritable plaidoyer pour la justice et l’abolition des discriminations, le tout porté par le sublime personnage de Scout qui est l’une des héroïnes les plus attachantes sur lesquelles j’ai eu l’occasion de lire. C’est un livre absolument magnifique, que je recommande très chaleureusement et qui je crois le livre que j’ai le plus apprécié non seulement ces trois derniers mois, mais même tout au long de l’expérience au fil des autrices.

En quelques jours, j’ai lu à la suite Les belles images de Simone de Beauvoir et La femme gelée d’Annie Ernaux. Ces deux autrices sont considérées comme « classiques » et j’ai très souvent vu leurs noms revenir dans les quelques articles dénonçant l’hyper-masculinité des programmes scolaires et suggérant des autrices à leur place. Annie Ernaux est toutefois moins connue que Simone de Beauvoir et je n’avais avant cela jamais entendu son nom, alors même qu’elle est originaire de mon département et a grandi dans la ville où j’ai passé mon permis –et que dans le même temps, j’ai entendu parler de Guy de Maupassant ou de Gustave Flaubert dès mon plus jeune âge parce qu’ils étaient « locaux ». En tout cas, j’ai apprécié lire les deux romans à la suite parce qu’ils se ressemblent beaucoup tout en se différenciant par certains aspects clés. Dans Les belles images l’héroïne est Laurence, une femme bourgeoise dont la famille est a priori le parfait tableau de la famille idéale, et qui étouffe pourtant dans cette vie dont elle réalise tout au long du roman qu’elle ne lui convient pas. L’héroïne de La femme gelée –roman très autobiographique-, elle, est issue d’un milieu plus pauvre mais a énormément travaillé tout au long de sa vie pour s’en sortir… jusqu’à ce que son mariage ne la confine au rôle de mère de famille et surtout mère au foyer, un rôle qui là encore ne lui convient pas du tout. La lecture de ces deux romans m’a rappelé que quelque soient leurs origines, leurs milieux, leurs âges, les femmes seront toujours susceptibles de subir des discriminations, des stéréotypes et de la violence sexuée juste parce qu’elles sont femmes –parce que le sexisme est une oppression systémique. Mais en même temps, cela m’a aussi rappelé l’intersectionnalité des luttes : la femme pauvre s’en sort encore moins que la femme riche qui elle, au moins, a des loisirs et la possibilité de se mettre à travailler quand elle le souhaite parce qu’elle est suffisamment aidée pour s’échapper un peu de son foyer –ce dont l’héroïne de La femme gelée ne peut que rêver. Sur la forme, les romans de Simone de Beauvoir et Annie Ernaux diffèrent également beaucoup : tandis que Simone de Beauvoir a un style que je qualifierais de relativement classique et une écriture très imagée, les phrases d’Annie Ernaux sont, elles, beaucoup plus courtes, le rythme très haché, l’écriture sans détour. J’ai apprécié les deux, en ceci qu’ils convenaient chacun parfaitement à l’histoire qu’ils écrivaient. Et je suis très curieuse de découvrir les autres romans de ces deux autrices.

Étudiant en République tchèque et ayant consacré mes deux premières années d’études à l’Europe centrale et orientale, j’ai essayé de découvrir et de lire des autrices européennes qui me semblent, de plus, encore moins mises en avant que ne peuvent l’être les autrices anglo-saxonnes. J’ai donc lu Purge de Sofi Oksanen et Grand-mère de Božena Němcová. Je connaissais ce dernier livre de nom, celui-ci était considéré comme un grand classique de la littérature tchèque et l’un des plus connus de tou-te-s les Tchèques. C’est aussi un livre dont j’ai entendu parler en cours puisque Božena Němcová l’a publié en 1855, alors que les Tchèques étaient encore sous domination autrichienne, et qu’elle l’a publié en tchèque, justement. Or, à l’époque, l’allemand était beaucoup plus utilisé que le tchèque, d’où la naissance d’un mouvement culturel intitulé la Renaissance nationale tchèque visant à faire renaître la langue et par là-même l’identité nationale tchèque. Et ce mouvement mettait un accent tout particulièrement sur les femmes : ce sont les mères qui éduquent principalement leurs enfants et donc les mères qui transmettent une langue. En publiant son œuvre en tchèque, Božena Němcová se place donc dans une démarche presque politique, d’autant que son roman est une véritable ode à la République tchèque. L’action se passe dans son village natal où Barunka, une petite fille inspirée de Božena Němcová enfant, est avec ses frères et sa sœur en grande partie éduquée par sa très dévouée et optimiste grand-mère. Le roman n’est pas ponctué d’intenses péripéties, il raconte simplement l’enfance à la campagne d’enfants et de leur adorable grand-mère… et c’est beau. C’est très beau, même, et ayant moi-même grandi à la campagne, je me suis beaucoup retrouvé dans certains passages. Les descriptions m’ont replongée dans mes plus souvenirs d’enfance et j’ai refermé ce livre un petit sourire aux lèvres, peut-être pas emballée mais assurément charmée.

Purge de Sofi Oksanen m’a laissé une impression bien différente et pour cause, on change là complètement de registre. Sofi Oksanen est une autrice finlandaise dont le roman Purge lui a valu la renommée à l’international. Il a remporté de très nombreux prix dans les pays nordiques et même en France. L’histoire commence en 1992 dans un petit village reculé d’Estonie où une vieille dame, Aliide Truu, rencontre une jeune fille blessée et recherchée du nom de Zara. Il s’avère assez rapidement que les deux femmes sont liées et que Zara ne s’est pas retrouvée par hasard dans le jardin de Aliide Truu. Mais derrière ce lien se cachent une sombre histoire familiale, beaucoup de rancœur et de jalousie et aussi tout le poids de l’Histoire –difficile d’en révéler plus sans faire de gros spoilers. C’est un roman bouleversant, très dur, faisant explicitement mention de viol et de violences sexuelles, et qui se lit très rapidement tant il est entraînant. Pour moi qui suis particulièrement intéressée par l’histoire du XXème siècle et aime les romans dans lesquels l’Histoire se dessine en arrière-fond, c’était une très jolie trouvaille et s’il était parfois très dur à lire, je ne regrette pas de l’avoir ajouté à ma liste.

Qui dit mois de décembre dit remise des prix littéraires de l’année. Et cette année, cela ne vous a peut-être pas échappé : les lauréates des principaux prix ont été des femmes. Leïla Slimani a remporté le prix Goncourt avec Chanson douce et Yasmina Reza le prix Renaudot avec Babylone. Que deux femmes remportent les prix littéraires parmi les plus prestigieux, et deux femmes racisées qui plus est, est encore suffisamment rare pour interpeller et j’ai donc demandé certains des livres de ces autrices pour Noël. Immédiatement après les avoir reçus, j’ai donc lu Chanson douce et Heureux les heureux –en attendant de lire Babylone. Heureux les heureux n’est en fait pas exactement un roman mais plutôt un recueil de nouvelles, dont les nouvelles se répondent les unes aux autres puisqu’elles sont chacune centrées sur un personnage qui est souvent cité par la suite dans les autres nouvelles. Toutes ces nouvelles sont centrées sur l’amour… ou ce qu’il en reste. Sont ainsi présentés des couples, des amis, des familles, qui s’aiment ou se sont aimés mais se sont aussi mentis, trompés, éloignés, ou ont été séparés par la vie. Je dois avouer que c’est le livre que j’ai peut-être le moins aimé lire en ceci qu’il dresse un tableau très cynique et assez déprimant de la société d’aujourd’hui. Chaque personnage est toutefois particulièrement fouillé et certains portraits sont très touchants, et valent à eux seuls la lecture !

