Bilan : six mois au fil des autrices

Il y a six mois, je décidais plus ou moins sur un coup de tête de ne me mettre à lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient et avaient toujours été presque exclusivement masculines. En fait, c’était même il y a un peu plus de six mois maintenant mais tous les livres dont je vais parler dans cet article ont été lu avant la fin officielle de ce petit défi personnel –ensuite j’ai juste procrastiné. Ces livres ont été écrits par des femmes, c’est-à-dire des autrices, et pour cette raison sont bien moins mis en avant ne serait-ce que dans nos manuels scolaires ou évoqués lors de nos cours de littérature.

Aujourd’hui, s’il y a bien une chance que je peux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’ils seraient moins bien écrits, moins brillants, moins intéressants que les livres des auteurs –et je vais tout de suite couper court aux éventuels procès en misandrie en disant que oui, oui, j’ai aussi lu énormément d’auteurs au cours de ma vie et notamment ces auteurs dits classiques que l’on étudie en classe, bien plus que d’autrices même, d’où le lancement du défi Au fil des autrices.

Final

Lorsque j’ai rédigé un article bilan à mi-parcours de mon défi littéraire, j’ai expliqué que je n’avais pas seulement décidé de lire des femmes mais aussi de lire des femmes étrangères et des femmes racisées. Si les autrices sont de manière générale bien moins connues, encensées et étudiées que les auteurs, les autrices racisées le sont encore plus et il me paraissait donc important de les mettre en avant elles aussi au travers de ce challenge –d’autant plus que leurs livres ont très souvent été mes favoris, au final. Quant à la littérature étrangère, cela me tenait à cœur pour deux raisons, la première étant que je vis moi-même à l’étranger cette année et que je souhaitais donc découvrir des autrices de mon pays d’adoption, la deuxième étant que la France est très loin d’être le seul pays où les autrices sont invisibilisées et que ce ne sont donc pas seulement les autrices françaises mais toutes les autrices en général qui méritent d’être enfin partagées et reconnues à leur juste valeur –c’est mon côté internationaliste. J’ai encore ajouté un nouveau critère à ma sélection de livres pour compléter mon défi : j’ai essayé de lire davantage d’autrices contemporaines, d’autrices ayant récemment voire très récemment publié leurs ouvrages. Je me suis en effet rendu compte que, les trois premiers mois, j’avais essentiel lu des livres dits « classiques » et ayant pour la plupart plusieurs décennies déjà, or mon but n’était pas seulement de montrer que les autrices ont existé mais qu’elles existent aussi aujourd’hui et que nous n’avons donc pas la moindre excuse pour ne pas les mettre davantage en avant.

Au cours des trois derniers mois de mon défi, j’ai lu donc huit autrices : Harper Lee, autrice étasunienne, Simone de Beauvoir et Annie Ernaux, autrices françaises, Valérie Toranian, autrice française contemporaine, Sofi Oksanen, autrice finlandaise, Božena Němcová, autrice tchèque, et Yasmina Reza et Leïla Slimani, autrices françaises et racisées contemporaines. Entre deux excellents ouvrages, j’ai également lu une bande-dessinée de la dessinatrice Pénélope Bagieu donc j’ai décidé d’également parler dans cet article d’abord, parce que la sous-représentation des femmes ne concerne pas seulement la littérature mais s’étend également au monde de la bande-dessinée –et tant d’autres encore. Ensuite, surtout, parce que la bande dessinée de Pénélope Bagieu est un véritable petit bijou qui fait totalement écho, à mon sens, au défi que je me suis lancée et à cette idée de visibilisation des femmes.

Je vais donc vous parler de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Les belles images, La femme gelée, L’étrangère, Purge, Grand-mère, Heureux les heureux, Chanson douce et Les Culottées.

Mon plus gros coup de cœur a incontestablement été pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, même si la concurrence a été rude puisque j’ai lu la plupart des livres susnommés en un ou deux jours chacun tant ils m’ont emballée –comme quoi, faire une intense pré-sélection ça page. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un livre dont vous avez peut-être déjà entendu parler. Premier et pendant très longtemps unique roman de Harper Lee, il a connu immédiatement après sa sortie un succès mondial et obtenu le prix Pulitzer en 1961. L’ouvrage a été vendu à plus de quarante millions d’exemplaires de par le monde. En 2015, peu avant la mort d’Harper Lee, celle-ci a publié son deuxième et dernier roman, Va et poste une sentinelle, qui est en fait la suite de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, c’est un récit captivant et très entraînant, celui de la petite Scout et de son frère Jem, les deux enfants de l’avocat Atticus Finch. Scout narre son enfance au cœur de l’Alabama des années 1930, en pleine Grande Dépression, d’abord ponctuée d’évènements innocents et anodins jusqu’à ce que son père ne soit amené à défendre au cours d’un procès retentissant Tom Robinson, un noir accusé d’avoir violé une femme blanche. Ce procès, et les conséquences qui en découlent, deviennent rapidement le cœur du roman et font passer celui-ci de fiction mêlant aspects autobiographiques et initiatiques à un véritable roman policier. Bouleversant, ce roman paru au beau milieu du mouvement pour les droits civiques est un véritable plaidoyer pour la justice et l’abolition des discriminations, le tout porté par le sublime personnage de Scout qui est l’une des héroïnes les plus attachantes sur lesquelles j’ai eu l’occasion de lire. C’est un livre absolument magnifique, que je recommande très chaleureusement et qui je crois le livre que j’ai le plus apprécié non seulement ces trois derniers mois, mais même tout au long de l’expérience au fil des autrices.

En quelques jours, j’ai lu à la suite Les belles images de Simone de Beauvoir et La femme gelée d’Annie Ernaux. Ces deux autrices sont considérées comme « classiques » et j’ai très souvent vu leurs noms revenir dans les quelques articles dénonçant l’hyper-masculinité des programmes scolaires et suggérant des autrices à leur place. Annie Ernaux est toutefois moins connue que Simone de Beauvoir et je n’avais avant cela jamais entendu son nom, alors même qu’elle est originaire de mon département et a grandi dans la ville où j’ai passé mon permis –et que dans le même temps, j’ai entendu parler de Guy de Maupassant ou de Gustave Flaubert dès mon plus jeune âge parce qu’ils étaient « locaux ». En tout cas, j’ai apprécié lire les deux romans à la suite parce qu’ils se ressemblent beaucoup tout en se différenciant par certains aspects clés. Dans Les belles images l’héroïne est Laurence, une femme bourgeoise dont la famille est a priori le parfait tableau de la famille idéale, et qui étouffe pourtant dans cette vie dont elle réalise tout au long du roman qu’elle ne lui convient pas. L’héroïne de La femme gelée –roman très autobiographique-, elle, est issue d’un milieu plus pauvre mais a énormément travaillé tout au long de sa vie pour s’en sortir… jusqu’à ce que son mariage ne la confine au rôle de mère de famille et surtout mère au foyer, un rôle qui là encore ne lui convient pas du tout. La lecture de ces deux romans m’a rappelé que quelque soient leurs origines, leurs milieux, leurs âges, les femmes seront toujours susceptibles de subir des discriminations, des stéréotypes et de la violence sexuée juste parce qu’elles sont femmes –parce que le sexisme est une oppression systémique. Mais en même temps, cela m’a aussi rappelé l’intersectionnalité des luttes : la femme pauvre s’en sort encore moins que la femme riche qui elle, au moins, a des loisirs et la possibilité de se mettre à travailler quand elle le souhaite parce qu’elle est suffisamment aidée pour s’échapper un peu de son foyer –ce dont l’héroïne de La femme gelée ne peut que rêver. Sur la forme, les romans de Simone de Beauvoir et Annie Ernaux diffèrent également beaucoup : tandis que Simone de Beauvoir a un style que je qualifierais de relativement classique et une écriture très imagée, les phrases d’Annie Ernaux sont, elles, beaucoup plus courtes, le rythme très haché, l’écriture sans détour. J’ai apprécié les deux, en ceci qu’ils convenaient chacun parfaitement à l’histoire qu’ils écrivaient. Et je suis très curieuse de découvrir les autres romans de ces deux autrices.

