Bilan : six mois au fil des autrices

Il y a six mois, je décidais plus ou moins sur un coup de tête de ne me mettre à lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient et avaient toujours été presque exclusivement masculines. En fait, c’était même il y a un peu plus de six mois maintenant mais tous les livres dont je vais parler dans cet article ont été lu avant la fin officielle de ce petit défi personnel –ensuite j’ai juste procrastiné. Ces livres ont été écrits par des femmes, c’est-à-dire des autrices, et pour cette raison sont bien moins mis en avant ne serait-ce que dans nos manuels scolaires ou évoqués lors de nos cours de littérature.

Aujourd’hui, s’il y a bien une chance que je peux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’ils seraient moins bien écrits, moins brillants, moins intéressants que les livres des auteurs –et je vais tout de suite couper court aux éventuels procès en misandrie en disant que oui, oui, j’ai aussi lu énormément d’auteurs au cours de ma vie et notamment ces auteurs dits classiques que l’on étudie en classe, bien plus que d’autrices même, d’où le lancement du défi Au fil des autrices.

Final

Lorsque j’ai rédigé un article bilan à mi-parcours de mon défi littéraire, j’ai expliqué que je n’avais pas seulement décidé de lire des femmes mais aussi de lire des femmes étrangères et des femmes racisées. Si les autrices sont de manière générale bien moins connues, encensées et étudiées que les auteurs, les autrices racisées le sont encore plus et il me paraissait donc important de les mettre en avant elles aussi au travers de ce challenge –d’autant plus que leurs livres ont très souvent été mes favoris, au final. Quant à la littérature étrangère, cela me tenait à cœur pour deux raisons, la première étant que je vis moi-même à l’étranger cette année et que je souhaitais donc découvrir des autrices de mon pays d’adoption, la deuxième étant que la France est très loin d’être le seul pays où les autrices sont invisibilisées et que ce ne sont donc pas seulement les autrices françaises mais toutes les autrices en général qui méritent d’être enfin partagées et reconnues à leur juste valeur –c’est mon côté internationaliste. J’ai encore ajouté un nouveau critère à ma sélection de livres pour compléter mon défi : j’ai essayé de lire davantage d’autrices contemporaines, d’autrices ayant récemment voire très récemment publié leurs ouvrages. Je me suis en effet rendu compte que, les trois premiers mois, j’avais essentiel lu des livres dits « classiques » et ayant pour la plupart plusieurs décennies déjà, or mon but n’était pas seulement de montrer que les autrices ont existé mais qu’elles existent aussi aujourd’hui et que nous n’avons donc pas la moindre excuse pour ne pas les mettre davantage en avant.

Au cours des trois derniers mois de mon défi, j’ai lu donc huit autrices : Harper Lee, autrice étasunienne, Simone de Beauvoir et Annie Ernaux, autrices françaises, Valérie Toranian, autrice française contemporaine, Sofi Oksanen, autrice finlandaise, Božena Němcová, autrice tchèque, et Yasmina Reza et Leïla Slimani, autrices françaises et racisées contemporaines. Entre deux excellents ouvrages, j’ai également lu une bande-dessinée de la dessinatrice Pénélope Bagieu donc j’ai décidé d’également parler dans cet article d’abord, parce que la sous-représentation des femmes ne concerne pas seulement la littérature mais s’étend également au monde de la bande-dessinée –et tant d’autres encore. Ensuite, surtout, parce que la bande dessinée de Pénélope Bagieu est un véritable petit bijou qui fait totalement écho, à mon sens, au défi que je me suis lancée et à cette idée de visibilisation des femmes.

Je vais donc vous parler de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Les belles images, La femme gelée, L’étrangère, Purge, Grand-mère, Heureux les heureux, Chanson douce et Les Culottées.

Mon plus gros coup de cœur a incontestablement été pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, même si la concurrence a été rude puisque j’ai lu la plupart des livres susnommés en un ou deux jours chacun tant ils m’ont emballée –comme quoi, faire une intense pré-sélection ça page. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un livre dont vous avez peut-être déjà entendu parler. Premier et pendant très longtemps unique roman de Harper Lee, il a connu immédiatement après sa sortie un succès mondial et obtenu le prix Pulitzer en 1961. L’ouvrage a été vendu à plus de quarante millions d’exemplaires de par le monde. En 2015, peu avant la mort d’Harper Lee, celle-ci a publié son deuxième et dernier roman, Va et poste une sentinelle, qui est en fait la suite de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, c’est un récit captivant et très entraînant, celui de la petite Scout et de son frère Jem, les deux enfants de l’avocat Atticus Finch. Scout narre son enfance au cœur de l’Alabama des années 1930, en pleine Grande Dépression, d’abord ponctuée d’évènements innocents et anodins jusqu’à ce que son père ne soit amené à défendre au cours d’un procès retentissant Tom Robinson, un noir accusé d’avoir violé une femme blanche. Ce procès, et les conséquences qui en découlent, deviennent rapidement le cœur du roman et font passer celui-ci de fiction mêlant aspects autobiographiques et initiatiques à un véritable roman policier. Bouleversant, ce roman paru au beau milieu du mouvement pour les droits civiques est un véritable plaidoyer pour la justice et l’abolition des discriminations, le tout porté par le sublime personnage de Scout qui est l’une des héroïnes les plus attachantes sur lesquelles j’ai eu l’occasion de lire. C’est un livre absolument magnifique, que je recommande très chaleureusement et qui je crois le livre que j’ai le plus apprécié non seulement ces trois derniers mois, mais même tout au long de l’expérience au fil des autrices.

En quelques jours, j’ai lu à la suite Les belles images de Simone de Beauvoir et La femme gelée d’Annie Ernaux. Ces deux autrices sont considérées comme « classiques » et j’ai très souvent vu leurs noms revenir dans les quelques articles dénonçant l’hyper-masculinité des programmes scolaires et suggérant des autrices à leur place. Annie Ernaux est toutefois moins connue que Simone de Beauvoir et je n’avais avant cela jamais entendu son nom, alors même qu’elle est originaire de mon département et a grandi dans la ville où j’ai passé mon permis –et que dans le même temps, j’ai entendu parler de Guy de Maupassant ou de Gustave Flaubert dès mon plus jeune âge parce qu’ils étaient « locaux ». En tout cas, j’ai apprécié lire les deux romans à la suite parce qu’ils se ressemblent beaucoup tout en se différenciant par certains aspects clés. Dans Les belles images l’héroïne est Laurence, une femme bourgeoise dont la famille est a priori le parfait tableau de la famille idéale, et qui étouffe pourtant dans cette vie dont elle réalise tout au long du roman qu’elle ne lui convient pas. L’héroïne de La femme gelée –roman très autobiographique-, elle, est issue d’un milieu plus pauvre mais a énormément travaillé tout au long de sa vie pour s’en sortir… jusqu’à ce que son mariage ne la confine au rôle de mère de famille et surtout mère au foyer, un rôle qui là encore ne lui convient pas du tout. La lecture de ces deux romans m’a rappelé que quelque soient leurs origines, leurs milieux, leurs âges, les femmes seront toujours susceptibles de subir des discriminations, des stéréotypes et de la violence sexuée juste parce qu’elles sont femmes –parce que le sexisme est une oppression systémique. Mais en même temps, cela m’a aussi rappelé l’intersectionnalité des luttes : la femme pauvre s’en sort encore moins que la femme riche qui elle, au moins, a des loisirs et la possibilité de se mettre à travailler quand elle le souhaite parce qu’elle est suffisamment aidée pour s’échapper un peu de son foyer –ce dont l’héroïne de La femme gelée ne peut que rêver. Sur la forme, les romans de Simone de Beauvoir et Annie Ernaux diffèrent également beaucoup : tandis que Simone de Beauvoir a un style que je qualifierais de relativement classique et une écriture très imagée, les phrases d’Annie Ernaux sont, elles, beaucoup plus courtes, le rythme très haché, l’écriture sans détour. J’ai apprécié les deux, en ceci qu’ils convenaient chacun parfaitement à l’histoire qu’ils écrivaient. Et je suis très curieuse de découvrir les autres romans de ces deux autrices.