De Chanson douce, en revanche, je garderai très longtemps le souvenir de ma lecture. Je l’ai dévoré en une journée à peine et je comprends largement pourquoi ce livre a reçu le prix Goncourt. Et on peut dire que Leïla Slimani sait accrocher son lecteur ! Dès les premières lignes, le ton est donné. En deux pages, on apprend que Miriam vient de rentrer chez elle pour y trouver ses enfants morts, assassinés par leur nourrice. On retourne ensuite en arrière, à l’arrivée de Sarah, cette nourrice a priori parfaite, dans la gentille petite famille –et on enchaîne désespérément les pages en espérant comprendre comment donc cela a bien pu arriver. Ce roman se base sur un fait réel : en 2012, à New-York, deux enfants sont assassinés par leur nourrice Yoselyn Ortega. Ici, Leïla Slimani nous montre comment Sarah s’est peu à peu immiscée dans la famille et surtout nous dresse un portrait psychologique édifiant, qui s’il ne permet jamais de comprendre totalement son geste –est-il seulement possible de le comprendre ?- tient en haleine tout au long des quelques centaines de pages composant ce récit. Leïla Slimani signe avec Chanson douce son deuxième roman seulement et on ne peut qu’espérer qu’elle compte en écrire bien d’autres encore. Je crois qu’il va me falloir un long moment encore pour me remettre totalement de cette lecture, qui me trotte encore dans un coin de la tête depuis près de trois mois.

Même les personnes les plus organisées ne sauraient souffrir d’une dose d’inattendu. Bien qu’ayant méticuleusement pensé aux livres que j’allais lire au cours de ce défi, je n’ai pu m’empêcher d’en ajouter un au dernier moment et sur un total coup de tête après en avoir lu la quatrième de couverture en magasin, qui m’a suffisamment accrochée pour que je n’ai envie de lire le roman. Il s’agit de L’étrangère de Valérie Toranian, journaliste qui a notamment été la directrice de rédaction de Elle jusqu’en 2014 avant de devenir la directrice générale de la Revue des deux Mondes. Valérie Toranian est la petite-fille de rescapés du génocide arménien qui se sont réfugiés en France au début des années 1920. Sa grand-mère a travaillé comme couturière à Paris pour faire survivre sa famille. C’est son histoire que conte Valérie Toranian tout au long de son roman, l’histoire de cette grand-mère et sa propre histoire, également, celle de cette petite fille interrogeant sa grand-mère si secrète sur certains sujets. Aravni n’avait que 17 ans lorsqu’elle fut jetée sur les routes avec sa mère, sa tante et sa petite sœur dans d’interminables marches qui coûteront la vie à des milliers de personnes. C’est évidemment une lecture très dure, relatant avec une précision parfois difficile à soutenir les horreurs auxquelles furent confronté-e-s les Arménien-ne-s déporté-e-s à partir de 1915. Des horreurs qu’Aravni a très longtemps gardé en elle, permettant à ses petits-enfants de grandir dans une relative insouciance et de vivre l’enfance qui lui a été arrachée. Certains passages entre Aravni et sa petite-fille sont particulièrement émouvants et si la lecture de L’étrangère fut parfois bien difficile, je ne regrette de m’y être attelé. C’est de plus, je crois, un roman nécessaire sur une histoire encore trop méconnue, trop peu commémorée de nos jours.

Je souhaiterais néanmoins achever ce bilan sur une note plus légère et Les Culottées de Pénélope Bagieu m’en offre une formidable opportunité. Les Culottées, c’est une bande-dessinée qui rend hommage à des femmes exceptionnelles, des artistes, des sportives, des guerrières, des scientifiques, des politiques, des femmes qui déjouent les stéréotypes et défient les normes, des femmes « qui ont bravé la pression sociale de leur époque et inventé leur destin ». Toutes ces femmes ont existé, toutes ces femmes ont marqué leur époque d’une façon ou d’une autre, et pourtant bien peu de ces femmes sont aujourd’hui retenues dans nos manuels d’histoire et dans notre mémoire collective. Au travers de portraits parfois très drôles et souvent très émouvants, Pénélope Bagieu rend hommage à chacun de ces femmes incroyablement culottées.

L’invisibilisation des femmes ne se limite pas à la littérature. L’invisibilisation des femmes touche à toutes les sphères, absolument tous les domaines de la société.

Et cette invisibilisation n’est justifiée par rien d’autre que le sexisme et le patriarcat.

Non, ce n’est pas simplement parce que les femmes étaient moins talentueuses qu’elles n’ont pas été retenues. Elles ont effectivement pu être moins nombreuses que les hommes d’exception parce que la société faisait alors tout pour en leur refusant l’éducation et en minimisant chacun de leurs actes, mais il y a toujours eu malgré tout des femmes exceptionnelles. Des femmes que l’histoire écrite par et pour les hommes n’a pas retenues.

Des femmes auxquelles il serait plus que temps de rendre aujourd’hui la place qui aurait toujours dû être la leur.

En six mois, j’ai lu vingt autrices extraordinaires : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette, Violette Leduc, Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison, Marguerite Yourcenar, Harper Lee, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, Valérie Toranian, Sofi Oksanen, Božena Němcová, Yasmina Reza, Leïla Slimani et Pénélope Bagieu. Je voulais prouver qu’il existait suffisamment d’autrices talentueuses pour se contenter de leur seule lecture pendant six mois et je crois avoir plus que réussi, puisque non seulement j’ai découvert vingt romans incroyables mais qu’en plus, je pourrais continuer ce défi de très longs mois encore et peut-être même des années si l’envie m’en prenait –d’abord parce que je n’ai lu qu’un roman de chacune de ces femmes alors que beaucoup en ont écrit bien d’autres, ensuite parce qu’il reste tellement d’autrices à découvrir dont certaines trônent déjà dans ma bibliothèque en attendant d’être lues. Lire des auteurs ne m’a jamais manqué parce que j’ai été trop rassasiée par l’œuvre des autrices pour ne serait-ce qu’imaginer ce manque. J’ai toujours adoré Albert Camus, Emile Zola ou Guy de Maupassant, maintenant je peux dire que je les adore toujours mais que j’aime tout autant Harper Lee, Colette ou Toni Morrison parce que leurs œuvres n’ont rien à envier à celle de ces grands hommes.

Il y a aussi quelque chose qui m’a particulièrement marqué, ces six derniers mois : ce sont les personnages féminins de ces autrices. Beaucoup d’auteurs ont leur personnage féminin emblématique, comme la Emma Bovary de Flaubert. Mais en l’espace de six mois, j’ai été plus emballée par les héroïnes de ces autrices que je ne l’ai été tout le reste de ma vie, au premier desquelles la courageuse Scout et l’émouvante Barunka. C’est bien là la seule différence que j’ai pu trouver entre livres d’auteurs et livres d’autrices : j’ai lu les deux, j’ai aimé les deux, j’ai des auteurs favoris comme des autrices favorites, des romans d’auteurs favoris comme des romans d’autrices favorites, mais les personnages féminins que j’ai préféré sont incontestablement ceux des autrices –et d’ailleurs, même avant ça, le personnage littéraire m’ayant le plus marqué était la Joséphine March de Louisa May Alcott.

Maintenant, mon défi va très certainement durer encore un peu plus que six mois puisque je n’avais emporté avec moi à Prague que des autrices et qu’il me reste ainsi bien des livres à lire dont ceux de Maya Angelou, Elena Ferrante, Madame de La Fayette, Daphné du Maurier ou Virginia Woolf. Je compte me remettre à lire des auteurs, bien sûr, j’ai les Rougon-Macquart à terminer, des livres de Kundera à découvrir encore ou Le brave soldat Chvéïk à enfin dévorer, mais je sais que maintenant mes lectures seront beaucoup plus équilibrées pas parce que je vais me forcer, pas parce que je vais faire « un sacrifice », mais parce que j’ai découvert que tout au long de ma vie, j’étais passée à côté d’un nombre incalculable de livres pour la simple et unique raison qu’ils avaient été écrits par des femmes, des livres formidables que j’ai envie de découvrir les uns après les autres et dont je n’aurais sans doute pas assez de toute une vie pour les dévorer tous. Et si je crois que je n’aurais même plus besoin de réfléchir pour que mes lectures soient désormais plus équilibrées, je vais continuer à me lancer des défis : j’aimerais lire davantage d’autrices étrangères, j’aimerais découvrir des autrices asiatiques et africaines parce que je réalise que je n’en ai lu aucune, j’aimerais aussi lire des romans d’autrices portant sur les thématiques LGBTQA+ parce que c’est aussi quelque chose qui reste encore assez absent de mes lectures –à l’exception notable de Violette Leduc.