Étudiant en République tchèque et ayant consacré mes deux premières années d’études à l’Europe centrale et orientale, j’ai essayé de découvrir et de lire des autrices européennes qui me semblent, de plus, encore moins mises en avant que ne peuvent l’être les autrices anglo-saxonnes. J’ai donc lu Purge de Sofi Oksanen et Grand-mère de Božena Němcová. Je connaissais ce dernier livre de nom, celui-ci était considéré comme un grand classique de la littérature tchèque et l’un des plus connus de tou-te-s les Tchèques. C’est aussi un livre dont j’ai entendu parler en cours puisque Božena Němcová l’a publié en 1855, alors que les Tchèques étaient encore sous domination autrichienne, et qu’elle l’a publié en tchèque, justement. Or, à l’époque, l’allemand était beaucoup plus utilisé que le tchèque, d’où la naissance d’un mouvement culturel intitulé la Renaissance nationale tchèque visant à faire renaître la langue et par là-même l’identité nationale tchèque. Et ce mouvement mettait un accent tout particulièrement sur les femmes : ce sont les mères qui éduquent principalement leurs enfants et donc les mères qui transmettent une langue. En publiant son œuvre en tchèque, Božena Němcová se place donc dans une démarche presque politique, d’autant que son roman est une véritable ode à la République tchèque. L’action se passe dans son village natal où Barunka, une petite fille inspirée de Božena Němcová enfant, est avec ses frères et sa sœur en grande partie éduquée par sa très dévouée et optimiste grand-mère. Le roman n’est pas ponctué d’intenses péripéties, il raconte simplement l’enfance à la campagne d’enfants et de leur adorable grand-mère… et c’est beau. C’est très beau, même, et ayant moi-même grandi à la campagne, je me suis beaucoup retrouvé dans certains passages. Les descriptions m’ont replongée dans mes plus souvenirs d’enfance et j’ai refermé ce livre un petit sourire aux lèvres, peut-être pas emballée mais assurément charmée.

Purge de Sofi Oksanen m’a laissé une impression bien différente et pour cause, on change là complètement de registre. Sofi Oksanen est une autrice finlandaise dont le roman Purge lui a valu la renommée à l’international. Il a remporté de très nombreux prix dans les pays nordiques et même en France. L’histoire commence en 1992 dans un petit village reculé d’Estonie où une vieille dame, Aliide Truu, rencontre une jeune fille blessée et recherchée du nom de Zara. Il s’avère assez rapidement que les deux femmes sont liées et que Zara ne s’est pas retrouvée par hasard dans le jardin de Aliide Truu. Mais derrière ce lien se cachent une sombre histoire familiale, beaucoup de rancœur et de jalousie et aussi tout le poids de l’Histoire –difficile d’en révéler plus sans faire de gros spoilers. C’est un roman bouleversant, très dur, faisant explicitement mention de viol et de violences sexuelles, et qui se lit très rapidement tant il est entraînant. Pour moi qui suis particulièrement intéressée par l’histoire du XXème siècle et aime les romans dans lesquels l’Histoire se dessine en arrière-fond, c’était une très jolie trouvaille et s’il était parfois très dur à lire, je ne regrette pas de l’avoir ajouté à ma liste.

Qui dit mois de décembre dit remise des prix littéraires de l’année. Et cette année, cela ne vous a peut-être pas échappé : les lauréates des principaux prix ont été des femmes. Leïla Slimani a remporté le prix Goncourt avec Chanson douce et Yasmina Reza le prix Renaudot avec Babylone. Que deux femmes remportent les prix littéraires parmi les plus prestigieux, et deux femmes racisées qui plus est, est encore suffisamment rare pour interpeller et j’ai donc demandé certains des livres de ces autrices pour Noël. Immédiatement après les avoir reçus, j’ai donc lu Chanson douce et Heureux les heureux –en attendant de lire Babylone. Heureux les heureux n’est en fait pas exactement un roman mais plutôt un recueil de nouvelles, dont les nouvelles se répondent les unes aux autres puisqu’elles sont chacune centrées sur un personnage qui est souvent cité par la suite dans les autres nouvelles. Toutes ces nouvelles sont centrées sur l’amour… ou ce qu’il en reste. Sont ainsi présentés des couples, des amis, des familles, qui s’aiment ou se sont aimés mais se sont aussi mentis, trompés, éloignés, ou ont été séparés par la vie. Je dois avouer que c’est le livre que j’ai peut-être le moins aimé lire en ceci qu’il dresse un tableau très cynique et assez déprimant de la société d’aujourd’hui. Chaque personnage est toutefois particulièrement fouillé et certains portraits sont très touchants, et valent à eux seuls la lecture !

De Chanson douce, en revanche, je garderai très longtemps le souvenir de ma lecture. Je l’ai dévoré en une journée à peine et je comprends largement pourquoi ce livre a reçu le prix Goncourt. Et on peut dire que Leïla Slimani sait accrocher son lecteur ! Dès les premières lignes, le ton est donné. En deux pages, on apprend que Miriam vient de rentrer chez elle pour y trouver ses enfants morts, assassinés par leur nourrice. On retourne ensuite en arrière, à l’arrivée de Sarah, cette nourrice a priori parfaite, dans la gentille petite famille –et on enchaîne désespérément les pages en espérant comprendre comment donc cela a bien pu arriver. Ce roman se base sur un fait réel : en 2012, à New-York, deux enfants sont assassinés par leur nourrice Yoselyn Ortega. Ici, Leïla Slimani nous montre comment Sarah s’est peu à peu immiscée dans la famille et surtout nous dresse un portrait psychologique édifiant, qui s’il ne permet jamais de comprendre totalement son geste –est-il seulement possible de le comprendre ?- tient en haleine tout au long des quelques centaines de pages composant ce récit. Leïla Slimani signe avec Chanson douce son deuxième roman seulement et on ne peut qu’espérer qu’elle compte en écrire bien d’autres encore. Je crois qu’il va me falloir un long moment encore pour me remettre totalement de cette lecture, qui me trotte encore dans un coin de la tête depuis près de trois mois.

Même les personnes les plus organisées ne sauraient souffrir d’une dose d’inattendu. Bien qu’ayant méticuleusement pensé aux livres que j’allais lire au cours de ce défi, je n’ai pu m’empêcher d’en ajouter un au dernier moment et sur un total coup de tête après en avoir lu la quatrième de couverture en magasin, qui m’a suffisamment accrochée pour que je n’ai envie de lire le roman. Il s’agit de L’étrangère de Valérie Toranian, journaliste qui a notamment été la directrice de rédaction de Elle jusqu’en 2014 avant de devenir la directrice générale de la Revue des deux Mondes. Valérie Toranian est la petite-fille de rescapés du génocide arménien qui se sont réfugiés en France au début des années 1920. Sa grand-mère a travaillé comme couturière à Paris pour faire survivre sa famille. C’est son histoire que conte Valérie Toranian tout au long de son roman, l’histoire de cette grand-mère et sa propre histoire, également, celle de cette petite fille interrogeant sa grand-mère si secrète sur certains sujets. Aravni n’avait que 17 ans lorsqu’elle fut jetée sur les routes avec sa mère, sa tante et sa petite sœur dans d’interminables marches qui coûteront la vie à des milliers de personnes. C’est évidemment une lecture très dure, relatant avec une précision parfois difficile à soutenir les horreurs auxquelles furent confronté-e-s les Arménien-ne-s déporté-e-s à partir de 1915. Des horreurs qu’Aravni a très longtemps gardé en elle, permettant à ses petits-enfants de grandir dans une relative insouciance et de vivre l’enfance qui lui a été arrachée. Certains passages entre Aravni et sa petite-fille sont particulièrement émouvants et si la lecture de L’étrangère fut parfois bien difficile, je ne regrette de m’y être attelé. C’est de plus, je crois, un roman nécessaire sur une histoire encore trop méconnue, trop peu commémorée de nos jours.

Je souhaiterais néanmoins achever ce bilan sur une note plus légère et Les Culottées de Pénélope Bagieu m’en offre une formidable opportunité. Les Culottées, c’est une bande-dessinée qui rend hommage à des femmes exceptionnelles, des artistes, des sportives, des guerrières, des scientifiques, des politiques, des femmes qui déjouent les stéréotypes et défient les normes, des femmes « qui ont bravé la pression sociale de leur époque et inventé leur destin ». Toutes ces femmes ont existé, toutes ces femmes ont marqué leur époque d’une façon ou d’une autre, et pourtant bien peu de ces femmes sont aujourd’hui retenues dans nos manuels d’histoire et dans notre mémoire collective. Au travers de portraits parfois très drôles et souvent très émouvants, Pénélope Bagieu rend hommage à chacun de ces femmes incroyablement culottées.