Étudiant en République tchèque et ayant consacré mes deux premières années d’études à l’Europe centrale et orientale, j’ai essayé de découvrir et de lire des autrices européennes qui me semblent, de plus, encore moins mises en avant que ne peuvent l’être les autrices anglo-saxonnes. J’ai donc lu Purge de Sofi Oksanen et Grand-mère de Božena Němcová. Je connaissais ce dernier livre de nom, celui-ci était considéré comme un grand classique de la littérature tchèque et l’un des plus connus de tou-te-s les Tchèques. C’est aussi un livre dont j’ai entendu parler en cours puisque Božena Němcová l’a publié en 1855, alors que les Tchèques étaient encore sous domination autrichienne, et qu’elle l’a publié en tchèque, justement. Or, à l’époque, l’allemand était beaucoup plus utilisé que le tchèque, d’où la naissance d’un mouvement culturel intitulé la Renaissance nationale tchèque visant à faire renaître la langue et par là-même l’identité nationale tchèque. Et ce mouvement mettait un accent tout particulièrement sur les femmes : ce sont les mères qui éduquent principalement leurs enfants et donc les mères qui transmettent une langue. En publiant son œuvre en tchèque, Božena Němcová se place donc dans une démarche presque politique, d’autant que son roman est une véritable ode à la République tchèque. L’action se passe dans son village natal où Barunka, une petite fille inspirée de Božena Němcová enfant, est avec ses frères et sa sœur en grande partie éduquée par sa très dévouée et optimiste grand-mère. Le roman n’est pas ponctué d’intenses péripéties, il raconte simplement l’enfance à la campagne d’enfants et de leur adorable grand-mère… et c’est beau. C’est très beau, même, et ayant moi-même grandi à la campagne, je me suis beaucoup retrouvé dans certains passages. Les descriptions m’ont replongée dans mes plus souvenirs d’enfance et j’ai refermé ce livre un petit sourire aux lèvres, peut-être pas emballée mais assurément charmée.

Purge de Sofi Oksanen m’a laissé une impression bien différente et pour cause, on change là complètement de registre. Sofi Oksanen est une autrice finlandaise dont le roman Purge lui a valu la renommée à l’international. Il a remporté de très nombreux prix dans les pays nordiques et même en France. L’histoire commence en 1992 dans un petit village reculé d’Estonie où une vieille dame, Aliide Truu, rencontre une jeune fille blessée et recherchée du nom de Zara. Il s’avère assez rapidement que les deux femmes sont liées et que Zara ne s’est pas retrouvée par hasard dans le jardin de Aliide Truu. Mais derrière ce lien se cachent une sombre histoire familiale, beaucoup de rancœur et de jalousie et aussi tout le poids de l’Histoire –difficile d’en révéler plus sans faire de gros spoilers. C’est un roman bouleversant, très dur, faisant explicitement mention de viol et de violences sexuelles, et qui se lit très rapidement tant il est entraînant. Pour moi qui suis particulièrement intéressée par l’histoire du XXème siècle et aime les romans dans lesquels l’Histoire se dessine en arrière-fond, c’était une très jolie trouvaille et s’il était parfois très dur à lire, je ne regrette pas de l’avoir ajouté à ma liste.

Qui dit mois de décembre dit remise des prix littéraires de l’année. Et cette année, cela ne vous a peut-être pas échappé : les lauréates des principaux prix ont été des femmes. Leïla Slimani a remporté le prix Goncourt avec Chanson douce et Yasmina Reza le prix Renaudot avec Babylone. Que deux femmes remportent les prix littéraires parmi les plus prestigieux, et deux femmes racisées qui plus est, est encore suffisamment rare pour interpeller et j’ai donc demandé certains des livres de ces autrices pour Noël. Immédiatement après les avoir reçus, j’ai donc lu Chanson douce et Heureux les heureux –en attendant de lire Babylone. Heureux les heureux n’est en fait pas exactement un roman mais plutôt un recueil de nouvelles, dont les nouvelles se répondent les unes aux autres puisqu’elles sont chacune centrées sur un personnage qui est souvent cité par la suite dans les autres nouvelles. Toutes ces nouvelles sont centrées sur l’amour… ou ce qu’il en reste. Sont ainsi présentés des couples, des amis, des familles, qui s’aiment ou se sont aimés mais se sont aussi mentis, trompés, éloignés, ou ont été séparés par la vie. Je dois avouer que c’est le livre que j’ai peut-être le moins aimé lire en ceci qu’il dresse un tableau très cynique et assez déprimant de la société d’aujourd’hui. Chaque personnage est toutefois particulièrement fouillé et certains portraits sont très touchants, et valent à eux seuls la lecture !

De Chanson douce, en revanche, je garderai très longtemps le souvenir de ma lecture. Je l’ai dévoré en une journée à peine et je comprends largement pourquoi ce livre a reçu le prix Goncourt. Et on peut dire que Leïla Slimani sait accrocher son lecteur ! Dès les premières lignes, le ton est donné. En deux pages, on apprend que Miriam vient de rentrer chez elle pour y trouver ses enfants morts, assassinés par leur nourrice. On retourne ensuite en arrière, à l’arrivée de Sarah, cette nourrice a priori parfaite, dans la gentille petite famille –et on enchaîne désespérément les pages en espérant comprendre comment donc cela a bien pu arriver. Ce roman se base sur un fait réel : en 2012, à New-York, deux enfants sont assassinés par leur nourrice Yoselyn Ortega. Ici, Leïla Slimani nous montre comment Sarah s’est peu à peu immiscée dans la famille et surtout nous dresse un portrait psychologique édifiant, qui s’il ne permet jamais de comprendre totalement son geste –est-il seulement possible de le comprendre ?- tient en haleine tout au long des quelques centaines de pages composant ce récit. Leïla Slimani signe avec Chanson douce son deuxième roman seulement et on ne peut qu’espérer qu’elle compte en écrire bien d’autres encore. Je crois qu’il va me falloir un long moment encore pour me remettre totalement de cette lecture, qui me trotte encore dans un coin de la tête depuis près de trois mois.

Même les personnes les plus organisées ne sauraient souffrir d’une dose d’inattendu. Bien qu’ayant méticuleusement pensé aux livres que j’allais lire au cours de ce défi, je n’ai pu m’empêcher d’en ajouter un au dernier moment et sur un total coup de tête après en avoir lu la quatrième de couverture en magasin, qui m’a suffisamment accrochée pour que je n’ai envie de lire le roman. Il s’agit de L’étrangère de Valérie Toranian, journaliste qui a notamment été la directrice de rédaction de Elle jusqu’en 2014 avant de devenir la directrice générale de la Revue des deux Mondes. Valérie Toranian est la petite-fille de rescapés du génocide arménien qui se sont réfugiés en France au début des années 1920. Sa grand-mère a travaillé comme couturière à Paris pour faire survivre sa famille. C’est son histoire que conte Valérie Toranian tout au long de son roman, l’histoire de cette grand-mère et sa propre histoire, également, celle de cette petite fille interrogeant sa grand-mère si secrète sur certains sujets. Aravni n’avait que 17 ans lorsqu’elle fut jetée sur les routes avec sa mère, sa tante et sa petite sœur dans d’interminables marches qui coûteront la vie à des milliers de personnes. C’est évidemment une lecture très dure, relatant avec une précision parfois difficile à soutenir les horreurs auxquelles furent confronté-e-s les Arménien-ne-s déporté-e-s à partir de 1915. Des horreurs qu’Aravni a très longtemps gardé en elle, permettant à ses petits-enfants de grandir dans une relative insouciance et de vivre l’enfance qui lui a été arrachée. Certains passages entre Aravni et sa petite-fille sont particulièrement émouvants et si la lecture de L’étrangère fut parfois bien difficile, je ne regrette de m’y être attelé. C’est de plus, je crois, un roman nécessaire sur une histoire encore trop méconnue, trop peu commémorée de nos jours.

Je souhaiterais néanmoins achever ce bilan sur une note plus légère et Les Culottées de Pénélope Bagieu m’en offre une formidable opportunité. Les Culottées, c’est une bande-dessinée qui rend hommage à des femmes exceptionnelles, des artistes, des sportives, des guerrières, des scientifiques, des politiques, des femmes qui déjouent les stéréotypes et défient les normes, des femmes « qui ont bravé la pression sociale de leur époque et inventé leur destin ». Toutes ces femmes ont existé, toutes ces femmes ont marqué leur époque d’une façon ou d’une autre, et pourtant bien peu de ces femmes sont aujourd’hui retenues dans nos manuels d’histoire et dans notre mémoire collective. Au travers de portraits parfois très drôles et souvent très émouvants, Pénélope Bagieu rend hommage à chacun de ces femmes incroyablement culottées.