Surtout, maintenant que j’ai les bagages nécessaires pour nourrir mes conversations et argumenter mes positions, j’aimerais continuer à parler de la représentativité des femmes dans la littérature, continuer à militer pour l’utilisation du mot « autrice », continuer à exiger une féminisation de nos programmes scolaires, continuer à faire connaître des autrices. Et pour cela, j’ai besoin de vous : besoin que vous aussi, vous utilisiez le mot « autrice », besoin que vous aussi, vous lisiez des autrices et partagiez vos lectures pour leur donner de la visibilité (le hashtag #AuFilDesAutrices a été créé pour cela sur Twitter).

Et quoi de mieux que de prendre ces bonnes résolutions un 8 mars ?

De Mirka à Morgane

Cela fait au moins deux ans que je milite assez activement sur Twitter. Et bien plus longtemps encore que je fréquente les réseaux sociaux sur Internet. Au début, c’était essentiellement sur des forums ou des sites consacrés à l’écriture et à la lecture. Puis la politique est venue se greffer  à tout ça. Alors au fil du temps, je me suis liée d’amitié avec des gentes. Avec pas mal de gentes, même. À une époque de ma vie, j’avais pour tout dire plus d’ami-e-s sur Internet que je n’en avais dans ce qu’on appelait alors la vraie vie. Certaines de ces amitiés ne sont pour l’instant encore que des amitiés virtuelles, même si je n’aime pas vraiment ce terme parce qu’au final, je suis bien plus proche de certaines de ces personnes que je ne peux l’être d’ami-e-s que je vois tous les jours. Mais d’autres amitiés ont évolué et sont passées à un stade encore supérieur : celui de la rencontre in real life, enfin, celui dit de l’amitié réelle.

Et avant chacune de ces rencontres, j’ai toujours eu cette légère appréhension en moi, cette question qui résonnait sans cesse dans ma petite tête. Est qu’iel va m’apprécier, en vrai ?

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En vrai. Comme s’il y avait en fait deux personnes : il y a Mirka, militante féministe assumée et autrice décomplexée. Et il y a Morgane, dans cette vie réelle, Morgane féministe et autrice, bien sûr, mais Morgane peut-être moins assumée. Peut-être un peu moins décomplexée. Peut-être un peu beaucoup, même.

Pour celles et ceux qui me connaissent en tant que Morgane, ce n’est pas vraiment un secret : je suis quelqu’un de timide. Plutôt discrète, assez effacée, en retrait, introvertie en plus de ça. Du genre à préférer rester tranquillement chez soi avec un bouquin ou une série à regarder bien au chaud dans son lit qu’à sortir et faire la fête. Du genre à laisser les autres parler à sa place et à ne pas oser s’exprimer, surtout. Non pas que ça ait toujours été ainsi : j’étais une gamine très enjouée, très assumée, très décomplexée. Je l’étais, c’est vrai. Je l’étais avant d’entrer au collège, de développer des troubles du comportement alimentaire, de flirter avec la dépression et surtout de perdre absolument toute confiance en moi. De voir des gentes la laminer, la piétiner jusqu’à ce qu’il n’en reste que quelques miettes avec lesquelles j’ai dû péniblement me reconstruire pendant des années. À cette époque, je me suis tue. Je me suis fermée, comme pour me protéger du monde extérieur. Je ne parlais plus en-dehors du cadre familial, je gardais pour moi mes idées, mes opinions. Même physiquement, quelque chose avait changé. Je ne souriais plus beaucoup. Et quand je le faisais, on voyait bien que c’était forcé. Je ne m’en rendais pas bien compte à l’époque, mais quand je regarde aujourd’hui des photos de cette période, ces traits tirés et cette expression figée me sautent aux yeux.

J’étais fermée. Et j’allais l’être un bon moment encore.

J’allais l’être si bien que pendant très longtemps, j’ai eu le sentiment d’être une imposture sur la toile. Pas forcément une menteuse, mais une imposture. J’avais l’impression de me faire passer pour quelqu’un que je n’étais pas et par là même, de tromper les gentes.

En même temps, c’était tellement tentant. Cachée derrière un pseudonyme, je pouvais enfin coucher sur le papier ou plus souvent sur mon clavier ce que je pensais. Ce que j’aimais, ce à quoi je rêvais, aspirais, ce en quoi je croyais. Je pouvais partager mes idées… et je n’en manquais pas ! J’avais appris à les garder pour moi, dans ma vie de tous les jours, mais parfois elles bouillonnaient presque en moi à force d’être contenues. J’étais passionnée d’histoire, de politique, de littérature. Je voulais partager à ce sujet, me construire, défendre mes convictions, apprendre. Et Internet m’offrait une formidable opportunité de le faire sans crainte d’être trop méchamment jugée, trop méchamment rejetée, trop méchamment moquée.

Puis j’ai créé mon compte Twitter. C’était en septembre 2013, j’entamais ma dernière année au lycée. Ce n’était pas vraiment parfait, mais j’allais déjà un peu mieux, ou du moins le mieux n’avait jamais été aussi proche. J’étais engagée dans un syndicat lycéen, mes camarades de classe connaissaient à peu près mes opinions politiques, je me préparais à entrer à Sciences Po et donc à passer cet oral, ce fameux oral où l’on vous teste et il vous faut prouver votre détermination, prouver que vous avez votre place, que vous êtes légitime. Pourtant, même en faisant tout ça, je restais quelqu’un de discret : lors de mon stage de formation avec le syndicat lycéen, j’ai dû prendre une seule fois la parole devant tout le monde. Quand il y avait des actions à mener au lycée, je le faisais, parce que je croyais en ce pour quoi il fallait le faire, mais c’était la boule au ventre, d’une toute petite voix et je n’insistais jamais face aux personnes peu convaincues. J’avais trop peur de m’engager dans un débat, de perdre mes moyens, de rougir, de bafouiller, de pleurer même. J’étais tellement émotive. Capable de fondre en larmes à la première parole un peu dure, au premier mot parfois même pas méchant mais que j’interpréterais comme tel.

Pourtant, sur Twitter, ce n’était pas du tout l’image que je renvoyais. Et je crois que ça l’est encore moins aujourd’hui. Là j’ose dire tout ce que je pense, m’engager dans les débats, répondre. J’ose aussi raconter ma vie en long en large et en travers ou partager des clichés de moi, dire que je me sens jolie ou donner le lien vers mes derniers écrits publiés sur Internet, chose que je ne faisais que très peu dans la vie quotidienne parce qu’il aurait déjà fallu que les gentes soient au courant que j’écris des fanfictions.

Et plusieurs fois, je me suis demandé si j’étais légitime à faire tout ça. À pousser mes coups de gueule, à m’indigner, à revendiquer, alors que j’étais bien moins capable de le faire sur le terrain. Étais-je légitime à défendre la non-mixité quand à côté de ça, j’osais à peine exprimer un mot à Nuit Debout en la faveur de cette mesure de peur d’être critiquée ? Étais-je légitime ?

Suis-je aujourd’hui légitime ?