L’invisibilisation des femmes ne se limite pas à la littérature. L’invisibilisation des femmes touche à toutes les sphères, absolument tous les domaines de la société.

Et cette invisibilisation n’est justifiée par rien d’autre que le sexisme et le patriarcat.

Non, ce n’est pas simplement parce que les femmes étaient moins talentueuses qu’elles n’ont pas été retenues. Elles ont effectivement pu être moins nombreuses que les hommes d’exception parce que la société faisait alors tout pour en leur refusant l’éducation et en minimisant chacun de leurs actes, mais il y a toujours eu malgré tout des femmes exceptionnelles. Des femmes que l’histoire écrite par et pour les hommes n’a pas retenues.

Des femmes auxquelles il serait plus que temps de rendre aujourd’hui la place qui aurait toujours dû être la leur.

En six mois, j’ai lu vingt autrices extraordinaires : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette, Violette Leduc, Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison, Marguerite Yourcenar, Harper Lee, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, Valérie Toranian, Sofi Oksanen, Božena Němcová, Yasmina Reza, Leïla Slimani et Pénélope Bagieu. Je voulais prouver qu’il existait suffisamment d’autrices talentueuses pour se contenter de leur seule lecture pendant six mois et je crois avoir plus que réussi, puisque non seulement j’ai découvert vingt romans incroyables mais qu’en plus, je pourrais continuer ce défi de très longs mois encore et peut-être même des années si l’envie m’en prenait –d’abord parce que je n’ai lu qu’un roman de chacune de ces femmes alors que beaucoup en ont écrit bien d’autres, ensuite parce qu’il reste tellement d’autrices à découvrir dont certaines trônent déjà dans ma bibliothèque en attendant d’être lues. Lire des auteurs ne m’a jamais manqué parce que j’ai été trop rassasiée par l’œuvre des autrices pour ne serait-ce qu’imaginer ce manque. J’ai toujours adoré Albert Camus, Emile Zola ou Guy de Maupassant, maintenant je peux dire que je les adore toujours mais que j’aime tout autant Harper Lee, Colette ou Toni Morrison parce que leurs œuvres n’ont rien à envier à celle de ces grands hommes.

Il y a aussi quelque chose qui m’a particulièrement marqué, ces six derniers mois : ce sont les personnages féminins de ces autrices. Beaucoup d’auteurs ont leur personnage féminin emblématique, comme la Emma Bovary de Flaubert. Mais en l’espace de six mois, j’ai été plus emballée par les héroïnes de ces autrices que je ne l’ai été tout le reste de ma vie, au premier desquelles la courageuse Scout et l’émouvante Barunka. C’est bien là la seule différence que j’ai pu trouver entre livres d’auteurs et livres d’autrices : j’ai lu les deux, j’ai aimé les deux, j’ai des auteurs favoris comme des autrices favorites, des romans d’auteurs favoris comme des romans d’autrices favorites, mais les personnages féminins que j’ai préféré sont incontestablement ceux des autrices –et d’ailleurs, même avant ça, le personnage littéraire m’ayant le plus marqué était la Joséphine March de Louisa May Alcott.

Maintenant, mon défi va très certainement durer encore un peu plus que six mois puisque je n’avais emporté avec moi à Prague que des autrices et qu’il me reste ainsi bien des livres à lire dont ceux de Maya Angelou, Elena Ferrante, Madame de La Fayette, Daphné du Maurier ou Virginia Woolf. Je compte me remettre à lire des auteurs, bien sûr, j’ai les Rougon-Macquart à terminer, des livres de Kundera à découvrir encore ou Le brave soldat Chvéïk à enfin dévorer, mais je sais que maintenant mes lectures seront beaucoup plus équilibrées pas parce que je vais me forcer, pas parce que je vais faire « un sacrifice », mais parce que j’ai découvert que tout au long de ma vie, j’étais passée à côté d’un nombre incalculable de livres pour la simple et unique raison qu’ils avaient été écrits par des femmes, des livres formidables que j’ai envie de découvrir les uns après les autres et dont je n’aurais sans doute pas assez de toute une vie pour les dévorer tous. Et si je crois que je n’aurais même plus besoin de réfléchir pour que mes lectures soient désormais plus équilibrées, je vais continuer à me lancer des défis : j’aimerais lire davantage d’autrices étrangères, j’aimerais découvrir des autrices asiatiques et africaines parce que je réalise que je n’en ai lu aucune, j’aimerais aussi lire des romans d’autrices portant sur les thématiques LGBTQA+ parce que c’est aussi quelque chose qui reste encore assez absent de mes lectures –à l’exception notable de Violette Leduc.

Surtout, maintenant que j’ai les bagages nécessaires pour nourrir mes conversations et argumenter mes positions, j’aimerais continuer à parler de la représentativité des femmes dans la littérature, continuer à militer pour l’utilisation du mot « autrice », continuer à exiger une féminisation de nos programmes scolaires, continuer à faire connaître des autrices. Et pour cela, j’ai besoin de vous : besoin que vous aussi, vous utilisiez le mot « autrice », besoin que vous aussi, vous lisiez des autrices et partagiez vos lectures pour leur donner de la visibilité (le hashtag #AuFilDesAutrices a été créé pour cela sur Twitter).

Et quoi de mieux que de prendre ces bonnes résolutions un 8 mars ?

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Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

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Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.

Bilan : un mois au fil des autrices

Il y a quelques temps, je décidais de me lancer dans une sorte de défi littéraire pour une période de grosso modo six mois : ne lire que des femmes, c’est-à-dire ne lire que des autrices. Comme je ne souhaitais pas me contenter d’un article annonçant ce challenge et d’un article l’achevant officiellement, j’ai décidé de rédiger plusieurs articles au long de ces six mois pour partager avec vous mes impressions mais aussi, surtout même, mes coups de cœur.

Cet article fait donc le bilan d’un mois de lectures d’autrices. En fait, cela fait plus d’un mois que je me suis lancée là-dedans maintenant mais j’ai un peu traîné à la rédaction de ce récapitulatif et il aurait dû être posté il y a bien deux semaines déjà. Je vais donc ici parler de cinq livres seulement, même si j’en ai déjà lu d’autres depuis.

Autrices

Le livre avec lequel j’ai inauguré mon défi est une biographie romancée de Phoolan Devi, sobrement intitulé Devi, qui a été écrite par Irène Frain. C’est un roman que je n’ai mis que très peu de temps à lire pour au moins deux raisons : la première est le style très prenant d’Irène Frain. Cela rend la lecture aisée, fluide, mais la langue n’en est pas pour autant lésée puisqu’il y a des passages véritablement magnifiques du simple point de vue stylistique, des descriptions très imagées qui vous plongent dans les décors de l’action et une manière de narrer l’histoire qui vous empêche de vous arrêter –même quand il est déjà deux heures du matin et que bon sang, vos yeux commencent à pleurer tant ils sont fatigués. La deuxième raison est le personnage de Devi en elle-même, femme extraordinaire au destin non moins extraordinaire. J’ai choisi de lire ce livre après avoir lu, sur le blog de Pénélope Bagieu, une bande-dessinée narrant la vie de Phoolan Devi. J’ai été impressionnée par le courage dont a su faire preuve cette jeune femme tout au long de sa vie, vie qui ne lui aura pourtant rien épargné : vendue dès son plus jeune âge, victime de violences conjugales, de pédophilie, de viols répétés et souvent collectifs, Devi a subi de plein fouet la violence machiste tout au long de sa vie. Elle en a tiré une force incroyable, une force l’ayant animée lorsqu’elle est devenue une bandit pillant les villages indiens de castes supérieures pour reverser les gains aux castes inférieures. C’est aussi cette volonté inaliénable qui l’a menée, elle, la femme issue de l’une des plus basses castes de la société indienne, à exercer la fonction de député. Le roman d’Irène Frain ne couvre pas cette période, s’arrêtant à la reddition de Devi : lorsqu’elle accepte de déposer les armes et de renoncer à sa vie de bandit. Il aurait bien sûr été très intéressant d’en apprendre davantage sur sa vie en tant que députée, mais aussi en prison où elle a dû passer plus de huit ans après s’être rendue. C’est peut-être la seule petite chose qui ait manqué à ma lecture. Mais c’est un livre que je recommande malgré tout, et en fait il n’y a pas de « malgré tout », je le recommande simplement, vivement, fortement. Parce qu’on ne connaît que trop peu les femmes d’exception. Parce qu’elles n’ont pas leur place dans nos manuels scolaires ou dans notre histoire nationale. Parce qu’il est plus que temps de leur donner cette place.