L’invisibilisation des femmes ne se limite pas à la littérature. L’invisibilisation des femmes touche à toutes les sphères, absolument tous les domaines de la société.

Et cette invisibilisation n’est justifiée par rien d’autre que le sexisme et le patriarcat.

Non, ce n’est pas simplement parce que les femmes étaient moins talentueuses qu’elles n’ont pas été retenues. Elles ont effectivement pu être moins nombreuses que les hommes d’exception parce que la société faisait alors tout pour en leur refusant l’éducation et en minimisant chacun de leurs actes, mais il y a toujours eu malgré tout des femmes exceptionnelles. Des femmes que l’histoire écrite par et pour les hommes n’a pas retenues.

Des femmes auxquelles il serait plus que temps de rendre aujourd’hui la place qui aurait toujours dû être la leur.

En six mois, j’ai lu vingt autrices extraordinaires : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette, Violette Leduc, Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison, Marguerite Yourcenar, Harper Lee, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, Valérie Toranian, Sofi Oksanen, Božena Němcová, Yasmina Reza, Leïla Slimani et Pénélope Bagieu. Je voulais prouver qu’il existait suffisamment d’autrices talentueuses pour se contenter de leur seule lecture pendant six mois et je crois avoir plus que réussi, puisque non seulement j’ai découvert vingt romans incroyables mais qu’en plus, je pourrais continuer ce défi de très longs mois encore et peut-être même des années si l’envie m’en prenait –d’abord parce que je n’ai lu qu’un roman de chacune de ces femmes alors que beaucoup en ont écrit bien d’autres, ensuite parce qu’il reste tellement d’autrices à découvrir dont certaines trônent déjà dans ma bibliothèque en attendant d’être lues. Lire des auteurs ne m’a jamais manqué parce que j’ai été trop rassasiée par l’œuvre des autrices pour ne serait-ce qu’imaginer ce manque. J’ai toujours adoré Albert Camus, Emile Zola ou Guy de Maupassant, maintenant je peux dire que je les adore toujours mais que j’aime tout autant Harper Lee, Colette ou Toni Morrison parce que leurs œuvres n’ont rien à envier à celle de ces grands hommes.

Il y a aussi quelque chose qui m’a particulièrement marqué, ces six derniers mois : ce sont les personnages féminins de ces autrices. Beaucoup d’auteurs ont leur personnage féminin emblématique, comme la Emma Bovary de Flaubert. Mais en l’espace de six mois, j’ai été plus emballée par les héroïnes de ces autrices que je ne l’ai été tout le reste de ma vie, au premier desquelles la courageuse Scout et l’émouvante Barunka. C’est bien là la seule différence que j’ai pu trouver entre livres d’auteurs et livres d’autrices : j’ai lu les deux, j’ai aimé les deux, j’ai des auteurs favoris comme des autrices favorites, des romans d’auteurs favoris comme des romans d’autrices favorites, mais les personnages féminins que j’ai préféré sont incontestablement ceux des autrices –et d’ailleurs, même avant ça, le personnage littéraire m’ayant le plus marqué était la Joséphine March de Louisa May Alcott.

Maintenant, mon défi va très certainement durer encore un peu plus que six mois puisque je n’avais emporté avec moi à Prague que des autrices et qu’il me reste ainsi bien des livres à lire dont ceux de Maya Angelou, Elena Ferrante, Madame de La Fayette, Daphné du Maurier ou Virginia Woolf. Je compte me remettre à lire des auteurs, bien sûr, j’ai les Rougon-Macquart à terminer, des livres de Kundera à découvrir encore ou Le brave soldat Chvéïk à enfin dévorer, mais je sais que maintenant mes lectures seront beaucoup plus équilibrées pas parce que je vais me forcer, pas parce que je vais faire « un sacrifice », mais parce que j’ai découvert que tout au long de ma vie, j’étais passée à côté d’un nombre incalculable de livres pour la simple et unique raison qu’ils avaient été écrits par des femmes, des livres formidables que j’ai envie de découvrir les uns après les autres et dont je n’aurais sans doute pas assez de toute une vie pour les dévorer tous. Et si je crois que je n’aurais même plus besoin de réfléchir pour que mes lectures soient désormais plus équilibrées, je vais continuer à me lancer des défis : j’aimerais lire davantage d’autrices étrangères, j’aimerais découvrir des autrices asiatiques et africaines parce que je réalise que je n’en ai lu aucune, j’aimerais aussi lire des romans d’autrices portant sur les thématiques LGBTQA+ parce que c’est aussi quelque chose qui reste encore assez absent de mes lectures –à l’exception notable de Violette Leduc.

Surtout, maintenant que j’ai les bagages nécessaires pour nourrir mes conversations et argumenter mes positions, j’aimerais continuer à parler de la représentativité des femmes dans la littérature, continuer à militer pour l’utilisation du mot « autrice », continuer à exiger une féminisation de nos programmes scolaires, continuer à faire connaître des autrices. Et pour cela, j’ai besoin de vous : besoin que vous aussi, vous utilisiez le mot « autrice », besoin que vous aussi, vous lisiez des autrices et partagiez vos lectures pour leur donner de la visibilité (le hashtag #AuFilDesAutrices a été créé pour cela sur Twitter).

Et quoi de mieux que de prendre ces bonnes résolutions un 8 mars ?

Influentes et inspirantes : des femmes noires américaines au XXIème siècle

« Chaque matin je me réveille dans une maison qui a été construite par des esclaves. Et je regarde mes filles, deux jeunes femmes noires, belles et intelligentes, jouer avec leurs chiens sur la pelouse de la Maison Blanche. »

Par ces mots, Michelle Obama illustre l’évolution qu’ont connu les personnes racisées et notamment noires aux Etats-Unis depuis la création de ce pays –et même bien avant. Dès le XVIème siècle, et tout particulièrement au XVIIème siècle, les populations d’Afrique de l’ouest furent enlevées et transportées dans les colonies anglaises d’Amérique du nord pour y être réduites en esclavage. Leur condition ne s’améliore pas avec la fondation des Etats-Unis. Il faut attendre 1865 pour que le Treizième amendement de la Constitution américaine abolisse l’esclavage ainsi que la servitude involontaire. Cela ne met pas pour autant fin à la discrimination, et encore moins à la ségrégation, dont continuent à souffrir les personnes racisées dans les Etats du sud, tout particulièrement, mais même dans l’ensemble du pays en général. Un mouvement s’organise alors contre cette ségrégation : c’est le mouvement des droits civiques, dont on date généralement le commencement à 1955 avec le boycott des bus Montgomery visant à dénoncer la ségrégation raciale dans les transports publics et faisant suite à l’arrestation de Rosa Parks. Cela aboutit, en 1964, au Civil Rights Acte qui abolit tout discrimination basée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine, et en 1965, au Voting Rights Act qui prohibe la discrimination raciale dans le vote. Les personnes racisées sont enfin légalement considérées comme égales aux personnes blanches.

Sauf que la réalité est moins envieuse. Les personnes racisées sont davantage concernées par la pauvreté, le chômage et l’emprisonnement que les personnes blanches. Michelle Alexander développe même en 2010 la théorie selon laquelle la lutte contre la drogue aux Etats-Unis serait « un nouveau Jim Crow » –les lois Jim Crow ont maintenu la ségrégation raciale jusqu’en 1965 dans certains Etats. Elle montre en effet que les hommes noirs américains sont vingt à cinquante fois plus envoyés en prison pour des affaires de drogues que les hommes blancs, alors même que les hommes blancs consomment davantage de drogues. Or, une fois que ces personnes ont été envoyées en prison, elles peuvent légalement perdre certains de leurs droits comme le vote. La ségrégation n’a pas disparue, elle a simplement changé de forme. De manière générale, les personnes racisées sont victimes des institutions de l’Etat et pas seulement de la justice, mais aussi de la police. Le mouvement Black Lives Matter l’illustre tristement aujourd’hui encore.

Mais même les personnes racisées ne sont pas égales entre elles. Toutes vivent le racisme, mais la moitié d’entre elles vivent aussi une autre oppression : le sexisme. Les femmes noires sont ainsi encore plus pauvres que les hommes noirs, et surtout encore plus invisibles dans à peu près toutes les sphères de la société –sphères où les racisé.e.s en général sont déjà très peu représenté.e.s.