Et puis quand même, petit à petit, je me suis rendu compte que oui, je l’étais et je le suis. Déjà parce qu’il aurait été dommage de tout arrêter et de simplement supprimer mon compte Twitter, comme j’y ai songé plusieurs fois du fait de ce sentiment d’imposture. Parce que ça ne m’aurait pas rendu plus combattive et efficace dans la vie réelle pour autant et que j’aurais donc ainsi presque cessé de militer tout court. Parce qu’il vaut toujours mieux militer sur la toile que de ne pas militer du tout et que chacun fait comme iel peut et avec ce qu’iel a. Parce que contrairement à ce qu’ont pu me faire croire certaines personnes peu bienveillantes, le cybermilitantisme c’est utile aussi et ce n’est pas pour rien que de plus en plus de politicien-ne-s investissent les différents réseaux sociaux. D’ailleurs, j’ai moi-même fait l’essentiel de mon éducation féministe sur la toile et ça a été bien plus efficace que n’importe quelle forme d’engagement dit de terrain. Je ne crois pas -plus- qu’il soit mauvais que d’être conscient-e-s de ses limites. Je n’étais pas suffisamment à l’aise en public pour correctement défendre mes idées, je perdais trop mes moyens et ne me sentais donc pas suffisamment utile aux causes que j’aspirais à défendre ? Qu’à cela ne tienne, j’étais à côté de ça très à l’aise dans l’écriture et j’avais suffisamment d’idées en tête pour alimenter un blog et un compte Twitter.

Mais il y autre chose, aussi. Autre chose que j’ai mis encore plus de temps à réaliser mais que je commence enfin, je crois, à comprendre vraiment.

Il n’y a pas d’un côté Mirka sur la toile et de l’autre Morgane dans la vie réelle comme s’il s’agissait de deux entités séparées et bien distinctes. Je ne suis pas parfois l’une et parfois l’autre mais les deux à la fois et autant l’une que l’autre. Mirka n’est pas un personnage que j’ai créé de toute pièce, c’est moi. Je suis féministe, je suis une autrice, j’aime fangirler et bavasser et partager des images pipoues. Je suis engagée, j’aime la politique et la littérature et l’histoire et j’estime essentiel de défendre ce en quoi je crois. Mirka n’est jamais qu’une sorte de version plus assumée de celle que je suis vraiment… et encore.

Depuis que j’ai créé mon blog et mon compte Twitter, depuis que je me suis lancée activement dans le cybermilitantisme, je me suis aussi lancée plus activement dans le militantisme tout court. J’ai créé l’antenne d’une association féministe dans mon école à Dijon et l’ai présidé, ce qui a notamment impliqué de faire des discours de présentation ou introductifs devant un amphithéâtre certes d’une centaine de places seulement, mais de cent places quand même -soit déjà cent personnes de trop pour celle que j’ai été adolescente et qui n’aurait jamais pu faire ça. J’ai rencontré des gentes important-e-s et échangé avec eux d’égal à égal. J’ai participé à un mouvement social et même si au cours de celui-ci, je me suis bien moins exprimée et mise en avant que certain-e-s, ça n’en restait pas moins une réelle avancée pour moi. J’ai parlé de mes écrits aux gentes de mon école, et pas seulement de mes écrits originaux mais aussi de ceux fanfictionnels que j’avais quasiment toujours gardés pour moi au lycée et bien avant encore de crainte d’être méprisée. J’ai arrêté de me cacher dans des vêtements qui ne m’allaient pas ou au contraire de me compresser dans des vêtements trop serrés pour me prouver que j’étais mince pour enfin assumer mon corps et en prendre soin et même l’aimer un peu, parfois. Et là encore ce n’est pas parfait, et ça ne le sera de toute façon jamais tout à fait, mais c’est une avancée. Parce que ça, ce n’est pas un mensonge mais bien une vérité : j’ai avancé. J’ai évolué. Et je crois que je le dois pour partie à Mirka, à mon engagement sur Internet, à cette part de moi que j’ai laissé pleinement s’exprimer et qui à force, a fini par déteindre sur ma vie toute entière et pas seulement sur un pan de celle-ci.

Aujourd’hui, je suis autant Mirka que Morgane. Je n’ai plus honte d’agir parfois différemment sur Internet et dans ma vie réelle parce qu’au final, je sais que je n’en reste pas moins la même personne. J’ai simplement appris à user au mieux de ma personnalité, à grandement m’investir sur Internet parce que cela convient bien à mon caractère tout en poursuivant mon engagement au quotidien. Différemment, peut-être, quoique moins qu’à une époque. Mais pas moins intensément.

Alors si un jour on vient à se rencontrer, vous me trouverez sans doute plus timide, plus calme, plus effacée que je ne peux l’être sur Internet.

Mais vous ne me trouverez pas moins engagée. Et au final, c’est ça le plus important.

Influentes et inspirantes : des femmes noires américaines au XXIème siècle

« Chaque matin je me réveille dans une maison qui a été construite par des esclaves. Et je regarde mes filles, deux jeunes femmes noires, belles et intelligentes, jouer avec leurs chiens sur la pelouse de la Maison Blanche. »

Par ces mots, Michelle Obama illustre l’évolution qu’ont connu les personnes racisées et notamment noires aux Etats-Unis depuis la création de ce pays –et même bien avant. Dès le XVIème siècle, et tout particulièrement au XVIIème siècle, les populations d’Afrique de l’ouest furent enlevées et transportées dans les colonies anglaises d’Amérique du nord pour y être réduites en esclavage. Leur condition ne s’améliore pas avec la fondation des Etats-Unis. Il faut attendre 1865 pour que le Treizième amendement de la Constitution américaine abolisse l’esclavage ainsi que la servitude involontaire. Cela ne met pas pour autant fin à la discrimination, et encore moins à la ségrégation, dont continuent à souffrir les personnes racisées dans les Etats du sud, tout particulièrement, mais même dans l’ensemble du pays en général. Un mouvement s’organise alors contre cette ségrégation : c’est le mouvement des droits civiques, dont on date généralement le commencement à 1955 avec le boycott des bus Montgomery visant à dénoncer la ségrégation raciale dans les transports publics et faisant suite à l’arrestation de Rosa Parks. Cela aboutit, en 1964, au Civil Rights Acte qui abolit tout discrimination basée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine, et en 1965, au Voting Rights Act qui prohibe la discrimination raciale dans le vote. Les personnes racisées sont enfin légalement considérées comme égales aux personnes blanches.

Sauf que la réalité est moins envieuse. Les personnes racisées sont davantage concernées par la pauvreté, le chômage et l’emprisonnement que les personnes blanches. Michelle Alexander développe même en 2010 la théorie selon laquelle la lutte contre la drogue aux Etats-Unis serait « un nouveau Jim Crow » –les lois Jim Crow ont maintenu la ségrégation raciale jusqu’en 1965 dans certains Etats. Elle montre en effet que les hommes noirs américains sont vingt à cinquante fois plus envoyés en prison pour des affaires de drogues que les hommes blancs, alors même que les hommes blancs consomment davantage de drogues. Or, une fois que ces personnes ont été envoyées en prison, elles peuvent légalement perdre certains de leurs droits comme le vote. La ségrégation n’a pas disparue, elle a simplement changé de forme. De manière générale, les personnes racisées sont victimes des institutions de l’Etat et pas seulement de la justice, mais aussi de la police. Le mouvement Black Lives Matter l’illustre tristement aujourd’hui encore.

Mais même les personnes racisées ne sont pas égales entre elles. Toutes vivent le racisme, mais la moitié d’entre elles vivent aussi une autre oppression : le sexisme. Les femmes noires sont ainsi encore plus pauvres que les hommes noirs, et surtout encore plus invisibles dans à peu près toutes les sphères de la société –sphères où les racisé.e.s en général sont déjà très peu représenté.e.s.

Quand j’ai dû rédiger un devoir pour mon cours sur le racisme aux Etats-Unis au semestre dernier, j’ai donc décidé de me pencher sur les femmes noires et la double-oppression qu’elles subissent. Je voulais montrer la spécificité du croisement entre deux discriminations –voire plus encore. Mais je voulais aussi mettre en avant des femmes noires influentes, d’abord parce que celles-ci sont toujours moins valorisées que les hommes ou que les femmes blanches, et ensuite parce que celles-ci sont je crois des figures extrêmement importantes pour trois principales raisons : elles prouvent que l’on peut réussir même en subissant le sexisme et le racisme, et on sait tou-te-s comme il est important d’avoir des modèles auxquels s’identifier, elles donnent de la visibilité à une catégorie de la population qui est sous-représentée, et elles contribuent toutes, à leur manière, à améliorer la situation des femmes noires aux Etats-Unis voire dans le monde.