Attention, toutefois. C’est un roman incroyablement violent, contenant des scènes explicites de viol, et mieux vaut avoir le cœur bien accroché à la lecture de certains passages. Sérieusement, ne négligez pas cet aspect avant de vous lancer dans votre lecture. Elle peut être très, très dure.

Après une telle lecture, j’ai eu envie de me lancer dans quelque chose de moins émotionnel –disons. En fait, ça n’a pas vraiment été le cas, même si la lecture de La pluie d’été de Marguerite Duras a été plus reposante que celle de Devi. Je n’avais encore jamais lu quoi que ce soit de Marguerite Duras, pourtant sans doute l’une des autrices les plus fréquemment citées quand il est question de littérature féminine. C’est désormais chose faite et j’ai bien l’intention de recommencer puisque j’ai beaucoup aimé ce court roman. Il se lit très facilement, en un jour pour ma part, mais ne se laisse pas oublier aussi aisément. Il raconte l’histoire d’une famille pauvre composée de nombreux enfants, dont l’héroïne et le héros que sont Jeanne et Ernesto, famille vivant dans la commune de Vitry-sur-Seine. Il n’y a pas réellement d’action à proprement parler dans ce livre, mais une et en fait plusieurs réflexions qui s’étirent tout au long du roman et qui sont particulièrement prenantes. Au fil de ma lecture, je me suis sentie happée dans une sorte de mélancolie qui n’a rien de très surprenante puisque l’une des réflexions principales de l’ouvrage se base sur le sortir de l’enfance et l’entrée dans la vie adulte. Si les phrases, hachées mais rythmées, sont assez simples, les sensations éprouvées ne le sont donc pas pour autant. Et puis bien sûr, il y a le sujet principal qui a de quoi interroger à la lecture : l’amour entre Jeanne et Ernesto, l’amour incestueux entre Jeanne et Ernesto. Là encore, à prendre en compte avant de se lancer dans sa lecture –il s’agit d’une relation consentie, mais qui n’en reste pas moins une relation incestueuse. Je ne vais pas cacher que cela m’a pas mal dérangée, et c’était d’ailleurs la première fois que je lisais un roman faisant ouvertement état d’une relation incestueuse, mais Marguerite Duras a une façon de narrer son histoire qui fait que l’on accepte malgré tout cet état de fait et que l’on s’attache aux deux personnages –surtout Jeanne, personnellement. Finalement, je suis ressortie de cette lecture assez retournée là encore, des questions plein la tête, et c’est là aussi un roman que je ne risque pas d’oublier de sitôt.

Ma troisième lecture a sans doute été, des cinq dont il est question dans cet article, mon plus gros coup de cœur. Il s’agit du roman sans doute le plus connu de Françoise Sagan : Bonjour tristesse. Une nouvelle fois, j’avais déjà entendu parler de cette autrice sans ne l’avoir jamais lue et s’il me fallait encore une preuve que les autrices sont déconsidérées, je l’avais là bien en main. Bonjour tristesse est assez unanimement reconnu comme un classique de la littérature française et n’est pour autant jamais même mentionné dans les manuels scolaires, ne m’a jamais été présenté dans le moindre cours de français et ne s’est jamais retrouvé sur mes copies d’examen. Faudrait quand même pas voir à vraiment lire des bonnes femmes, hein. Toujours est-il que j’ai littéralement adoré ce roman, qu’il ne m’a fallu que très peu de temps pour le lire et que j’ai bien l’intention de lire d’autres ouvrages de Françoise Sagan dès que j’en aurais la possibilité. C’est l’histoire de Cécile, en vacances avec son père et Elsa, la compagne de ce dernier. Cécile s’entend bien avec Elsa seulement voilà, une certaine Anne s’immisce alors dans leur été. Cécile l’admire mais la craint également, en sachant son père amoureux et ne souhaitant pas perdre la complicité de ce dernier au profit d’Anne. Un subtil combat s’engage alors entre les trois femmes jusqu’au dénouement, tragique, faisant faire à Cécile la connaissance de la tristesse. L’histoire est passionnante, très, très prenante, il est très difficile de relâcher ce livre après s’en être saisi et j’ai été impressionnée par la maturité littéraire de Françoise Sagan : elle n’avait que dix-huit ans lorsqu’elle a rédigé ce roman. Si vous avez ne serait-ce qu’un tout petit temps de temps devant vous, surtout n’hésitez pas : il faut que vous lisiez Bonjour tristesse !

Forcément, quand vous venez d’achever une lecture si plaisante, la barre est placée assez haut pour la prochaine autrice. J’ai donc décidé de me tourner vers une valeur sûre, une autrice dont je n’avais jamais rien lu (encore !) mais dont j’avais eu de très bons échos par ma mère qui adorait ses œuvres quand elle avait mon âge : Colette. En fait, j’avais déjà lu un extrait de La chatte sans parvenir à me souvenir à quelle occasion –baccalauréat ou cours, vraiment, je ne me souviens pas. C’est donc vers ce roman que je me suis dirigée ensuite, en partie pour la raison susnommée, mais aussi, je dois l’avouer, parce que j’adore les chats et que j’étais donc bien curieuse de découvrir cette histoire. La chatte est là encore un roman assez court, qui peut se lire sur quelques jours seulement voire une seule journée si vous avez du temps devant vous. C’est l’histoire d’un jeune couple, Camille et Alain, et de la chatte de ce dernier, Saha. Camille et Alain viennent de se marier, et on sent pourtant une certaine distance entre eux. Ils emménagent dans un nouvel appartement et Alain doit donc laisser sa chatte derrière lui, dans la maison avec jardin de ses parents. Mais, le cœur lourd, et apprenant que Saha ne supporte guère non plus leur séparation, il décide de la ramener avec lui et impose ainsi à Camille la présence d’une concurrente. En effet, Camille sent bien que Alain lui échappe quelque peu, et elle développe rapidement une jalousie assez forte vis-à-vis de la chatte qu’Alain adore avec tant de passion. De primes abords, c’est une trame qui peut laisser sceptique et je ne voyais moi-même pas bien en quoi une chatte pouvait constituer le moindre obstacle à un jeune couple –ou du moins, pas en ce sens. Mais en fait, l’intrigue est très finement menée et les relations entre Camille, Alain et Saha sont remarquablement dépeintes. Le roman a des allures de tragédie, avec ses cinq actes bien distincts dont l’acte final, celui du geste désespéré de Camille, geste que l’on sent venir de plus en plus fort tout au long de sa lecture, que l’on voudrait ne jamais lire mais dont on sait pourtant pertinemment qu’il va se produire. C’est là encore très prenant, très rondement mené et joliment écrit en plus de ça, le roman est très graphique et on est vite imprégné des sensations qu’a voulu faire partager l’autrice. Je pense que vous connaissez la chanson maintenant : lisez-le !

Pour achever ce premier mois, c’est dans une lecture un peu plus conséquente que j’ai décidé de me lancer. Celle de La bâtarde, roman autobiographique de Violette Leduc. Cette autrice, sans doute plus méconnue que celles précédemment citées, m’avait été recommandée par une amie lors de mon entrée à Sciences Po et j’avais déjà lu l’un de ses romans, Ravagée, qui m’avait laissée une impression assez forte et surtout le souvenir d’une langue bien particulière, très, très reconnaissable. Ce n’était pas l’apanage d’un seul roman puisque j’ai retrouvé ce style dès les premières phrases du roman, avec notamment une toute première phrase qui pose bien le décor : « Mon cas n’est pas unique, j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde ». J’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui ont ce don de la première phrase, qui savent vous plonger d’emblée dans leur œuvre et vous donner l’envie de vous accrocher coûte que coûte. Violette Leduc a incontestablement ce talent et Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompé –c’est elle qui la repère parmi les premières, lui apportera un grand soutien tout au long de sa carrière et c’est d’ailleurs elle qui préface La bâtarde. La bâtarde, donc, dans lequel Violette Leduc esquisse le portrait de sa vie sans la moindre concession. Fille illégitime née en 1910, Violette Leduc est aussi tendre envers elle-même que la société de l’époque ne l’était pour les enfants comme elle. Elle ne cherche absolument pas à se présenter sous un beau jour et c’est même plutôt l’inverse, ce qui a le mérite d’être particulièrement prenant et de trancher d’avoir le caractère assez lisse d’autres biographiques que j’ai pu lire et qui ne m’ont en général pas franchement enthousiasmée. Ça en devient même dérangeant, parfois, cette horrible d’image qu’elle a d’elle-même et qui finit par vous confronter à vos propres complexes, à votre propre reflet. Si Violette Leduc ne cherche pas le moins du monde à styliser son personnage, elle ne lésine pas en revanche sur son style linguistique. La langue est absolument magnifique, les phrases courtes, puissantes, très hachées, et l’ensemble a souvent des allures d’impressionnisme transposé à l’écrit. Ce style m’a tout à la fois laissée admirative et, je dois le dire, légèrement pantoise. Il m’a en effet parfois été difficile de bien suivre le fil de l’histoire et d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants tant la langue était stylisée et imagée. Les deux cent premières pages m’ont même été particulièrement difficiles à lire et ce n’est qu’après les avoir englouties que j’ai commencé à réellement apprécier ma lecture et ai donc pu accélérer un peu cette dernière. Je reste donc sur une impression plus mitigée concernant ce dernier roman, mais je ne vous le recommande pas moins pour autant : d’abord parce qu’il y a tout un tas de bonnes choses dedans, ensuite parce qu’à chacun de se faire son propre avis.