Quand j’ai dû rédiger un devoir pour mon cours sur le racisme aux Etats-Unis au semestre dernier, j’ai donc décidé de me pencher sur les femmes noires et la double-oppression qu’elles subissent. Je voulais montrer la spécificité du croisement entre deux discriminations –voire plus encore. Mais je voulais aussi mettre en avant des femmes noires influentes, d’abord parce que celles-ci sont toujours moins valorisées que les hommes ou que les femmes blanches, et ensuite parce que celles-ci sont je crois des figures extrêmement importantes pour trois principales raisons : elles prouvent que l’on peut réussir même en subissant le sexisme et le racisme, et on sait tou-te-s comme il est important d’avoir des modèles auxquels s’identifier, elles donnent de la visibilité à une catégorie de la population qui est sous-représentée, et elles contribuent toutes, à leur manière, à améliorer la situation des femmes noires aux Etats-Unis voire dans le monde.

Disclaimer : ayant dû travailler sur le sujet dans le cadre de l’un de mes cours, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en faire un article pour mon blog. Je reste cependant une femme blanche qui n’est donc pas concernée par le racisme et je m’en tiendrais donc à une approche très académique. Pour le reste, je vous renvoie à la fin de mon article où je cite les comptes Twitter de militantes afroféministes et racisées qui vous en apprendront bien davantage que moi et que je vous recommande très chaleureusement de suivre.

1

Le 4 juin 1919, le Dix-neuvième amendement de la Constitution américaine accorde enfin le droit de vote aux femmes. Il faudra toutefois attendre 1972 pour que Shirley Chisholm ne devienne la première femme candidate à une élection présidentielle. Aucune femme n’a a ce jour été élue à ce poste. Pour les femmes noires, c’est encore pire –déjà parce que certaines d’entre elles ont dû attendre jusque dans les années 1960 pour librement exercer leur droit de vote. Elles ne sont pratiquement pas représentées dans les institutions politiques américaines. L’élection de Barack Obama a toutefois marqué une avancée pour la communauté Afro-Américaine, et une timide avancée pour les femmes noires : Michelle Obama est devenue la première First Lady noire mais surtout, elle a su donner un sens très fort à cette fonction.

Michelle Obama est diplômé de Princeton et de Harvard et est une avocate et une autrice. Elle s’est mariée avec Barack Obama en 1992 et s’est particulièrement engagée politiquement au cours des deux mandats de son mari. Elle a prononcé d’innombrables discours, pour lui comme pour Hillary Clinton en 2016 d’ailleurs. Elle s’est engagée dans plusieurs campagnes durant ses huit années à la Maison Blanche. L’une d’elles a été créée par elle-même et son mari et s’intitule Let Girls Learn. C’est une initiative gouvernementale visant à aider les adolescentes à atteindre une éducation de qualité dans un objectif d’empowerment. Michelle Obama fait très souvent mention des femmes dans ses discours. Elle n’en oublie pas non plus les personnes racisées. Elle a notamment prononcé un puissant discours en 2014 lors du décès de Maya Angelou dans lequel elle explique comment la découverte de l’œuvre d’Angelou a été capitale dans son empowerment en tant que fille noire. Les Américain-e-s ne s’y trompent pas : en octobre 2016, Michelle Obama est leur personnalité politique préférée avec 59% d’opinions positives, devant son propre mari. Sa reconnaissance n’est d’ailleurs pas que nationale : elle fut consacrée femme la plus puissante du monde en 2010 par la magazine Forbes et resta dans le top 10 jusqu’en 2015.

Si Michelle Obama n’a été « que » First Lady, elle a usé de cette position pour encourager les femmes et notamment les femmes noires à s’engager, à croire en elles, et c’est loin d’être anodin dans un pays où il a fallu attendre 1993 pour qu’une femme noire soit élue au Sénat ou 2005 pour qu’une femme noire soit Secrétaire d’Etat. Dans un pays où, jusqu’à ce jour, 38 femmes noires seulement ont été élues au Congrès depuis 1968 et l’élection de la première d’entre elles.

2

Si les femmes noires sont moins représentées en politique que les hommes noirs et surtout que les blancs, cela s’explique probablement par la plus grande pauvreté dans laquelle elles sont maintenues. S’impliquer en politique demande en effet du temps et de l’argent. Or, beaucoup de femmes noires n’en ont pas et ont ainsi moins d’opportunités de s’engager. En 2013, les 36% de femmes noires qui travaillaient à temps plein touchaient un revenu médian de $33,780 par an, contre $38,097 pour toutes les femmes, $37,290 pour les hommes noirs et $48,099 pour tous les hommes. Presque 30% des femmes noires vivent sous le seuil de pauvreté, contre 26% des hommes noirs et 15% de la population globale. Les personnes les plus riches du pays sont presque toutes blanches –et presque toutes des hommes. La première femme noire de ce classement est Oprah Winfrey, à la 239ème position.

Oprah Winfrey a grandi dans la pauvreté avec une mère célibataire. Elle a rapidement trouvé un petit boulot dans une radio locale avant d’intégrer un talk-show de Chicago qu’elle fait bondir à la troisième place des audiences. Elle lance alors sa propre compagnie et est aujourd’hui appelée la Reine des médias. Elle a créé le Oprah Winfrey Show qui a été l’un des plus regardés aux Etats-Unis. Barack Obama lui a accordé en 201 la médaille présidentielle de la liberté et elle a reçu des diplômes honoraires de Duke et Harvard. Oprah Winfrey est la personne noire la plus riche du XXème siècle et la première et unique multi-milliardaire noire. Elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes du monde –Vanity Fair écrit à son propos : « Elle a plus d’influence sur la culture que n’importe quel président d’Université, politicien ou leader religieux ». Elle use de cette popularité et de cette richesse pour supporter des causes dont notamment, là encore, la cause des femmes. Elle a donné plus de 400 millions de dollars à des causes éducatives et en 2007, elle crée la Oprah Winfrey Leadership Academy for Girls en Afrique du sud. Des centaines de jeunes filles reçoivent une éducation grâce à cette école. Comme Michelle Obama, elle lutte également contre le racisme. Elle a notamment donné douze millions de dollars au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine qui a ouvert en 2016 et est un soutien affiché de Barack Obama.

Oprah Winfrey est la première femme noire et même la première personne noire à devenir si riche et si reconnue. Elle est aussi la seule : pour le succès d’une femme, des milliers d’autres vivent dans la pauvreté, sans même parler des discriminations à l’emploi ou salariales qu’elles subissent à la fois du fait du racisme et du sexisme. Mais là où les personnes les plus riches du monde ont traditionnellement toujours été des hommes blancs, Winfrey a prouvé qu’une femme noire pouvait aussi avoir sa place –et on ne le dira jamais assez : la représentativité, c’est essentiel.

3

La pauvreté et le chômage ne ferment pas seulement l’accès aux sphères politiques. De manière générale, toutes les sphères reconnues ou d’influence nécessitent une certaine richesse. La sphère artistique ne fait pas exception à la règle. C’est pourtant l’une des plus importantes puisque les arts vont donner de la visibilité à aux gens, visibilité qui elle-même entraînera plus de reconnaissance. Quel meilleur domaine que le domaine artistique pour trouver de la représentativité ? Les artistes sont de plus des personnes très influentes. Beaucoup s’engagent pour des causes auxquelles ielles contribuent à donner de la visibilité. On peut prendre l’exemple d’Emma Watson : on pense ce que l’on veut de la campagne HeForShe –en l’occurrence, de plus en plus du mal pour ma part-, il n’empêche que celle-ci a eu un impact très fort qui s’explique pour partie par la grande popularité de l’actrice. Or, comme toujours, les femmes noires ont moins de visibilité dans cette sphère. Mais il existe tout de même des artistes noires très connues, parmi lesquelles Toni Morrison.

Toni Morrison a déménagé très jeune dans l’Ohio parce que ses parents voulaient échapper au racisme ségrégationniste des Etats du sud. Elle lit dès son plus jeune âge et se dirige vers le milieu de la littérature. Elle va travailler dans une maison d’édition à New-York où elle joue un rôle crucial dans la mise en avant de la littérature noire : elle édite ainsi de nombreuses œuvres d’écrivain-e-s noir-e-s, comme celles de Henry Dumas, Toni Cade Bambara ou encore Angela Davis. En 1970, elle publie son premier livre : L’œil le plus bleu, l’histoire d’une jeune fille noire maltraitée à l’école et dans sa famille qui ne rêve que d’avoir des yeux bleus. En 1987, son roman Beloved lui vaut le prix Pulitzer et elle obtient finalement le Prix Nobel de littérature en 1993. Elle est la huitième femme et la toute première femme noire à obtenir cette distinction. Les livres de Toni Morrison décrivent tous la misère des populations noires américaines depuis le début du XXème siècle. Une autre de leurs caractéristiques est que presque tous ses personnages principaux sont des femmes, et souvent des femmes martyrisées. Cela lui vaut d’ailleurs l’étiquette d’autrice féministe, même si elle a déclaré elle-même refuser de prendre position pour rester aussi libre qu’elle puisse l’être dans son écriture. Son travail littéraire a toutefois indubitablement contribué à mettre en avant les femmes noires dans la littérature –tant en tant que personnages qu’en tant qu’autrices.