Disclaimer : ayant dû travailler sur le sujet dans le cadre de l’un de mes cours, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en faire un article pour mon blog. Je reste cependant une femme blanche qui n’est donc pas concernée par le racisme et je m’en tiendrais donc à une approche très académique. Pour le reste, je vous renvoie à la fin de mon article où je cite les comptes Twitter de militantes afroféministes et racisées qui vous en apprendront bien davantage que moi et que je vous recommande très chaleureusement de suivre.

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Le 4 juin 1919, le Dix-neuvième amendement de la Constitution américaine accorde enfin le droit de vote aux femmes. Il faudra toutefois attendre 1972 pour que Shirley Chisholm ne devienne la première femme candidate à une élection présidentielle. Aucune femme n’a a ce jour été élue à ce poste. Pour les femmes noires, c’est encore pire –déjà parce que certaines d’entre elles ont dû attendre jusque dans les années 1960 pour librement exercer leur droit de vote. Elles ne sont pratiquement pas représentées dans les institutions politiques américaines. L’élection de Barack Obama a toutefois marqué une avancée pour la communauté Afro-Américaine, et une timide avancée pour les femmes noires : Michelle Obama est devenue la première First Lady noire mais surtout, elle a su donner un sens très fort à cette fonction.

Michelle Obama est diplômé de Princeton et de Harvard et est une avocate et une autrice. Elle s’est mariée avec Barack Obama en 1992 et s’est particulièrement engagée politiquement au cours des deux mandats de son mari. Elle a prononcé d’innombrables discours, pour lui comme pour Hillary Clinton en 2016 d’ailleurs. Elle s’est engagée dans plusieurs campagnes durant ses huit années à la Maison Blanche. L’une d’elles a été créée par elle-même et son mari et s’intitule Let Girls Learn. C’est une initiative gouvernementale visant à aider les adolescentes à atteindre une éducation de qualité dans un objectif d’empowerment. Michelle Obama fait très souvent mention des femmes dans ses discours. Elle n’en oublie pas non plus les personnes racisées. Elle a notamment prononcé un puissant discours en 2014 lors du décès de Maya Angelou dans lequel elle explique comment la découverte de l’œuvre d’Angelou a été capitale dans son empowerment en tant que fille noire. Les Américain-e-s ne s’y trompent pas : en octobre 2016, Michelle Obama est leur personnalité politique préférée avec 59% d’opinions positives, devant son propre mari. Sa reconnaissance n’est d’ailleurs pas que nationale : elle fut consacrée femme la plus puissante du monde en 2010 par la magazine Forbes et resta dans le top 10 jusqu’en 2015.

Si Michelle Obama n’a été « que » First Lady, elle a usé de cette position pour encourager les femmes et notamment les femmes noires à s’engager, à croire en elles, et c’est loin d’être anodin dans un pays où il a fallu attendre 1993 pour qu’une femme noire soit élue au Sénat ou 2005 pour qu’une femme noire soit Secrétaire d’Etat. Dans un pays où, jusqu’à ce jour, 38 femmes noires seulement ont été élues au Congrès depuis 1968 et l’élection de la première d’entre elles.

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Si les femmes noires sont moins représentées en politique que les hommes noirs et surtout que les blancs, cela s’explique probablement par la plus grande pauvreté dans laquelle elles sont maintenues. S’impliquer en politique demande en effet du temps et de l’argent. Or, beaucoup de femmes noires n’en ont pas et ont ainsi moins d’opportunités de s’engager. En 2013, les 36% de femmes noires qui travaillaient à temps plein touchaient un revenu médian de $33,780 par an, contre $38,097 pour toutes les femmes, $37,290 pour les hommes noirs et $48,099 pour tous les hommes. Presque 30% des femmes noires vivent sous le seuil de pauvreté, contre 26% des hommes noirs et 15% de la population globale. Les personnes les plus riches du pays sont presque toutes blanches –et presque toutes des hommes. La première femme noire de ce classement est Oprah Winfrey, à la 239ème position.

Oprah Winfrey a grandi dans la pauvreté avec une mère célibataire. Elle a rapidement trouvé un petit boulot dans une radio locale avant d’intégrer un talk-show de Chicago qu’elle fait bondir à la troisième place des audiences. Elle lance alors sa propre compagnie et est aujourd’hui appelée la Reine des médias. Elle a créé le Oprah Winfrey Show qui a été l’un des plus regardés aux Etats-Unis. Barack Obama lui a accordé en 201 la médaille présidentielle de la liberté et elle a reçu des diplômes honoraires de Duke et Harvard. Oprah Winfrey est la personne noire la plus riche du XXème siècle et la première et unique multi-milliardaire noire. Elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes du monde –Vanity Fair écrit à son propos : « Elle a plus d’influence sur la culture que n’importe quel président d’Université, politicien ou leader religieux ». Elle use de cette popularité et de cette richesse pour supporter des causes dont notamment, là encore, la cause des femmes. Elle a donné plus de 400 millions de dollars à des causes éducatives et en 2007, elle crée la Oprah Winfrey Leadership Academy for Girls en Afrique du sud. Des centaines de jeunes filles reçoivent une éducation grâce à cette école. Comme Michelle Obama, elle lutte également contre le racisme. Elle a notamment donné douze millions de dollars au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine qui a ouvert en 2016 et est un soutien affiché de Barack Obama.

Oprah Winfrey est la première femme noire et même la première personne noire à devenir si riche et si reconnue. Elle est aussi la seule : pour le succès d’une femme, des milliers d’autres vivent dans la pauvreté, sans même parler des discriminations à l’emploi ou salariales qu’elles subissent à la fois du fait du racisme et du sexisme. Mais là où les personnes les plus riches du monde ont traditionnellement toujours été des hommes blancs, Winfrey a prouvé qu’une femme noire pouvait aussi avoir sa place –et on ne le dira jamais assez : la représentativité, c’est essentiel.

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La pauvreté et le chômage ne ferment pas seulement l’accès aux sphères politiques. De manière générale, toutes les sphères reconnues ou d’influence nécessitent une certaine richesse. La sphère artistique ne fait pas exception à la règle. C’est pourtant l’une des plus importantes puisque les arts vont donner de la visibilité à aux gens, visibilité qui elle-même entraînera plus de reconnaissance. Quel meilleur domaine que le domaine artistique pour trouver de la représentativité ? Les artistes sont de plus des personnes très influentes. Beaucoup s’engagent pour des causes auxquelles ielles contribuent à donner de la visibilité. On peut prendre l’exemple d’Emma Watson : on pense ce que l’on veut de la campagne HeForShe –en l’occurrence, de plus en plus du mal pour ma part-, il n’empêche que celle-ci a eu un impact très fort qui s’explique pour partie par la grande popularité de l’actrice. Or, comme toujours, les femmes noires ont moins de visibilité dans cette sphère. Mais il existe tout de même des artistes noires très connues, parmi lesquelles Toni Morrison.