D’une façon plus générale, j’ai vraiment, vraiment apprécié l’ensemble de mes lectures et je n’ai pas regretté un seul instant de m’être lancée dans ce défi littéraire. Je craignais bien d’être un peu découragée, ou d’avoir brusquement envie de lire un auteur plutôt que tous les romans dont je me suis dotée depuis le début de l’été, mais ça n’est jamais arrivé. Bien sûr, il m’arrive de vouloir poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart, de souhaiter me lancer dans un nouveau Camus ou de lorgner sur un résumé particulièrement bien rédigé dans une librairie, mais ça ne me dérange pas de devoir remettre tout autant parce que je lorgne tout autant sur tous les romans d’autrices qu’il me reste à découvrir et que je suis toujours particulièrement confuse lorsque j’achève une lecture et qu’il me faut ensuite choisir entre des dizaines d’autres romans qui ont l’air tout aussi merveilleux. Parfois, je voudrais juste pouvoir ne passer mes journées qu’à lire, n’avoir absolument rien d’autre à faire, et ainsi profiter de cette richesse littéraire que nous ont laissée toutes ces femmes exceptionnelles. Comme ça n’est malheureusement pas possible, je vais me contenter, pour l’heure, de poursuivre à mon rythme, de lire autant de romans que je le peux en prenant le temps de les apprécier, et je sais déjà que les six mois sur lesquels ce défi est supposé s’étaler passeront bien plus rapidement que je ne me l’étais figuré. J’espère surtout que, d’ici à la fin de l’année, lorsque ce défi sera achevé, lire des autrices me sera devenu aussi naturel que de lire des auteurs et que mes prochaines lectures s’équilibreront d’elles-mêmes entre auteurs et autrices sans que je n’ai à me lancer le moindre défi pour cela –parce qu’en fait, quand des romans sont aussi formidables, ce devrait juste être naturel de les lire… si seulement l’on ne vivait pas dans une société qui invisibilise les femmes de talent, et qui a invisibilisé si longtemps les autrices.

Lire et partager #AuFilDesAutrices

Il a quelques semaines, j’ai parlé de mon désir de lire davantage de femmes après avoir constaté que mes lectures étaient essentiellement masculines et ce, depuis des années déjà –et tout particulièrement depuis que je lis de la littérature classique dont les figures les plus encensées sont presque systématiquement des hommes.

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J’ai fait une véritable razzia littéraire depuis cet article et ai considérablement agrandi ma bibliothèque, preuve en est s’il en fallait encore une que les autrices sont nombreuses elles aussi et qu’il y a largement de quoi assouvir son désir de lecture avec leurs œuvres. Depuis la fin du mois de juin, j’ai donc vraiment commencé à ne lire que des femmes et compte continuer sur cette lancée jusqu’à la fin de l’année, tant pour prouver que les femmes ont laissé des écrits suffisamment conséquents pour pouvoir s’en contenter des mois durant que pour rattraper des années de lectures masculines.

J’attaque mon troisième roman seulement depuis le début de mon défi, en l’occurrence Bonjour tristesse de Françoise Sagan, mais déjà je sais que je tiendrais aisément jusqu’en décembre et peut-être même au-delà. J’ai acquis un très grand nombre de romans, qui ont tous l’air passionnants et que j’aimerais pouvoir dévorer d’un seul coup tant je suis parfois incapable de choisir une fois qu’une lecture est achevée. Mes trois premiers romans m’ont confortée dans cette première impression : j’ai adoré Devi d’Irène Frain –même si l’histoire est très dure et très violente-, j’ai lu La pluie d’été de Marguerite Duras avec fascination et je sais déjà que j’achèverai Bonjour tristesse d’ici demain au plus tard tant l’écriture m’emporte. Faut-il encore le répéter ? Oui, les femmes ont produit une œuvre qui vaut bien celle des hommes. Oui, il y a largement de quoi faire si l’on décide de s’attaquer à la littérature féminine. Non, ce n’est pas moins intéressant que les romans d’auteurs. Non, ce n’est pas plus mièvre, plus sentimental, plus je-ne-sais-quoi –et le roman le plus mièvre que j’ai lu à ce jour a été écrit par un homme, soit dit en passant.

Maintenant, c’est à vous que je fais appel. Je publierai régulièrement des articles sur mon blog pour commenter mes lectures et narrer l’avancée de mon récit. Et j’espère sincèrement que cela fera avancer au moins un minimum la cause des femmes, la représentativité des autrices, l’égalité entre les femmes et les hommes. Je suis aussi lucide, et je sais que les initiatives individuelles ont souvent un impact bien plus considérable lorsqu’elles deviennent des initiatives collectives. Je l’avais déjà dans l’idée quand j’ai créé, au tout début de mon défi, à la lecture de Devi, le hashtag #AuFilDesAutrices. Le principe est simple, utiliser ce hashtag à chaque nouveau roman d’autrice que je lis, en indiquant le titre, le nom de l’autrice, et d’habitude avec une petite image de la couverture –j’aime les jolies couvertures et je suis capable de ne pas acheter un roman si je ne le trouve pas dans l’édition que je préfère. J’utiliserai ce hashtag jusqu’en décembre minimum et je continuerai sans doute au-delà, mais ce que j’aimerais, ce serait que tous les gens qui voudraient voire les autrices être davantage reconnues en fassent de même. J’aimerais que vous partagiez toutes vos lectures d’autrices, et que nous fassions taire une bonne fois pour toute les hypocrites qui prétendent réécrire l’histoire en balançant que les autrices sont moins intéressantes, pas assez nombreuses, et que d’abord « autrice » c’est moche et ça n’a jamais existé –spoiler : c’est faux.

Sur Twitter, @adelelabo a montré que l’on pouvait faire bouger les choses en mettant à mal les idées reçues avec le merveilleux hashtag #LesPrincessesOntDesPoils.

Et si on leur montrait que les princesses ont aussi du talent avec #AuFilDesAutrices ?

Je suis une autrice

J’étais tellement petite quand j’ai commencé à rédiger des histoires que je n’ai absolument pas songé à la façon dont il convenait de me qualifier. D’ailleurs, je n’écrivais que de petites histoires par-ci par-là, le plus souvent basées sur des œuvres fictionnelles, et la profession à laquelle j’aspirais était celle de vétérinaire. En grandissant, j’ai par contre commencé à me poser des questions sur le mot qu’il convenait d’utiliser pour définir mon écriture. J’ai peu à peu cessé de la considérer comme un « simple » passe-temps sans importance, et ça a notamment été très vrai lorsque j’ai terminé mon premier roman –entièrement original, celui-ci. A ce moment, même si je ne me considérais pas comme un auteur professionnel ni même n’envisageais de le devenir, je n’ai pas trouvé disproportionné de me qualifier d’écrivain. J’écrivais des histoires, beaucoup, qu’elles soient fanfictionnelles ou originelles, et j’étais capable de mener à terme des projets. Que je sois publiée ou non, rémunérée ou non pour cela n’avait donc pas d’importance. Je me considérais bel et bien comme un écrivain.