Les figures littéraires les plus acclamées sont blanches, et les personnages les plus célèbres le sont souvent aussi. Ce n’est d’ailleurs pas vrai qu’en littérature mais dans toutes les sphères artistiques, à commencer par le cinéma. Les personnages noirs sont moins nombreux et souvent très stéréotypés. La première actrice noire à obtenir un Oscar, Hattie McDaniel, l’obtient en jouant une esclave et nourrice très austère. Parfois, les personnages noirs sont même transformés en blancs : c’est le whitewashing. Des films comme Exodus, par exemple, ont des acteurs blancs comme acteurs principaux alors même que l’action prend place dans des régions où les habitant-e-s sont noir-e-s. Qu’ai-je écrit sur la représentativité, pourtant ? C’est fondamental. Cela permet de se sentir reconnu et par là-même, davantage intégré à la société. En créant de puissants personnages noirs féminins, Toni Morrison a donné aux femmes noires une place dans un milieu toujours majoritairement dominé par les blancs.

4

Michelle Obama, Oprah Winfrey et Toni Morrison prouvent que les femmes noires peuvent réussir politiquement, économiquement et artistiquement. Elles aident aussi directement ces femmes par leurs actions, leurs campagnes, leurs dons. Elles luttent à la fois contre le racisme et le sexisme. Beaucoup de femmes ont fait de même et ont donné un nom à ce combat : l’afroféminisme. En 1989, Kimberlé Crenshaw appelle intersectionnalité la façon dont ces différents concepts, racisme et sexisme, sont liés l’un à l’autre. Elle explique qu’être une femme noire ne peut se comprendre en termes d’être une femme ou d’être noire. En tant que femmes, les femmes noires souffrent du sexisme dans les mouvements antiracistes. Mais en tant que noires, elles souffrent du racisme dans les mouvements féministes. La seule façon de lutter tant contre le racisme que contre le sexisme est donc de lier les deux causes. L’afroféminisme s’est beaucoup développé dans les années 1960, précisément du fait de la misogynie du Mouvement des droits civiques, et il se développe aussi beaucoup, depuis 2010, au travers des réseaux sociaux. Parmi ces militantes, beaucoup citent Beyoncé comme un modèle d’afroféminisme.

Beyoncé est l’une des chanteuses les plus célèbres au monde. Elle a vendu plus de 100 millions de disques en tant qu’artiste solo et près de 60 millions avec son groupe Destiny’s Child. Elle a aussi remporté 20 Grammy Awards et est actuellement la femme la plus nominée dans l’histoire des Awards. En 2009, le magazine Billboard la désigne comme la plus grande artiste féminine des années 2000. Le magazine Time la liste comme la personnalité de l’année en 2016 et elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes au monde. Beyoncé revendique son féminisme –on a tou-te-s en tête cette image de Beyoncé performant devant un énorme « Feminist » sur scène. Mais elle insiste également sur le fait qu’elle ne considère pas son féminisme comme prioritaire sur d’autres causes telles notamment que l’antiracisme. En 2016, elle a ainsi pris position contre les violences policières aux Etats-Unis et a participé, avec d’autres artistes, à une vidéo intitulé 23 Ways You Could be Killed If You’re Black. Son album le plus récent, Lemonade, est décrit par le magazine Billboard comme une œuvre afroféministe « faite par une femme noire, avec des femmes noires, pour les femmes noires ».

Le féminisme est, encore aujourd’hui, un mot qui dérange et qui suscite bien des critiques. Mais même quand il est accepté, quand il est discuté, c’est souvent par des femmes blanches –quand ce n’est pas carrément qu’entre hommes. La parole des femmes noires est pourtant essentielle puisque ce sont elles qui vivent le racisme et que les personnes concernées par une oppression sont toujours les plus aptes à en parler. Tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à donner cette voix aux femmes noires.

Les femmes noires d’influence jouent donc un rôle essentiel pour leurs pairs. Leur engagement peut prendre différentes formes mais il est toujours essentiel. Il ne doit pas non plus faire oublier les grandes difficultés que rencontrent toujours la majorité des femmes noires, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. Pour une femme noire d’influence, des milliers vivent dans la pauvreté et subissent un racisme et un sexisme quotidiens.

Mais je pense qu’il ne faut pas non plus minimiser l’impact de femmes comme Michelle Obama, Oprah Winfrey, Toni Morrison ou Beyoncé. Ces femmes luttent chacune à leur manière contre le racisme et le sexisme et elles contribuent toutes à l’empowerment des femmes noires. Surtout, elles encouragent d’autres femmes à faire de même et celles-ci sont de plus en plus nombreuses. J’aimerais donc conclure cet article en leur rendant un hommage à elles, à ces femmes noires et racisées qui donnent de leur temps et de leur énergie pour lutter tant contre le racisme que le sexisme et grâce auxquelles j’ai tant appris : @ComicSansInes, @s_assbague, @ThisIsKiyemis, @Noraiya_, @mrsxroots, @Melusine_2, @sophie_pallas, @CherCherjournal, @CMurhula, @widadk, @3lawan, @OrpheoNegra, @afrofeminista, @Leila_Mts, @EllaOrn_ et @ReacNoire.

Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

sans-titre-1

Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.

La misandrie ironique ou quand l’humour change de camp

TW : mention de menaces de viol/mort

Il y a quelques temps déjà, j’ai lu un excellent article de Slate intitulé L’essor de la misandrie ironique. La misandrie, littéralement la haine des hommes, serait l’équivalent de la misogynie et est régulièrement lancée comme accusation à la figure des féministes pour décrédibiliser leur parole. Lassées de ces poncifs qui n’en ont en plus pas le moindre fondement puisque, spoiler alert, la misandrie n’existe pas (t’en fais pas, j’y reviendrai), certaines féministes ont décidé de se réapproprier ce concept avec humour pour créer la misandrie ironique.

1

Le principe ? Dénoncer par l’absurde les accusations de « misandrie » en jouant à fond cette carte de la haine des hommes et en faisant croire au grand complot féminazi.

C’est un concept qui m’a d’abord interrogée mais auquel j’ai rapidement adhéré. J’ai donc à mon tour écrit « hystérique » dans ma biographie Twitter, me suis présentée comme une extrémiste castratrice lorsque ça me faisait rire et que je sentais une certaine crispation chez les personnes me faisant face, ai fièrement revendiqué ma misandrie et avoué traquer les hommes la nuit avec mon gang de super copines féministes quand on me demandait si quand même, je ne détestais pas un peu les hommes, et je me suis bien marrée à faire croire à l’existence d’un vaste complot visant à instaurer une dictature matriarcale dans laquelle tous les hommes seraient asservis.

Dans un premier temps, ce recours à la misandrie ironique, c’était surtout une façon de décompresser. On l’oublie un peu trop facilement, mais être féministe et le revendiquer, c’est très, très loin d’être de tout repos. C’est s’exposer à des insultes quotidiennes, sur la toile ou dans la vie courante. Et les insultes sur la toile ne sont pas plus faciles à digérer parce qu’elles sont « immatérielles », j’aimerais bien voir deux minutes votre tête si vous vous réveillez un matin et découvriez des dizaines et des dizaines de messages insultants à votre encontre allant des presque sobres « grosse connasse » à « va te pendre sale pute ». Parfois, ces insultes tournent carrément aux menaces de mort, de séquestration et de viol et autant vous dire que ce n’est pas très marrant non plus. Sans aller jusque-là, être féministe, c’est aussi devoir répondre quasiment tous les jours aux mêmes questions ou « argumentations » un tantinet agaçantes et parfois ouvertement méprisantes du style « Mais tu hais les hommes ou pas ? », « Non mais c’est pas à cause du sexisme que tu vas mal t’as juste des problèmes personnels c’est tout arrête de prendre le féminisme pour une psychothérapie » (vécu, hein) ou le désormais traditionnel « Tu es un peu trop extrémiste quand même ». Alors oui, parfois, ça fait juste du bien de répondre à ça sur le ton de l’humour, a fortiori quand c’est la quinzième fois de la journée qu’on te fait remarquer que tu devrais être plus gentille et souriante et conciliante parce que là tu dessers grave ta cause, attention.