Toni Morrison a déménagé très jeune dans l’Ohio parce que ses parents voulaient échapper au racisme ségrégationniste des Etats du sud. Elle lit dès son plus jeune âge et se dirige vers le milieu de la littérature. Elle va travailler dans une maison d’édition à New-York où elle joue un rôle crucial dans la mise en avant de la littérature noire : elle édite ainsi de nombreuses œuvres d’écrivain-e-s noir-e-s, comme celles de Henry Dumas, Toni Cade Bambara ou encore Angela Davis. En 1970, elle publie son premier livre : L’œil le plus bleu, l’histoire d’une jeune fille noire maltraitée à l’école et dans sa famille qui ne rêve que d’avoir des yeux bleus. En 1987, son roman Beloved lui vaut le prix Pulitzer et elle obtient finalement le Prix Nobel de littérature en 1993. Elle est la huitième femme et la toute première femme noire à obtenir cette distinction. Les livres de Toni Morrison décrivent tous la misère des populations noires américaines depuis le début du XXème siècle. Une autre de leurs caractéristiques est que presque tous ses personnages principaux sont des femmes, et souvent des femmes martyrisées. Cela lui vaut d’ailleurs l’étiquette d’autrice féministe, même si elle a déclaré elle-même refuser de prendre position pour rester aussi libre qu’elle puisse l’être dans son écriture. Son travail littéraire a toutefois indubitablement contribué à mettre en avant les femmes noires dans la littérature –tant en tant que personnages qu’en tant qu’autrices.

Les figures littéraires les plus acclamées sont blanches, et les personnages les plus célèbres le sont souvent aussi. Ce n’est d’ailleurs pas vrai qu’en littérature mais dans toutes les sphères artistiques, à commencer par le cinéma. Les personnages noirs sont moins nombreux et souvent très stéréotypés. La première actrice noire à obtenir un Oscar, Hattie McDaniel, l’obtient en jouant une esclave et nourrice très austère. Parfois, les personnages noirs sont même transformés en blancs : c’est le whitewashing. Des films comme Exodus, par exemple, ont des acteurs blancs comme acteurs principaux alors même que l’action prend place dans des régions où les habitant-e-s sont noir-e-s. Qu’ai-je écrit sur la représentativité, pourtant ? C’est fondamental. Cela permet de se sentir reconnu et par là-même, davantage intégré à la société. En créant de puissants personnages noirs féminins, Toni Morrison a donné aux femmes noires une place dans un milieu toujours majoritairement dominé par les blancs.

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Michelle Obama, Oprah Winfrey et Toni Morrison prouvent que les femmes noires peuvent réussir politiquement, économiquement et artistiquement. Elles aident aussi directement ces femmes par leurs actions, leurs campagnes, leurs dons. Elles luttent à la fois contre le racisme et le sexisme. Beaucoup de femmes ont fait de même et ont donné un nom à ce combat : l’afroféminisme. En 1989, Kimberlé Crenshaw appelle intersectionnalité la façon dont ces différents concepts, racisme et sexisme, sont liés l’un à l’autre. Elle explique qu’être une femme noire ne peut se comprendre en termes d’être une femme ou d’être noire. En tant que femmes, les femmes noires souffrent du sexisme dans les mouvements antiracistes. Mais en tant que noires, elles souffrent du racisme dans les mouvements féministes. La seule façon de lutter tant contre le racisme que contre le sexisme est donc de lier les deux causes. L’afroféminisme s’est beaucoup développé dans les années 1960, précisément du fait de la misogynie du Mouvement des droits civiques, et il se développe aussi beaucoup, depuis 2010, au travers des réseaux sociaux. Parmi ces militantes, beaucoup citent Beyoncé comme un modèle d’afroféminisme.

Beyoncé est l’une des chanteuses les plus célèbres au monde. Elle a vendu plus de 100 millions de disques en tant qu’artiste solo et près de 60 millions avec son groupe Destiny’s Child. Elle a aussi remporté 20 Grammy Awards et est actuellement la femme la plus nominée dans l’histoire des Awards. En 2009, le magazine Billboard la désigne comme la plus grande artiste féminine des années 2000. Le magazine Time la liste comme la personnalité de l’année en 2016 et elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes au monde. Beyoncé revendique son féminisme –on a tou-te-s en tête cette image de Beyoncé performant devant un énorme « Feminist » sur scène. Mais elle insiste également sur le fait qu’elle ne considère pas son féminisme comme prioritaire sur d’autres causes telles notamment que l’antiracisme. En 2016, elle a ainsi pris position contre les violences policières aux Etats-Unis et a participé, avec d’autres artistes, à une vidéo intitulé 23 Ways You Could be Killed If You’re Black. Son album le plus récent, Lemonade, est décrit par le magazine Billboard comme une œuvre afroféministe « faite par une femme noire, avec des femmes noires, pour les femmes noires ».

Le féminisme est, encore aujourd’hui, un mot qui dérange et qui suscite bien des critiques. Mais même quand il est accepté, quand il est discuté, c’est souvent par des femmes blanches –quand ce n’est pas carrément qu’entre hommes. La parole des femmes noires est pourtant essentielle puisque ce sont elles qui vivent le racisme et que les personnes concernées par une oppression sont toujours les plus aptes à en parler. Tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à donner cette voix aux femmes noires.

Les femmes noires d’influence jouent donc un rôle essentiel pour leurs pairs. Leur engagement peut prendre différentes formes mais il est toujours essentiel. Il ne doit pas non plus faire oublier les grandes difficultés que rencontrent toujours la majorité des femmes noires, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. Pour une femme noire d’influence, des milliers vivent dans la pauvreté et subissent un racisme et un sexisme quotidiens.

Mais je pense qu’il ne faut pas non plus minimiser l’impact de femmes comme Michelle Obama, Oprah Winfrey, Toni Morrison ou Beyoncé. Ces femmes luttent chacune à leur manière contre le racisme et le sexisme et elles contribuent toutes à l’empowerment des femmes noires. Surtout, elles encouragent d’autres femmes à faire de même et celles-ci sont de plus en plus nombreuses. J’aimerais donc conclure cet article en leur rendant un hommage à elles, à ces femmes noires et racisées qui donnent de leur temps et de leur énergie pour lutter tant contre le racisme que le sexisme et grâce auxquelles j’ai tant appris : @ComicSansInes, @s_assbague, @ThisIsKiyemis, @Noraiya_, @mrsxroots, @Melusine_2, @sophie_pallas, @CherCherjournal, @CMurhula, @widadk, @3lawan, @OrpheoNegra, @afrofeminista, @Leila_Mts, @EllaOrn_ et @ReacNoire.

Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

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Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.

NaNoWriMo késako

Dans quelques jours, je vais participer à mon troisième NaNoWriMo. Mais en fait le NaNoWriMo, qu’est-ce que c’est concrètement ?

Concrètement, NaNoWriMo signifie National Novel Writing Month. Soit le mois national d’écriture de roman. Concrètement, il s’agit d’écrire 50 000 mots en un mois seulement, ce qui représente pas moins de 175 pages environ. Il ne s’agit donc pas tant d’achever son roman que d’atteindre les 50 000 mots. Certaines personnes auront complété leur roman au terme de ces 50 000 mots, d’autres n’en seront qu’à la moitié, l’essentiel, c’est de réussir à écrire ces dizaines de pages en un mois seulement. Ce qui fait une moyenne de 1667 mots écrits par jour –quand même.

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Le projet est né en 1999 aux Etats-Unis et ne comptait qu’une vingtaine de participants. Il rassemble aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de personne chaque année, et dans le monde entier. Traditionnellement, le NaNoWriMo se déroule au mois de novembre. Mais le concept est devenu tellement populaire qu’il se décline aussi en deux camps NaNoWriMo au cours de l’année, souvent en avril et en juin/juillet. Durant les camps, on décide soi-même du nombre de mots que l’on souhaite écrire en un mois : ce peut être 50 000, ce peut être moins, mais aussi plus. Le NaNoWriMo, en revanche, le vrai, le dur, celui de novembre, n’est considéré comme réussi que si les 50 000 mots sont atteints –et rien n’empêche d’en écrire plus ensuite.