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Je dis bien « un » écrivain, parce que je ne l’ai pas tout de suite féminisé. Mon ordinateur me signalait comme étant une faute le mot « écrivaine » et aujourd’hui encore, l’Académie française ne tolère pas la féminisation des noms de métier dont écrivain et auteur. Au fil du temps, j’ai cependant pris l’habitude d’ajouter un « e » au mot, qu’il soit celui d’écrivain ou d’auteur. J’étais désormais une écrivaine, une auteure. J’étais bien petite, étudiante, brune, curieuse, je ne voyais pas bien pourquoi je ne pouvais pas être une écrivaine. Le féminisme prenait une part de plus en plus importante dans ma vie et je percevais de mieux en mieux le poids capital du langage dans le maintien des stéréotypes sexués. Refuser de féminiser « auteur » et « écrivain », c’est quelque part laisser entendre que ces professions sont réservées aux hommes ou, ce qui est peut-être plus pernicieux encore, que seuls les hommes produisent des œuvres supposées faire mériter le qualificatif d’écrivain. Bien sûr, écrire des romans n’est aujourd’hui pas réservé aux hommes et les mauvaises langues me diront que, quand même, ce n’est pas si important le langage et il y a des combats plus importants à mener –si vous avez déjà utilisé cet argument, félicitations, vous avez votre place au sein du Bingo féministe 2016.

Et puis, il n’y a pas si longtemps que ça, j’ai entendu pour la première fois le mot « autrice ». Pour être honnête, je l’ai d’abord trouvé tout bonnement affreux, l’ai immédiatement repoussé et ai décidé de continuer à utiliser le mot « auteure » qui me paraissait bien plus doux à l’oreille. Jusqu’à ce que n’intervienne la réforme de l’orthographe et que, assez lassée de voir des gens s’exciter sur des modifications orthographiques qui n’en étaient même pas pour certaines –et oui, jusqu’en 1935 on écrivait bien nénufar et non nénuphar-, je ne fasse quelques recherches sur les réformes orthographiques menées en France. Et ne tombe sur cet article. J’apprends alors que le mot « autrice » n’est pas une aberration mais qu’il a bel et bien existé, au même titre que bien d’autres mots féminins de métiers d’ailleurs. A une époque, les femmes pouvaient ainsi être des autrices mais aussi des philosophesses, des poétesses, des mairesses, des capitainesses, des médecines ou encore des peintresses. Du moins, jusqu’à ce que le cardinal de Richelieu ne fonde l’Académie française en 1634 et ne lance une grande réforme orthographique visant à effacer, bonnement et simplement, les femmes de la vie intellectuelle et politique où elles étaient alors bien présentes –je fais d’ailleurs sur ce point une rapide digression pour rappeler qu’affirmer que les femmes n’ont jamais été très présentes dans l’histoire et qu’on ne peut pas les « sortir de nulle part » pour nos manuels d’histoire est scandaleusement faux, les femmes n’ont pas été absentes, elles n’ont pas été retenues par les hommes ayant écrit l’histoire à leur place, nuance nuance. Tout un tas de métiers n’existent alors plus qu’au masculin et il s’agit très clairement de faire comprendre aux femmes qu’elles n’ont pas la moindre légitimité pour exercer ces professions. Comme quoi, quand les féministes vous expliquent que le langage n’est pas neutre et qu’il contribue à maintenir bien en forme le patriarcat, ce n’est pas par paranoïa ou hystérie mais bien parce que c’est une réalité. Le féminin des métiers a existé, a longtemps été accepté, et c’est bien parce qu’il y a eu une volonté assumée de rabaisser les femmes qu’il a finalement disparu. Ce n’est pas simplement « le hasard » ou « la faute à pas de chance », du tout même. Le langage a été utilisé pour asseoir la domination masculine, au travers de la masculinisation des noms par exemple, mais aussi via cette fameuse règle selon laquelle « le masculin l’emporte » qui elle non plus, n’a rien de légitime ou naturelle. Jusqu’au XVIIIème siècle, c’est ainsi la règle de proximité qui prédomine dans la grammaire française : on accorde le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le féminin peut ainsi très bien l’emporter sur le masculin.

Cette découverte m’a réellement fait réfléchir sur la pertinence de continuer à me définir comme auteure. « Auteure » n’a, contrairement à « autrice », jamais existé dans la langue française et n’est qu’une tentative de féminisation d’une profession somme toute bien timide puisque la différence entre le masculin et le féminin n’est même pas perceptible à l’oral. De plus, quand on réfléchit bien, le mot « autrice » n’est finalement pas si choquant. On dit bien un acteur et une actrice, un conducteur et une conductrice, un facteur et une factrice. Le mot « autrice » ne nous est simplement pas familier, mais un petit effort suffit parfaitement pour s’y accommoder et je pense que demander aux gens de faire cet effort est non seulement légitime mais aussi fondamentalement nécessaire.

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L’entreprise profondément sexiste de l’Académie française a en effet eu une conséquence très concrète qui a été l’invisibilisation des femmes dans de très nombreux domaines et qui se vérifie encore aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil aux programmes lycéens de français pour constater l’absence criante de femmes parmi les personnalités étudiées. Diglee le pointait du doigt il y a un an déjà dans un article drôle mais surtout très émouvant. Et une pétition circule actuellement pour demander au Ministère de l’Education nationale de féminiser les programmes littéraires. Là encore, il convient de rappeler que les autrices ont existé et que l’argument selon lequel « oui enfin on va pas les inventer vos femmes hein » n’est pas fondé. Elles ont existé, mais on les a effacées. Citons Madame de La Fayette, citons Madame de Staël, citons Simone de Beauvoir, citons George Sand, citons Marguerite Duras, citons Juliette Benzoni, citons Colette, citons Virginia Woolf, citons Daphne du Maurier, citons Madame de Beaumont, citons Annie Ernaux, citons Karen Blixen, citons les sœurs Brontë, citons Jean Auel, citons Louise Michel, citons Françoise Giroud, citons Marguerite Yourcenar, citons Nathalie Sarraute, citons Françoise Sagan, citons Assia Djebar, citons Toni Morrison, citons Elsa Triolet, citons Marie Ndiaye, citons Maya Angelou, citons Zora Neale Hurston, citons Violette Leduc, citons Božena Němcová, citons Harper Lee, citons Sofi Oksanen, citons Svetlana Alexievitch. L’Académie française a tout fait pour les faire disparaître –vous noterez d’ailleurs qu’il n’y a que huit femmes membres de l’Académie depuis sa création en 1635 dont cinq le sont actuellement ! Elle a plutôt bien réussi, mais il ne tient qu’à nous de détruire son entreprise et de redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans nos programmes, dans notre histoire et notre culture nationales et aussi… dans nos bibliothèques.

Globalement, j’ai toujours été sensibilisée à la question des femmes mais je me définis comme féministe et militante depuis environ trois ans. La question de la représentativité des femmes est l’une des questions me tenant le plus à cœur puisque c’est la très faible représentation des femmes dans l’histoire qui m’a amenée, presque en premier lieu, à militer. Quand j’ai appris l’existence du mot « autrice » et réfléchi à la place des femmes dans la littérature, étant de plus une lectrice presque compulsive, j’ai d’abord pensé que j’avais dû personnellement lire un certain nombre de femmes malgré leur absence des programmes –je n’ai jamais étudié une femme au lycée en cours de français. Que nenni. Sur les 41 romans que j’ai accumulés dans ma chambre d’étudiante depuis mon installation à Dijon, sept seulement ont été écrits par des femmes. 17%. Même pas un sur cinq. Et très vite me vient un autre constat : en plus de n’avoir lu que très peu de femmes, je n’ai jamais non plus lu leur œuvre mais bien un ou deux romans seulement. Tandis que j’ai acheté et lu les trois-quarts des Rougon-Macquart et dévoré une très bonne partie de l’œuvre de Camus, je n’ai lu que Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, deux nouvelles de George Sand –Pauline et Le château de Pictordu– ou encore un seul roman de Violette Leduc et Svetlana Alexievitch. Et finalement, je ne connais que très peu de femmes de lettres. Bien moins que d’hommes en tout cas.