Mais surtout, rapidement, je me suis aperçue que la misandrie ironique permettait de faire un sacré tri dans mes relations, même les plus anodines. Parce qu’en fait, il y a des personnes qui ont pris tout à fait sérieux ce que j’ai pu leur dire. Il y a des gens qui croient réellement qu’on travaille à l’instauration d’un matriarcat et qu’on ne rêve secrètement que d’émasculer tous les hommes peuplant cette planète. Il y a des gens qui, quand vous vous présentez comme « misandre », ouvrent de grands yeux et s’enfuient presque en courant et en poussant des hurlements. Et ça, ça en dit très, très long sur l’image qu’ils se font du féminisme. Je l’ai très vite compris. Au début, j’essayais bien de dédramatiser un peu, d’expliquer ce qu’était la misandrie ironique et de faire remarquer que bon, suffisait de réfléchir deux secondes pour se rendre compte que c’était de l’humour à prendre au cent vingt-septième degré. Oui mais voilà, j’ai croisé des personnes qui ne l’ont pas accepté. Des personnes qui m’ont dit « Non mais Mirka, c’est pas de l’humour ça hein, c’est trop facile, c’est juste de l’extrémisme ».

Et bien désolée les ami.e.s mais oui, je vous l’assure, la misandrie ironique, c’est bien de l’humour. Le truc, c’est que vous avez un peu du mal à le voir pour deux raisons principales :

– Vous croyez réellement qu’il existe un « sexisme inversé », des « extrémistes pour l’instauration du matriarcat », de la « misandrie pure et dure », du « sexisme anti-hommes » mais en fait… non. Pardon hein, mais la misandrie, ça n’existe que dans vos rêves. Comme l’hétérophobie ou le racisme anti-blanc d’ailleurs. Nous vivons dans des sociétés patriarcales où les victimes du sexisme sont les femmes. Oui, en tant qu’hommes, vous pouvez également subir les conséquences de ce sexisme. Vous pouvez entendre des injonctions à la virilité, à la force qui peuvent être pesantes, je l’entends, mais ce n’est absolument pas comparable à ce que vivent les femmes. Parce que ces injonctions, si pesantes qu’elles puissent être, vous les recevez parce que vous êtes dans une position de dominant. Et elles vous permettent de garder cette position ascendante. Je ne dis pas que c’est toujours facile. Je ne dis pas que tous les hommes vivent sans la moindre pression ou le moindre problème, et je sais aussi d’ailleurs que tous les hommes sont loin d’être égaux entre eux, que beaucoup subissent des discriminations liés à leur couleur de peau, à leur origine sociale, à leur orientation sexuelle. Mais fondamentalement, ce ne sont pas les hommes qui souffrent du sexisme. Les hommes cisgenres ne subissent pas de discriminations systémiques liées à leur sexe. Donc non, la misandrie n’est pas l’équivalent de la misogynie parce que ce n’est juste pas comparable. Affirmer le contraire, c’est mettre sur le même plan ce que subissent les femmes et ce que subissent les hommes dans nos sociétés patriarcales. Autrement dit, c’est stupide mais en plus complètement indécent. La misogynie s’inscrit dans un système, un système dans lequel ce sont toujours systématiquement les femmes qui sont en position inférieure. Elle tue tous les jours. Pas les féministes, ni même les misandres si si. Et puis honnêtement, les cercles féministes, je les fréquente depuis des années et je n’ai jamais, pas une seule fois, rencontré de féministes prônant sérieusement un asservissement des hommes par les femmes. Franchement, faut arrêter avec ce délire. Ça n’existe pas.

– Surtout, surtout, vous êtes habitués à un humour oppressif. Vous ne comprenez pas que la misandrie ironique puisse être de l’humour parce que vous avez intégré depuis belle lurette, même inconsciemment, que l’humour s’exprime à l’encontre des opprimé.e.s. Non, on ne peut pas rire de tout. Oui, l’humour peut être et est très souvent carrément oppressif. Sérieusement, ne venez même pas me sortir les classiques « Mais faut rire de tout » et « Non mais on est en démocratiiiiie je dis ce que je veux lol ». Parce que c’est trop facile. C’est trop facile de dire qu’on peut rire de tout alors qu’en vrai, on est très, très loin de rire de « tout ». Alors qu’en vrai, ce sont toujours les mêmes personnes, toujours les mêmes catégories, sur lesquelles on fait des blagues dégueulasses sous couverts d’humour. Vous voulez rire de tout ? Laissez-nous faire nos blagues sur les mâles alphas, les male tears et le complot féminazi sans automatiquement nous qualifier d’extrémistes. Laissez-nous faire des blagues sur les blancs ou les hétéros sans immédiatement hurler au racisme anti-blancs ou à l’hétérophie. Ah mais tiens, tout de suite ça vous intéresse moins, là, c’est bizarre hein.

2

Ce garçon qui a refusé de considérer la misandrie ironique comme de l’humour, ce garçon, à côté de ça, il trouvait très marrant de me faire des blagues ultra spirituelles comme « Va faire la vaisselle au lieu de débattre ». Qu’est-ce qu’on se marre hein. Il y a ce pote, aussi, ce pote qui nous confiait fièrement qu’un de ses passe-temps favoris, c’était de faire des blagues sexistes à une fille qu’il savait féministe juste pour l’énerver. Vous, vous avez donc le droit de nous dire de la fermer parce que la place d’une femme c’est à la cuisine, ça c’est de l’humour et du vrai, en plus, du bon. Et la misandrie ironique, par contre, c’est pas de l’humour mais la preuve que les féministes sont de méga dangereuses extrémistes ? Vous le sentez, là, le double-standard sexiste de merde ?

Alors au final, n’en déplaise à certain.e.s mais surtout à certains, je vais continuer à jouer la misandre extrémiste et je m’en fiche un peu qu’on puisse le prendre au sérieux –parce que si tel est le cas, ça veut dire que moi, je n’ai pas du tout à vous prendre au sérieux. Quand vous croyez au complot féminazi, c’est que vous avez déjà décidé de toute façon que les féministes sont coupables et le resteront quoi que l’on puisse vous dire alors j’ai pas spécialement envie de perdre même une nanoseconde pour vous.

Et puis, il va falloir s’y habituer : nous aussi, on veut et on peut faire de l’humour. Et même qu’il est souvent bien plus drôle que votre humour oppressif.

Bilan : un mois au fil des autrices

Il y a quelques temps, je décidais de me lancer dans une sorte de défi littéraire pour une période de grosso modo six mois : ne lire que des femmes, c’est-à-dire ne lire que des autrices. Comme je ne souhaitais pas me contenter d’un article annonçant ce challenge et d’un article l’achevant officiellement, j’ai décidé de rédiger plusieurs articles au long de ces six mois pour partager avec vous mes impressions mais aussi, surtout même, mes coups de cœur.

Cet article fait donc le bilan d’un mois de lectures d’autrices. En fait, cela fait plus d’un mois que je me suis lancée là-dedans maintenant mais j’ai un peu traîné à la rédaction de ce récapitulatif et il aurait dû être posté il y a bien deux semaines déjà. Je vais donc ici parler de cinq livres seulement, même si j’en ai déjà lu d’autres depuis.