Concrètement, il faut s’inscrire sur le site du NaNoWriMo et attendre le 1er novembre pour commencer à écrire. Chaque jour, on rentre le nombre de mots que l’on a écrit et le site vous fait un graphique, calcule votre moyenne et vous indique la date à laquelle vous finirez à ce rythme. On peut écrire dans n’importe quelle langue et sur n’importe quel sujet. On peut écrire un roman, un mémoire, un essai, des articles, une fanfiction, l’essentiel étant d’écrire 50 000 mots. Normalement, les 50 000 mots doivent être écrits sur un seul et même projet : il s’agit donc d’écrire le même roman pendant un mois et pas des petits bouts de quinze romans différents. Mais certaines personnes utilisent le NaNoWriMo pour se motiver et au final, vous faîtes bien comme vous voulez. De toute façon, il n’y a rien à gagner. Vers la fin du mois, il faut télécharger sur le site le document sur lequel on a écrit afin de certifier que l’on a atteint les 50 000 mots. Cela donne le droit à un joli diplôme papier à imprimer et permet d’afficher fièrement le badge « Winner » sur ses réseaux sociaux. Rien de concret à remporter, et donc peu de raisons de tricher. Et personnellement, si vous me dîtes avoir écrit 50 000 mots en un mois même sur différents projets, je vous considérais comme « Winner » parce que c’est déjà un sacrément bel exploit.

La première fois que j’ai relevé ce défi littéraire, c’était un mois de juin pour un camp NaNoWriMo donc. J’ai décidé de tenter 50 000 mots pour faire comme le « vrai » NaNo. C’était ma première participation et je l’ai réussi, avec même 54 000 mots à la fin du mois. J’en ai tiré mon premier roman, qui trois ans après a été entièrement retravaillé, corrigé, et cherche actuellement un.e éditeur.ice. Il y a deux ans, j’ai décidé de tenter le NaNoWriMo de novembre mais ai cette fois-ci échoué à 12 000 mots seulement : manque de temps, manque de motivation pour le projet qui depuis dort d’ailleurs sur mon disque dur et n’a jamais été retouché. Cette année en revanche, en tant qu’étudiante Erasmus, j’ai beaucoup plus de temps libre que je n’en avais il y a deux ans et je suis donc bien décidée à me relancer dans l’aventure.

Le NaNoWriMo, c’est une expérience formidable. Être capable d’écrire 50 000 mots en un mois, ce n’est pas rien, quand on y parvient, on est incroyablement fier de soi. Et même si on n’y parvient pas, le simple fait d’avoir écrit, d’avoir échangé avec d’autres participant.e.s, d’avoir avancé un projet qui parfois traînait depuis des années, de s’être remis à l’écriture… ce sont déjà de belles victoires. Concrètement, en un mois, vous n’allez pas écrire le chef d’œuvre de votre vie. Forcément, quand on écrit beaucoup chaque jour, cela se fait au détriment de la qualité et c’est d’ailleurs assumé : la quantité avant la qualité. Mais la qualité, vous aurez tout le temps ensuite de vous y atteler. Le but du NaNo, c’est de sortir votre premier jet, de débloquer votre histoire, d’en finir avec le syndrome de la page blanche, d’avoir une base concrète sur laquelle travailler ensuite. Le roman que j’ai écrit un mois de juin était bien entendu à retravailler ensuite, j’ai mis du temps à le corriger, à l’améliorer, à le rendre parfaitement cohérent. Mais au moins, j’avais déjà mon premier jet, quelque chose sur quoi travailler, j’avais sorti mes 50 000 mots et quelque part, ainsi déjà fait le plus dur –du moins à mes yeux, parce que la correction c’est certes très ennuyant, mais ça reste moins compliqué que d’écrire 175 pages. Sans le NaNoWriMo pour me booster, pour me motiver, pour me forcer à écrire chaque jour ces mots même quand je n’en avais pas envie, même quand je n’avais plus d’idées, même que je n’aimais pas ce que j’écrivais, sans la NaNo, je n’aurais pas écrit mon premier roman à dix-sept ans.

Il n’y a pas de recette miracle pour réussir le NaNoWriMo. En réussir un ne m’a d’ailleurs pas empêché d’échouer au suivant. Certain.e.s ne jurent que par la planification, et préparent des mois à l’avance la trame de leur récit, font des fiches pour leurs personnages et commencent leur défi en sachant exactement ce qu’ils doivent écrire. D’autres ont une vague idée deux jours avant le commencement et se lancent sans savoir où cela va les mener. Tou.te.s peuvent réussir. Les deux NaNo que j’ai tentés l’ont été sur un coup de tête : je n’avais rien préparé, j’avais vaguement un début et vaguement une fin à mes histoires mais n’y avais pas franchement réfléchi. J’en ai réussi un, j’ai échoué à l’autre. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méthode, il y a simplement ce que vous préférez. En revanche, ce que je peux vraiment recommander, c’est de ne pas participer seul.e. Je suis inscrite sur un forum d’écriture où plusieurs personnes participent chaque année et c’est bien plus motivant ainsi. On peut comparer nos avancées respectives, s’encourager, et la fierté personnelle peut faire des miracles lorsque vous voyez que vos partenaires ont rempli leur quota du jour alors que vous êtes un peu à la traîne ! Seul.e, il est beaucoup plus tentant de ne pas écrire un jour, voire deux, et quand on commence à faire des pauses, ça devient vite très difficile à rattraper parce que le nombre de mots à écrire chaque jour pour compléter le défi ne cesse de grandir. Là encore, il n’y a pas de schéma classique cela dit : certain.e.s sont capables de ne rien écrire pendant vingt jours et de soudainement sortir 50 000 mots en dix jours, préférant travailler dans l’urgence. D’autres vont écrire 30 000 mots en une semaine et ne finalement pas terminer le défi. À chacun son NaNoWriMo.

Cette fois-ci, j’ai décidé de me lancer avec un projet fanfictionnel qui me tient beaucoup à cœur. C’est la seule fanfiction que j’écris sur un univers autre que Harry Potter –en l’occurrence, celui des Enfants de Timpelbach. J’ai écrit une histoire de 110 000 mots basée sur cet univers mais il ne s’agissait que de la première partie d’un très vaste projet auquel je me consacre depuis l’âge de douze ans –avec des périodes creuses plus ou moins longues. J’ai commencé la deuxième partie il y a peu mais n’avance pas vraiment et je compte donc sur la NaNoWriMo pour retrouver le plaisir d’écrire cette histoire et enfin l’avancer sérieusement. Je dédierai un article spécial à ce projet parce qu’il me faudrait bien plus que quelques lignes pour le décrire, mais l’histoire avec laquelle je vais me lancer s’intitule en tout cas « Tous les enfants du monde », se passe dans la France des années 1950 et ça va causer amour, aventure mais aussi et surtout droits des femmes. Voilà, voilà –et oui, la fanfiction aussi c’est sérieux.

Et vous alors, le NaNoWriMo ? Peut-être que oui, peut-être que non, jamais de la vie ?

Et pourquoi pas cette année ?

La misandrie ironique ou quand l’humour change de camp

TW : mention de menaces de viol/mort

Il y a quelques temps déjà, j’ai lu un excellent article de Slate intitulé L’essor de la misandrie ironique. La misandrie, littéralement la haine des hommes, serait l’équivalent de la misogynie et est régulièrement lancée comme accusation à la figure des féministes pour décrédibiliser leur parole. Lassées de ces poncifs qui n’en ont en plus pas le moindre fondement puisque, spoiler alert, la misandrie n’existe pas (t’en fais pas, j’y reviendrai), certaines féministes ont décidé de se réapproprier ce concept avec humour pour créer la misandrie ironique.

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Le principe ? Dénoncer par l’absurde les accusations de « misandrie » en jouant à fond cette carte de la haine des hommes et en faisant croire au grand complot féminazi.

C’est un concept qui m’a d’abord interrogée mais auquel j’ai rapidement adhéré. J’ai donc à mon tour écrit « hystérique » dans ma biographie Twitter, me suis présentée comme une extrémiste castratrice lorsque ça me faisait rire et que je sentais une certaine crispation chez les personnes me faisant face, ai fièrement revendiqué ma misandrie et avoué traquer les hommes la nuit avec mon gang de super copines féministes quand on me demandait si quand même, je ne détestais pas un peu les hommes, et je me suis bien marrée à faire croire à l’existence d’un vaste complot visant à instaurer une dictature matriarcale dans laquelle tous les hommes seraient asservis.