Les mots ont un sens. Avoir refusé de féminiser « écrivain » et « auteur » pendant des siècles, c’était nier la capacité même des femmes à pouvoir écrire et à mériter d’être reconnues –et surtout retenues. Les mots ont un sens et si « auteure » est aujourd’hui globalement accepté –parce que l’avis de l’Académie française, s’il y a bien une chose à retenir de cet article, c’est qu’on s’en moque mais alors complètement-, il n’a pas non plus la même symbolique que le mot « autrice ». Me définir comme autrice, c’est pointer du doigt l’injustice qui a été faite aux femmes en 1634, c’est dénoncer l’oubli des femmes dans la littérature, c’est redonner une existence aux femmes qui, avant 1634, se sont définies comme autrices. C’est aussi, à titre personnel, une manière de dire haut et fort à l’Académie française que je la considère comme responsable –parmi tant d’autres- des stéréotypes perdurant aujourd’hui encore et qui voudraient que les femmes soient systématiques moins talentueuses que les hommes ou que leurs œuvres ne puissent être lues que par d’autres femmes et pas par l’ensemble de la population quand les œuvres des hommes par contre peuvent être lues par tout le monde. C’est une manière de signifier à l’Académie français que je sais ce qu’elle a fait, je sais sa responsabilité, je sais surtout sa connerie, et je suis bien décidée à la réparer.

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A compter du mois de juin, j’ai décidé de me lancer dans une petite opération de féminisation de ma bibliothèque et de ma culture littéraire. Je ne vais lire que des femmes pendant six mois, histoire de rééquilibrer un peu vingt années de lectures ultra majoritairement masculines. En aucun cas il ne s’agit de bannir les hommes de ma bibliothèque et de ne plus encenser que des femmes –personne ne mettra un terme à mon amour pour Camus et Zola de toute façon et Pour qui sonne le glas est pour l’instant mon gros coup de cœur de l’année avec La guerre n’a pas un visage de femme. Il s’agit simplement de redonner aux femmes la place qu’elles auraient dû avoir tout le reste de ma vie, la place qu’elles auraient dû avoir depuis 1634 même, et la place que je ferai en sorte qu’elles aient à l’avenir.

En attendant, je ne sais pas si l’usage du mot « autrice » va bientôt se repopulariser mais pour ce qui me concerne, j’aimerais qu’on l’utilise désormais pour me qualifier comme je vais le faire moi-même. Soyez auteur, auteure, autrice, écrivain ou écrivaine. Pour ma part, je ne suis plus « seulement » une écrivaine.

Je suis une autrice.

Merci aux personnes ayant échangé avec moi à propos de la littérature féminine sur Twitter, m’ayant fait découvrir des autrices talentueuses et m’ayant aussi malheureusement fait part des mêmes constats quant à leurs bibliothèques et lectures respectives.

Cinq livres qui ont changé ma vie

Pendant des années, j’ai été une lectrice compulsive. Je dévorais chaque ouvrage qui me passait sous la main et était aussi capable de relire un trop grand nombre de fois les romans que j’avais adoré. Mes études supérieures ont mis un certain frein à cet état, d’abord parce que j’ai eu beaucoup moins de temps pour lire et ensuite parce que j’ai pris la très mauvaise habitude de rester sur mon ordinateur jusqu’à tard le soir et à ne plus m’endormir en lisant. Je me force d’ailleurs à reprendre cette habitude le soir et je continue donc à lire, même si c’est à un rythme bien moins effréné qu’à une époque.

Des romans, j’en ai donc lus un très grand nombre et il y en a énormément que j’ai adorés, bien trop pour pouvoir tous les citer. Parmi ces livres, il y en a certains qui ont pris une place toute particulière dans ma vie. J’estime en effet qu’il y a des romans qui ne m’ont pas seulement plu, mais qui ont aussi changé ma vie. Cela ne veut d’ailleurs pas toujours dire qu’ils sont les meilleurs que j’ai pu lire en soit, juste que le fait de les lire a eu une incidence claire sur ma vie. Ils sont cinq, en tout, cinq romans qui ont une place toute particulière dans mon cœur de lectrice compulsive. Des romans que j’ai tous lus il y a plusieurs années au moins, c’est-à-dire il y a suffisamment longtemps pour réellement me rendre compte de l’impact qu’ils ont eu sur ma vie.

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Le premier et sans doute le plus important de tous n’est pas un roman mais une saga, et il s’agit bien entendu de la saga Harry Potter. Je fais partie d’une génération qui a grandi avec cette saga, et je ne suis certainement pas la seule à avoir vu sa vie bouleversée par celle-ci. Les mots sont volontaires et je ne crois pas en faire trop, parce que ma vie n’aurait définitivement pas été la même sans Harry Potter.

Mes parents m’ont lu énormément d’histoires quand j’étais petite et je n’avais qu’une hâte à l’école, celle d’apprendre à lire. Dès l’entrée en école primaire, j’ai donc lu de petites histoires et des romans pour enfants, naturellement, parce que mes parents m’y avaient habituée. Mais aucune de ces histoires ne m’a vraiment touchée ou emballée. Il y en a que j’ai appréciées et dont je me souviens encore aujourd’hui, sans que je ne les ai lues avec ferveur. Le premier livre à m’avoir réellement enthousiasmé a été Harry Potter à l’école des sorciers. Je pense donc que mon goût pour la lecture vient de cette saga parce qu’à partir de sa publication, je n’ai plus seulement lu par habitude ou par reproduction du schéma familial mais bien par goût, par envie, par plaisir. Harry Potter m’a fait prendre conscience de la magie des mots, sans mauvais jeu de mot aucun.

C’est allé plus loin encore. Comme je l’avais expliqué dans cet article, en plus de lire très tôt j’ai aussi écrit mes propres histoires très tôt. Ces histoires étaient alors basées sur ce que je lisais ou regardais à la télévision. Je ne m’en rappelle plus exactement, mais je crois bien que mes toutes premières histoires ont concerné la saga Harry Potter. Ce qui est certain en tout cas, ce qu’il n’y a aucune saga ni aucun roman sur lequel j’ai autant écrit, si l’on excepte peut-être Les enfants de Timpelbach –mais c’est ici plus le film que le livre qui m’a poussée à écrire. Grâce à Harry Potter, j’ai fait fonctionner mon imagination, travaillé mon style d’écriture, appris à approfondir des personnages et à les rendre réalistes et crédibles, achevé mes premières histoires longues et ainsi découvert comment mener une intrigue sur des dizaines de milliers de mots. J’ai à ce jour posté 110 histoires sur le site d’écriture basé sur Harry Potter où je suis inscrite, auxquelles peuvent se rajouter les dizaines d’autres qui dorment sur mon disque dur et dont certaines sont appelées à être retravaillées et achevées.

L’écriture comme la lecture ont aujourd’hui une place considérable dans ma vie. Lorsque je ne vais pas bien, l’écriture est toujours ma thérapie, l’a toujours été et le sera sans doute encore. Enfant, je réalisais mes rêves d’aventure et de magie au travers de mes écrits. Collégienne, je surmontais tant bien que mal mes déprimes en couchant tous mes sentiments sur le papier. Lycéenne, je retrouvais de l’estime pour moi et pour la vie en menant à terme des projets d’écriture me tenant particulièrement à cœur. Je n’ai jamais cessé depuis. Si je n’avais pas eu Harry Potter dans ma vie, je n’aurais peut-être pas eu la lecture non plus et encore moins l’écriture.

Et ma vie n’aurait sans doute pas été aussi belle.

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Mes parents m’ont offert Le journal d’Anne Frank juste avant que je n’entre en sixième. C’est au travers de ce journal que j’ai découvert ce qu’avait été le génocide juif et que je me suis intéressée à l’histoire du XXème siècle et tout particulièrement à celle de la seconde guerre mondiale. Cette lecture m’a profondément remuée. Je me suis attachée à Anne au fil de ma lecture, j’ai trouvé en elle une sorte de grande sœur, puisqu’alors plus âgée que moi, une grande sœur qui m’a été brutalement arrachée à la fin de ma lecture. Je me suis identifiée à cette jeune fille, me suis mise à sa place un nombre incalculable de fois, avant de lire les derniers mots et l’épilogue de l’ouvrage qui m’ont fait la sensation d’une douche froide.

Pendant des années, je me suis adressée à Kitty en écrivant dans mon propre journal, comme l’avait fait Anne des décennies avant moi. C’est d’ailleurs en lisant son journal que j’ai entamé la rédaction du mien, un journal qui me fut particulièrement précieux au collège où il fut très souvent mon unique refuge et mon seul confident.