Autrices

Le livre avec lequel j’ai inauguré mon défi est une biographie romancée de Phoolan Devi, sobrement intitulé Devi, qui a été écrite par Irène Frain. C’est un roman que je n’ai mis que très peu de temps à lire pour au moins deux raisons : la première est le style très prenant d’Irène Frain. Cela rend la lecture aisée, fluide, mais la langue n’en est pas pour autant lésée puisqu’il y a des passages véritablement magnifiques du simple point de vue stylistique, des descriptions très imagées qui vous plongent dans les décors de l’action et une manière de narrer l’histoire qui vous empêche de vous arrêter –même quand il est déjà deux heures du matin et que bon sang, vos yeux commencent à pleurer tant ils sont fatigués. La deuxième raison est le personnage de Devi en elle-même, femme extraordinaire au destin non moins extraordinaire. J’ai choisi de lire ce livre après avoir lu, sur le blog de Pénélope Bagieu, une bande-dessinée narrant la vie de Phoolan Devi. J’ai été impressionnée par le courage dont a su faire preuve cette jeune femme tout au long de sa vie, vie qui ne lui aura pourtant rien épargné : vendue dès son plus jeune âge, victime de violences conjugales, de pédophilie, de viols répétés et souvent collectifs, Devi a subi de plein fouet la violence machiste tout au long de sa vie. Elle en a tiré une force incroyable, une force l’ayant animée lorsqu’elle est devenue une bandit pillant les villages indiens de castes supérieures pour reverser les gains aux castes inférieures. C’est aussi cette volonté inaliénable qui l’a menée, elle, la femme issue de l’une des plus basses castes de la société indienne, à exercer la fonction de député. Le roman d’Irène Frain ne couvre pas cette période, s’arrêtant à la reddition de Devi : lorsqu’elle accepte de déposer les armes et de renoncer à sa vie de bandit. Il aurait bien sûr été très intéressant d’en apprendre davantage sur sa vie en tant que députée, mais aussi en prison où elle a dû passer plus de huit ans après s’être rendue. C’est peut-être la seule petite chose qui ait manqué à ma lecture. Mais c’est un livre que je recommande malgré tout, et en fait il n’y a pas de « malgré tout », je le recommande simplement, vivement, fortement. Parce qu’on ne connaît que trop peu les femmes d’exception. Parce qu’elles n’ont pas leur place dans nos manuels scolaires ou dans notre histoire nationale. Parce qu’il est plus que temps de leur donner cette place.

Attention, toutefois. C’est un roman incroyablement violent, contenant des scènes explicites de viol, et mieux vaut avoir le cœur bien accroché à la lecture de certains passages. Sérieusement, ne négligez pas cet aspect avant de vous lancer dans votre lecture. Elle peut être très, très dure.

Après une telle lecture, j’ai eu envie de me lancer dans quelque chose de moins émotionnel –disons. En fait, ça n’a pas vraiment été le cas, même si la lecture de La pluie d’été de Marguerite Duras a été plus reposante que celle de Devi. Je n’avais encore jamais lu quoi que ce soit de Marguerite Duras, pourtant sans doute l’une des autrices les plus fréquemment citées quand il est question de littérature féminine. C’est désormais chose faite et j’ai bien l’intention de recommencer puisque j’ai beaucoup aimé ce court roman. Il se lit très facilement, en un jour pour ma part, mais ne se laisse pas oublier aussi aisément. Il raconte l’histoire d’une famille pauvre composée de nombreux enfants, dont l’héroïne et le héros que sont Jeanne et Ernesto, famille vivant dans la commune de Vitry-sur-Seine. Il n’y a pas réellement d’action à proprement parler dans ce livre, mais une et en fait plusieurs réflexions qui s’étirent tout au long du roman et qui sont particulièrement prenantes. Au fil de ma lecture, je me suis sentie happée dans une sorte de mélancolie qui n’a rien de très surprenante puisque l’une des réflexions principales de l’ouvrage se base sur le sortir de l’enfance et l’entrée dans la vie adulte. Si les phrases, hachées mais rythmées, sont assez simples, les sensations éprouvées ne le sont donc pas pour autant. Et puis bien sûr, il y a le sujet principal qui a de quoi interroger à la lecture : l’amour entre Jeanne et Ernesto, l’amour incestueux entre Jeanne et Ernesto. Là encore, à prendre en compte avant de se lancer dans sa lecture –il s’agit d’une relation consentie, mais qui n’en reste pas moins une relation incestueuse. Je ne vais pas cacher que cela m’a pas mal dérangée, et c’était d’ailleurs la première fois que je lisais un roman faisant ouvertement état d’une relation incestueuse, mais Marguerite Duras a une façon de narrer son histoire qui fait que l’on accepte malgré tout cet état de fait et que l’on s’attache aux deux personnages –surtout Jeanne, personnellement. Finalement, je suis ressortie de cette lecture assez retournée là encore, des questions plein la tête, et c’est là aussi un roman que je ne risque pas d’oublier de sitôt.

Ma troisième lecture a sans doute été, des cinq dont il est question dans cet article, mon plus gros coup de cœur. Il s’agit du roman sans doute le plus connu de Françoise Sagan : Bonjour tristesse. Une nouvelle fois, j’avais déjà entendu parler de cette autrice sans ne l’avoir jamais lue et s’il me fallait encore une preuve que les autrices sont déconsidérées, je l’avais là bien en main. Bonjour tristesse est assez unanimement reconnu comme un classique de la littérature française et n’est pour autant jamais même mentionné dans les manuels scolaires, ne m’a jamais été présenté dans le moindre cours de français et ne s’est jamais retrouvé sur mes copies d’examen. Faudrait quand même pas voir à vraiment lire des bonnes femmes, hein. Toujours est-il que j’ai littéralement adoré ce roman, qu’il ne m’a fallu que très peu de temps pour le lire et que j’ai bien l’intention de lire d’autres ouvrages de Françoise Sagan dès que j’en aurais la possibilité. C’est l’histoire de Cécile, en vacances avec son père et Elsa, la compagne de ce dernier. Cécile s’entend bien avec Elsa seulement voilà, une certaine Anne s’immisce alors dans leur été. Cécile l’admire mais la craint également, en sachant son père amoureux et ne souhaitant pas perdre la complicité de ce dernier au profit d’Anne. Un subtil combat s’engage alors entre les trois femmes jusqu’au dénouement, tragique, faisant faire à Cécile la connaissance de la tristesse. L’histoire est passionnante, très, très prenante, il est très difficile de relâcher ce livre après s’en être saisi et j’ai été impressionnée par la maturité littéraire de Françoise Sagan : elle n’avait que dix-huit ans lorsqu’elle a rédigé ce roman. Si vous avez ne serait-ce qu’un tout petit temps de temps devant vous, surtout n’hésitez pas : il faut que vous lisiez Bonjour tristesse !

Forcément, quand vous venez d’achever une lecture si plaisante, la barre est placée assez haut pour la prochaine autrice. J’ai donc décidé de me tourner vers une valeur sûre, une autrice dont je n’avais jamais rien lu (encore !) mais dont j’avais eu de très bons échos par ma mère qui adorait ses œuvres quand elle avait mon âge : Colette. En fait, j’avais déjà lu un extrait de La chatte sans parvenir à me souvenir à quelle occasion –baccalauréat ou cours, vraiment, je ne me souviens pas. C’est donc vers ce roman que je me suis dirigée ensuite, en partie pour la raison susnommée, mais aussi, je dois l’avouer, parce que j’adore les chats et que j’étais donc bien curieuse de découvrir cette histoire. La chatte est là encore un roman assez court, qui peut se lire sur quelques jours seulement voire une seule journée si vous avez du temps devant vous. C’est l’histoire d’un jeune couple, Camille et Alain, et de la chatte de ce dernier, Saha. Camille et Alain viennent de se marier, et on sent pourtant une certaine distance entre eux. Ils emménagent dans un nouvel appartement et Alain doit donc laisser sa chatte derrière lui, dans la maison avec jardin de ses parents. Mais, le cœur lourd, et apprenant que Saha ne supporte guère non plus leur séparation, il décide de la ramener avec lui et impose ainsi à Camille la présence d’une concurrente. En effet, Camille sent bien que Alain lui échappe quelque peu, et elle développe rapidement une jalousie assez forte vis-à-vis de la chatte qu’Alain adore avec tant de passion. De primes abords, c’est une trame qui peut laisser sceptique et je ne voyais moi-même pas bien en quoi une chatte pouvait constituer le moindre obstacle à un jeune couple –ou du moins, pas en ce sens. Mais en fait, l’intrigue est très finement menée et les relations entre Camille, Alain et Saha sont remarquablement dépeintes. Le roman a des allures de tragédie, avec ses cinq actes bien distincts dont l’acte final, celui du geste désespéré de Camille, geste que l’on sent venir de plus en plus fort tout au long de sa lecture, que l’on voudrait ne jamais lire mais dont on sait pourtant pertinemment qu’il va se produire. C’est là encore très prenant, très rondement mené et joliment écrit en plus de ça, le roman est très graphique et on est vite imprégné des sensations qu’a voulu faire partager l’autrice. Je pense que vous connaissez la chanson maintenant : lisez-le !