Dans un premier temps, ce recours à la misandrie ironique, c’était surtout une façon de décompresser. On l’oublie un peu trop facilement, mais être féministe et le revendiquer, c’est très, très loin d’être de tout repos. C’est s’exposer à des insultes quotidiennes, sur la toile ou dans la vie courante. Et les insultes sur la toile ne sont pas plus faciles à digérer parce qu’elles sont « immatérielles », j’aimerais bien voir deux minutes votre tête si vous vous réveillez un matin et découvriez des dizaines et des dizaines de messages insultants à votre encontre allant des presque sobres « grosse connasse » à « va te pendre sale pute ». Parfois, ces insultes tournent carrément aux menaces de mort, de séquestration et de viol et autant vous dire que ce n’est pas très marrant non plus. Sans aller jusque-là, être féministe, c’est aussi devoir répondre quasiment tous les jours aux mêmes questions ou « argumentations » un tantinet agaçantes et parfois ouvertement méprisantes du style « Mais tu hais les hommes ou pas ? », « Non mais c’est pas à cause du sexisme que tu vas mal t’as juste des problèmes personnels c’est tout arrête de prendre le féminisme pour une psychothérapie » (vécu, hein) ou le désormais traditionnel « Tu es un peu trop extrémiste quand même ». Alors oui, parfois, ça fait juste du bien de répondre à ça sur le ton de l’humour, a fortiori quand c’est la quinzième fois de la journée qu’on te fait remarquer que tu devrais être plus gentille et souriante et conciliante parce que là tu dessers grave ta cause, attention.

Mais surtout, rapidement, je me suis aperçue que la misandrie ironique permettait de faire un sacré tri dans mes relations, même les plus anodines. Parce qu’en fait, il y a des personnes qui ont pris tout à fait sérieux ce que j’ai pu leur dire. Il y a des gens qui croient réellement qu’on travaille à l’instauration d’un matriarcat et qu’on ne rêve secrètement que d’émasculer tous les hommes peuplant cette planète. Il y a des gens qui, quand vous vous présentez comme « misandre », ouvrent de grands yeux et s’enfuient presque en courant et en poussant des hurlements. Et ça, ça en dit très, très long sur l’image qu’ils se font du féminisme. Je l’ai très vite compris. Au début, j’essayais bien de dédramatiser un peu, d’expliquer ce qu’était la misandrie ironique et de faire remarquer que bon, suffisait de réfléchir deux secondes pour se rendre compte que c’était de l’humour à prendre au cent vingt-septième degré. Oui mais voilà, j’ai croisé des personnes qui ne l’ont pas accepté. Des personnes qui m’ont dit « Non mais Mirka, c’est pas de l’humour ça hein, c’est trop facile, c’est juste de l’extrémisme ».

Et bien désolée les ami.e.s mais oui, je vous l’assure, la misandrie ironique, c’est bien de l’humour. Le truc, c’est que vous avez un peu du mal à le voir pour deux raisons principales :

– Vous croyez réellement qu’il existe un « sexisme inversé », des « extrémistes pour l’instauration du matriarcat », de la « misandrie pure et dure », du « sexisme anti-hommes » mais en fait… non. Pardon hein, mais la misandrie, ça n’existe que dans vos rêves. Comme l’hétérophobie ou le racisme anti-blanc d’ailleurs. Nous vivons dans des sociétés patriarcales où les victimes du sexisme sont les femmes. Oui, en tant qu’hommes, vous pouvez également subir les conséquences de ce sexisme. Vous pouvez entendre des injonctions à la virilité, à la force qui peuvent être pesantes, je l’entends, mais ce n’est absolument pas comparable à ce que vivent les femmes. Parce que ces injonctions, si pesantes qu’elles puissent être, vous les recevez parce que vous êtes dans une position de dominant. Et elles vous permettent de garder cette position ascendante. Je ne dis pas que c’est toujours facile. Je ne dis pas que tous les hommes vivent sans la moindre pression ou le moindre problème, et je sais aussi d’ailleurs que tous les hommes sont loin d’être égaux entre eux, que beaucoup subissent des discriminations liés à leur couleur de peau, à leur origine sociale, à leur orientation sexuelle. Mais fondamentalement, ce ne sont pas les hommes qui souffrent du sexisme. Les hommes cisgenres ne subissent pas de discriminations systémiques liées à leur sexe. Donc non, la misandrie n’est pas l’équivalent de la misogynie parce que ce n’est juste pas comparable. Affirmer le contraire, c’est mettre sur le même plan ce que subissent les femmes et ce que subissent les hommes dans nos sociétés patriarcales. Autrement dit, c’est stupide mais en plus complètement indécent. La misogynie s’inscrit dans un système, un système dans lequel ce sont toujours systématiquement les femmes qui sont en position inférieure. Elle tue tous les jours. Pas les féministes, ni même les misandres si si. Et puis honnêtement, les cercles féministes, je les fréquente depuis des années et je n’ai jamais, pas une seule fois, rencontré de féministes prônant sérieusement un asservissement des hommes par les femmes. Franchement, faut arrêter avec ce délire. Ça n’existe pas.

– Surtout, surtout, vous êtes habitués à un humour oppressif. Vous ne comprenez pas que la misandrie ironique puisse être de l’humour parce que vous avez intégré depuis belle lurette, même inconsciemment, que l’humour s’exprime à l’encontre des opprimé.e.s. Non, on ne peut pas rire de tout. Oui, l’humour peut être et est très souvent carrément oppressif. Sérieusement, ne venez même pas me sortir les classiques « Mais faut rire de tout » et « Non mais on est en démocratiiiiie je dis ce que je veux lol ». Parce que c’est trop facile. C’est trop facile de dire qu’on peut rire de tout alors qu’en vrai, on est très, très loin de rire de « tout ». Alors qu’en vrai, ce sont toujours les mêmes personnes, toujours les mêmes catégories, sur lesquelles on fait des blagues dégueulasses sous couverts d’humour. Vous voulez rire de tout ? Laissez-nous faire nos blagues sur les mâles alphas, les male tears et le complot féminazi sans automatiquement nous qualifier d’extrémistes. Laissez-nous faire des blagues sur les blancs ou les hétéros sans immédiatement hurler au racisme anti-blancs ou à l’hétérophie. Ah mais tiens, tout de suite ça vous intéresse moins, là, c’est bizarre hein.

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Ce garçon qui a refusé de considérer la misandrie ironique comme de l’humour, ce garçon, à côté de ça, il trouvait très marrant de me faire des blagues ultra spirituelles comme « Va faire la vaisselle au lieu de débattre ». Qu’est-ce qu’on se marre hein. Il y a ce pote, aussi, ce pote qui nous confiait fièrement qu’un de ses passe-temps favoris, c’était de faire des blagues sexistes à une fille qu’il savait féministe juste pour l’énerver. Vous, vous avez donc le droit de nous dire de la fermer parce que la place d’une femme c’est à la cuisine, ça c’est de l’humour et du vrai, en plus, du bon. Et la misandrie ironique, par contre, c’est pas de l’humour mais la preuve que les féministes sont de méga dangereuses extrémistes ? Vous le sentez, là, le double-standard sexiste de merde ?

Alors au final, n’en déplaise à certain.e.s mais surtout à certains, je vais continuer à jouer la misandre extrémiste et je m’en fiche un peu qu’on puisse le prendre au sérieux –parce que si tel est le cas, ça veut dire que moi, je n’ai pas du tout à vous prendre au sérieux. Quand vous croyez au complot féminazi, c’est que vous avez déjà décidé de toute façon que les féministes sont coupables et le resteront quoi que l’on puisse vous dire alors j’ai pas spécialement envie de perdre même une nanoseconde pour vous.

Et puis, il va falloir s’y habituer : nous aussi, on veut et on peut faire de l’humour. Et même qu’il est souvent bien plus drôle que votre humour oppressif.