Anne a aussi renforcé ma passion pour l’histoire. Comme dans le cas d’Harry Potter, j’étais déjà intéressée par l’histoire auparavant ne serait-ce que du fait de la profession de mes parents. Mais la découverte du journal a considérablement accentué cet intérêt. J’ai lu beaucoup d’autres livres et me rappelle d’ailleurs avoir lu les manuels de troisième que possédaient mes parents dès la sixième, le soir avant de m’endormir. J’ai visionné nombre de films, souvent pleuré toutes les larmes de mon cœur, sans pour autant arrêter. En fait, je me suis sentie très vite investie d’un devoir de mémoire. Anne avait été ma confidente, Anne aurait pu être moi, je sentais que je devais faire quelque chose pour honorer sa mémoire et que plus aucune jeune fille ne connaisse un destin semblable à celui d’Anne Frank. C’est comme cela que la lutte contre le racisme et les discriminations est devenu un sujet me tenant tout particulièrement à cœur et la raison première pour laquelle je me suis engagée en politique.

Enfin, Anne a longtemps été l’une des seules femmes historiques de ma connaissance. Mais le fait qu’elle ait été là m’a fait prendre très tôt conscience que les femmes avaient eu toute leur place dans l’Histoire, au même titre que les hommes. J’ai très vite trouvé injuste que l’on ne nous présente que des hommes dans nos cours et nos manuels scolaires, alors même qu’Anne me prouvait que les femmes avaient été toutes autant concernées et avaient tout autant à dire que les hommes. Je m’intéresse aujourd’hui énormément à l’histoire des femmes, parce que j’ai appris bien plus de choses sur les hommes que sur les femmes et que je pense que ça n’est pas normal, qu’il est important de trouver un équilibre, de redonner aux femmes la place qu’elles ont eu dans l’histoire et qu’on leur a sciemment retiré –c’est trop facile de prétendre qu’elles n’ont pas été là, elles l’ont été mais on ne les a pas retenues, ce n’est pas la même chose.

Cet intérêt n’est sans doute pas étranger au fait que c’est Anne et non un homme qui m’a introduite à l’histoire.

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A la fin de la seconde et dans la perspective des épreuves anticipées de français qui se rapprochaient, j’ai songé qu’il serait temps de me mettre à lire de la littérature classique. Je lisais énormément, mais pas le genre de livres que l’on peut citer dans une dissertation de français ou qui sont considérés comme de la « vraie » littérature –même si j’aurais beaucoup à dire sur cette classification douteuse pleine d’élitisme et de mépris de classe. Emile Zola était un auteur dont j’avais suffisamment entendu le nom pour en faire un auteur incontournable. J’ai donc décidé de profiter de mon été pour m’attaquer à l’un de ses romans et j’en ai choisi un parmi les plus connus, Germinal.

J’ai adoré ce roman. Pourtant, je n’étais clairement pas partie dans un bon état d’esprit. Il était pour moi très claire que cette lecture ne serait pas une lecture plaisante. C’était par obligation et non par choix ou désir que je m’imposais de lire Germinal. Il y avait pour moi d’un côté les lectures adolescentes ou enfantines qui étaient plaisantes, et de l’autre les lectures adultes qui étaient ennuyantes et nécessaires. Cet état d’esprit était en plus partagé par tous les jeunes de mon âge que je fréquentais. Lorsque nous avions lu Madame Bovary en dernière année de collège, beaucoup d’élèves s’en étaient plaint, trouvant le livre trop long, trop compliqué, trop barbant. Il s’agissait pour nous tous du premier ouvrage classique que nous lisions. Personnellement, j’avais achevé ma lecture sans trop de difficulté mais sans non plus y prendre un plaisir particulier et cela plus l’état d’esprit de mes camarades m’avait conduite à rester dans cette vision dichotomique de la littérature –susnommée.

Germinal a complètement balayé cette vision. J’ai dévoré cet ouvrage et décidé aussitôt après de me lancer dans la lecture du cycle complet des Rougon-Macquart, dans l’ordre. Je me suis aussi mise à lire d’autres ouvrages de littérature classique, dont l’autre œuvre emblématique de Flaubert d’ailleurs, à savoir L’éducation sentimentale. Germinal a déconstruit tous les préjugés que j’entretenais quant à la littérature classique et je ne lis aujourd’hui pratiquement plus que ça, me rendant compte de l’incroyable richesse qu’offre cette littérature et de tous les livres à côté desquels j’ai pu passer et qu’il me faut maintenant rattraper.

Emile Zola est aujourd’hui mon écrivain préféré avec Albert Camus.

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Ce livre m’a été offert pour un anniversaire et est devenu l’un de mes favoris, si ce n’est le favori. Jusqu’à présent, rien de bien extraordinaire. Mais je n’ai pas seulement dévoré une bonne dizaine de fois ce roman : j’en ai tiré l’inspiration pour de très nombreuses histoires, dont une qui a été mené à terme et qui fut mon premier roman original achevé.

J’écrivais depuis un moment déjà lorsque j’ai lu Le club des incorrigibles optimistes, mais ce livre m’a fait prendre conscience de ce que j’avais envie d’écrire. Avant, je me contentais surtout d’écrire sur les œuvres que j’adorais, dont Harry Potter, sans me lancer dans l’original ou jamais de manière concluante en tout cas. En achevant la lecture de ce roman, je me suis dit que c’était exactement le genre d’histoires que j’avais envie d’écrire. Des histoires sur fond d’Histoire. Des romans se passant au XXème siècle. Des œuvres mêlant les destins de plusieurs personnages différents à chaque fois.

Tous mes projets actuels de romans sont basés sur Le club des incorrigibles optimistes, c’est-à-dire qu’ils ont pour caractéristiques celles que je viens de détailler. Tous ont l’Histoire en toile de fond et font se croiser plusieurs personnages qui sont le plus souvent l’incarnation d’une époque, d’un courant, d’une branche de l’histoire. J’ai réalisé grâce à ce roman que je pouvais mêler deux de mes plus grandes passions, l’écriture et l’histoire. J’ai tout de même ajouté ma propre caractéristique à mes histoires : mes personnages sont presque toujours des femmes quand quasiment tous les personnages du Club des incorrigibles optimistes sont des hommes. Mais ce roman reste une source d’inspiration inépuisable et est toujours une de mes lectures récurrentes.

Il s’agit très souvent du premier roman que je conseille à quelqu’un lorsque l’on me demande des avis.

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Le premier roman de Camus que j’ai eu l’occasion de lire a été La peste, et je crois bien l’avoir préféré à L’étranger. Mais L’étranger, plus que La peste, m’a initié à quelque chose qui était alors très nouveau pour moi : la philosophie.

Je sais bien que Camus n’est pas véritablement considéré comme un philosophe, que même Sartre n’est pas toujours considéré de la sorte alors qu’il a écrit plus d’ouvrages philosophiques –ma mère me raconte souvent cette anecdote sur l’un de ses professeurs d’hypokhâgne qui estimait que Sartre n’était pas un philosophe et entretenait à ce propos une querelle avec un autre de ses professeurs qui lui, affirmait le contraire. Toujours est-il que le premier à m’avoir fait m’interroger sur la philosophie a été Camus, et non les philosophes les plus connus que j’ai ensuite étudiés en terminale.

Sa philosophie de l’absurde, notamment, m’a énormément fait m’interroger et L’étranger reste à ce jour le livre sur lequel j’ai le plus réfléchi. Là encore, mon intérêt pour le XXème siècle est venu renforcer tout cela puisque la philosophie de l’absurde est clairement marquée par une époque, par un certain contexte, même si j’estime que c’est une philosophie qui est finalement toujours très actuelle. J’en ai d’ailleurs là aussi souvent tiré de l’inspiration, certaines de mes histoires, qu’elles soient originales ou fanfictionnelles, étant basé sur ce thème de l’absurdité bien que je sois loin de le maîtriser aussi bien qu’Albert Camus. Par ailleurs, Camus avait aussi une pensée libertaire sur laquelle je me penche de plus en plus et dont je n’aurais sans doute pas même soupçonné l’existence s’il n’était pas devenu l’un de mes auteurs favoris.

Je suis tout bonnement incapable de départager Zola et Camus.

J’ai plus récemment lu des ouvrages dont je pense qu’ils resteront profondément ancrés en moi. Je pense notamment à La guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch. Je n’ai cependant pas encore assez de recul sur ces lectures pour savoir si elles ont réellement changé quelque chose dans ma vie ou si elles n’ont pas été que de simples coups de cœur.

Le verdict tombera d’ici quelques années, probablement dans un nouvel article.