Pour achever ce premier mois, c’est dans une lecture un peu plus conséquente que j’ai décidé de me lancer. Celle de La bâtarde, roman autobiographique de Violette Leduc. Cette autrice, sans doute plus méconnue que celles précédemment citées, m’avait été recommandée par une amie lors de mon entrée à Sciences Po et j’avais déjà lu l’un de ses romans, Ravagée, qui m’avait laissée une impression assez forte et surtout le souvenir d’une langue bien particulière, très, très reconnaissable. Ce n’était pas l’apanage d’un seul roman puisque j’ai retrouvé ce style dès les premières phrases du roman, avec notamment une toute première phrase qui pose bien le décor : « Mon cas n’est pas unique, j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde ». J’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui ont ce don de la première phrase, qui savent vous plonger d’emblée dans leur œuvre et vous donner l’envie de vous accrocher coûte que coûte. Violette Leduc a incontestablement ce talent et Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompé –c’est elle qui la repère parmi les premières, lui apportera un grand soutien tout au long de sa carrière et c’est d’ailleurs elle qui préface La bâtarde. La bâtarde, donc, dans lequel Violette Leduc esquisse le portrait de sa vie sans la moindre concession. Fille illégitime née en 1910, Violette Leduc est aussi tendre envers elle-même que la société de l’époque ne l’était pour les enfants comme elle. Elle ne cherche absolument pas à se présenter sous un beau jour et c’est même plutôt l’inverse, ce qui a le mérite d’être particulièrement prenant et de trancher d’avoir le caractère assez lisse d’autres biographiques que j’ai pu lire et qui ne m’ont en général pas franchement enthousiasmée. Ça en devient même dérangeant, parfois, cette horrible d’image qu’elle a d’elle-même et qui finit par vous confronter à vos propres complexes, à votre propre reflet. Si Violette Leduc ne cherche pas le moins du monde à styliser son personnage, elle ne lésine pas en revanche sur son style linguistique. La langue est absolument magnifique, les phrases courtes, puissantes, très hachées, et l’ensemble a souvent des allures d’impressionnisme transposé à l’écrit. Ce style m’a tout à la fois laissée admirative et, je dois le dire, légèrement pantoise. Il m’a en effet parfois été difficile de bien suivre le fil de l’histoire et d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants tant la langue était stylisée et imagée. Les deux cent premières pages m’ont même été particulièrement difficiles à lire et ce n’est qu’après les avoir englouties que j’ai commencé à réellement apprécier ma lecture et ai donc pu accélérer un peu cette dernière. Je reste donc sur une impression plus mitigée concernant ce dernier roman, mais je ne vous le recommande pas moins pour autant : d’abord parce qu’il y a tout un tas de bonnes choses dedans, ensuite parce qu’à chacun de se faire son propre avis.

D’une façon plus générale, j’ai vraiment, vraiment apprécié l’ensemble de mes lectures et je n’ai pas regretté un seul instant de m’être lancée dans ce défi littéraire. Je craignais bien d’être un peu découragée, ou d’avoir brusquement envie de lire un auteur plutôt que tous les romans dont je me suis dotée depuis le début de l’été, mais ça n’est jamais arrivé. Bien sûr, il m’arrive de vouloir poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart, de souhaiter me lancer dans un nouveau Camus ou de lorgner sur un résumé particulièrement bien rédigé dans une librairie, mais ça ne me dérange pas de devoir remettre tout autant parce que je lorgne tout autant sur tous les romans d’autrices qu’il me reste à découvrir et que je suis toujours particulièrement confuse lorsque j’achève une lecture et qu’il me faut ensuite choisir entre des dizaines d’autres romans qui ont l’air tout aussi merveilleux. Parfois, je voudrais juste pouvoir ne passer mes journées qu’à lire, n’avoir absolument rien d’autre à faire, et ainsi profiter de cette richesse littéraire que nous ont laissée toutes ces femmes exceptionnelles. Comme ça n’est malheureusement pas possible, je vais me contenter, pour l’heure, de poursuivre à mon rythme, de lire autant de romans que je le peux en prenant le temps de les apprécier, et je sais déjà que les six mois sur lesquels ce défi est supposé s’étaler passeront bien plus rapidement que je ne me l’étais figuré. J’espère surtout que, d’ici à la fin de l’année, lorsque ce défi sera achevé, lire des autrices me sera devenu aussi naturel que de lire des auteurs et que mes prochaines lectures s’équilibreront d’elles-mêmes entre auteurs et autrices sans que je n’ai à me lancer le moindre défi pour cela –parce qu’en fait, quand des romans sont aussi formidables, ce devrait juste être naturel de les lire… si seulement l’on ne vivait pas dans une société qui invisibilise les femmes de talent, et qui a invisibilisé si longtemps les autrices.

Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

beyonce-thank-you-gif

Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

Lire et partager #AuFilDesAutrices

Il a quelques semaines, j’ai parlé de mon désir de lire davantage de femmes après avoir constaté que mes lectures étaient essentiellement masculines et ce, depuis des années déjà –et tout particulièrement depuis que je lis de la littérature classique dont les figures les plus encensées sont presque systématiquement des hommes.

Gouges_Olympe_de_08_mini

J’ai fait une véritable razzia littéraire depuis cet article et ai considérablement agrandi ma bibliothèque, preuve en est s’il en fallait encore une que les autrices sont nombreuses elles aussi et qu’il y a largement de quoi assouvir son désir de lecture avec leurs œuvres. Depuis la fin du mois de juin, j’ai donc vraiment commencé à ne lire que des femmes et compte continuer sur cette lancée jusqu’à la fin de l’année, tant pour prouver que les femmes ont laissé des écrits suffisamment conséquents pour pouvoir s’en contenter des mois durant que pour rattraper des années de lectures masculines.

J’attaque mon troisième roman seulement depuis le début de mon défi, en l’occurrence Bonjour tristesse de Françoise Sagan, mais déjà je sais que je tiendrais aisément jusqu’en décembre et peut-être même au-delà. J’ai acquis un très grand nombre de romans, qui ont tous l’air passionnants et que j’aimerais pouvoir dévorer d’un seul coup tant je suis parfois incapable de choisir une fois qu’une lecture est achevée. Mes trois premiers romans m’ont confortée dans cette première impression : j’ai adoré Devi d’Irène Frain –même si l’histoire est très dure et très violente-, j’ai lu La pluie d’été de Marguerite Duras avec fascination et je sais déjà que j’achèverai Bonjour tristesse d’ici demain au plus tard tant l’écriture m’emporte. Faut-il encore le répéter ? Oui, les femmes ont produit une œuvre qui vaut bien celle des hommes. Oui, il y a largement de quoi faire si l’on décide de s’attaquer à la littérature féminine. Non, ce n’est pas moins intéressant que les romans d’auteurs. Non, ce n’est pas plus mièvre, plus sentimental, plus je-ne-sais-quoi –et le roman le plus mièvre que j’ai lu à ce jour a été écrit par un homme, soit dit en passant.

Maintenant, c’est à vous que je fais appel. Je publierai régulièrement des articles sur mon blog pour commenter mes lectures et narrer l’avancée de mon récit. Et j’espère sincèrement que cela fera avancer au moins un minimum la cause des femmes, la représentativité des autrices, l’égalité entre les femmes et les hommes. Je suis aussi lucide, et je sais que les initiatives individuelles ont souvent un impact bien plus considérable lorsqu’elles deviennent des initiatives collectives. Je l’avais déjà dans l’idée quand j’ai créé, au tout début de mon défi, à la lecture de Devi, le hashtag #AuFilDesAutrices. Le principe est simple, utiliser ce hashtag à chaque nouveau roman d’autrice que je lis, en indiquant le titre, le nom de l’autrice, et d’habitude avec une petite image de la couverture –j’aime les jolies couvertures et je suis capable de ne pas acheter un roman si je ne le trouve pas dans l’édition que je préfère. J’utiliserai ce hashtag jusqu’en décembre minimum et je continuerai sans doute au-delà, mais ce que j’aimerais, ce serait que tous les gens qui voudraient voire les autrices être davantage reconnues en fassent de même. J’aimerais que vous partagiez toutes vos lectures d’autrices, et que nous fassions taire une bonne fois pour toute les hypocrites qui prétendent réécrire l’histoire en balançant que les autrices sont moins intéressantes, pas assez nombreuses, et que d’abord « autrice » c’est moche et ça n’a jamais existé –spoiler : c’est faux.

Sur Twitter, @adelelabo a montré que l’on pouvait faire bouger les choses en mettant à mal les idées reçues avec le merveilleux hashtag #LesPrincessesOntDesPoils.

Et si on leur montrait que les princesses ont aussi du talent avec #AuFilDesAutrices ?