Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

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Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

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Je sais que nous valons mieux que ça

Les occupations d’universités et d’amphithéâtres ne me choquent pas. Les violences policières non plus, parce que je les sais habituelles, mais cela ne m’empêche pas de les trouver scandaleuses –et trop nombreuses, toujours trop nombreuses. Les jeunes qui manifestent me paraissent être bien plus intelligents que ceux les critiquant à coup d’arguments pseudo-intellectuels, des arguments dont j’estime qu’ils ne servent qu’à les dédouaner de leur inactivité bien conciliante. Et je trouve le slogan « Capitalistes, c’est vous les terroristes » carrément percutant.

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Le décor étant posé, je vais pouvoir poursuivre plus avant cet article et essayer de mettre des mots sur ce que je ressens, depuis quelques temps. Ce n’est pas facile, parce que je ressens énormément de choses et que des milliers de pensées m’accaparent l’esprit, et que je n’arrive pas forcément très bien à faire le tri entre tout ça. J’ai vingt ans, mes convictions et mes expériences évoluent, grandement même, c’est normal. Parfois, j’ai juste l’impression qu’elles évoluent un peu trop vite pour que je ne les comprenne bien.

J’ai commencé mon engagement politique en participant à la campagne présidentielle de 2012. J’avais quinze ans, j’ai fêté mon seizième anniversaire en cours de route. J’ai assisté au meeting de François Hollande dans ma région et parcouru des dizaines de kilomètres sur mon vélo pour distribuer ses tracts à la campagne. J’ai recueilli les résultats de toutes les communes de mon canton à chacun des deux tours, les ai compilés et envoyés à l’échelon local supérieur. J’ai fêté l’élection de François Hollande puis celle de ma députée socialiste en m’improvisant serveuse lors d’une petite réception donnée à l’occasion avec tous les représentants locaux du Parti socialiste. J’ai fièrement porté mes idées au lycée et n’ai pas manqué d’arborer ma fierté au lendemain du 6 mai.

Et puis quatre ans sont passés. Quatre ans sont passés et avec eux, mon ouverture sur le cyber-militantisme et toutes les découvertes politiques que cela a impliqué. Quatre ans sont passés et avec eux, mon intérêt toujours plus marqué pour la politique qui m’a amené à lire, débattre, critiquer, remettre en cause. Quatre sont passés et avec eux, mon entrée à Sciences Po et ma rencontre avec tout un tas de gens politisés et pas forcément uniquement gentils petits socialistes ou gentils petits « républicains » -et non, je n’écrirai pas ça sans guillemets, non. Quatre ans sont passées et avec eux, le choix de Manuel Valls comme chef de Matignon, la nomination d’Emmanuel Macron comme ministre de l’économie, « expliquer c’est commencer à excuser », la réforme profondément stupide du collège, la jeunesse sacrifiée sur l’autel de la bien-pensance politique, la justification des contrôles au faciès, « moi j’aime l’entreprise » mais pas beaucoup les salariés, visiblement, les milliards accordés à ces mêmes entreprises et refusés à ces mêmes salariés, la déchéance de nationalité et la déchéance de crédibilité. Quatre ans sont passés et ont fini par m’assener une énième claque : la loi travail.

Tout se mélange dans ma tête. La seule chose qui soit toujours une constante est mon sentiment d’être de gauche. Je me sens « de gauche ». Je ne sais juste plus ce qu’est la gauche. Ecologistes, socialistes de nom, mélenchonistes, anticapitalistes. Tiens, ça je crois que je le suis de plus en plus, anticapitaliste. Antiraciste aussi, mais pas celui vendu par les élites en place, pas ces campagnes dénonçant un certain type de racisme seulement, pas ces campagnes ne dénonçant pas le fond du problème, le racisme systémique, le racisme d’Etat. Comme on ne dénonce pas le sexisme d’Etat d’ailleurs. Je suis altermondialiste, aussi, c’est comme ça que l’on dit je crois. Je suis démocratique, et je le suis d’autant plus que je ne crois plus vivre dans une démocratie. Ici on donne notre avis une fois tous les cinq ans, et il est conditionné par les quelques partis censés te représenter et dans lesquels tu as plutôt intérêt à te retrouver. Sinon, tant pis pour toi. Tu as toujours le vote blanc, mais il n’est pas reconnu, donc oui, tant pis pour toi. Et puis au final, à quoi bon, ce sont toujours les deux mêmes partis qui alternent et celui qui prétend pouvoir mettre fin à ce bipartisme, il fait pas franchement rêver non plus. A quoi bon, à quoi bon.  Ce sont toujours les mêmes aussi, à tel point qu’on s’apprête à faire un remake de 2012 au cas où on n’aurait pas encore bien compris que notre système est malade et qu’il se fout un peu de notre gueule quand même.

C’est flou, tout est flou. Je ne me reconnais pas chez les socialistes. Les écologistes devaient être différents, ils ne le sont pas le moins du monde. Mélenchon a eu l’occasion de nous donner notre Podemos, notre Syriza. Il a échoué. L’extrême gauche, je ne sais pas vraiment si je m’y reconnais, je sais en revanche que voter pour eux ne les fera de toute façon pas arriver au pouvoir. A quoi bon, à quoi bon.

Je crois que l’on vit dans une oligarchie. Je crois que notre système favorise et favorisera les puissants, que Sarkozy ne sera jamais condamné, que les policiers ne seront jamais remis en cause, que le nombre de scandales accumulés n’empêchera jamais le moindre politique de continuer à être élu. Et en même temps, je ne sais pas comment m’exprimer, je ne sais pas quoi dire, pas quoi penser. A quoi bon, à quoi bon dénoncer ? A quoi bon dénoncer quand je ne crois pas que les choses puissent changer ? A quoi bon dénoncer quand je crois que les choses puissent changer, mais que je ne sais pas quoi proposer ? C’est vrai, je n’ai pas de solution, pas de remède miracle. Je crois que l’on vit dans une illusion démocratique, mais je ne sais pas comment faire pour améliorer notre démocratie. Je crois bien en quelques remèdes, je pense que l’interdiction stricte du cumul de mandats et la limitation absolue du nombre de mandats changeraient certaines choses, oui. Je sais aussi que nos élus ne voteront jamais ça. Je crois que la démocratie directe ou participative peut être une bonne chose. Je sais aussi qu’elle est la porte ouverte à des tas de reculs comme sur la question de la peine de mort.

En fait si, je sais une chose. Je suis en colère. Je sais que je suis en colère, très en colère. J’ai vingt ans, et je suis déjà si désabusée. J’ai vingt ans, et je n’ai pas de grands rêves sociétaux, je ne crois pas au grand soir, je ne crois pas à la révolution, je ne crois pas possible l’instauration d’un monde meilleur. J’aimerais, je souhaite tout ça de tout mon cœur, mais je n’y crois pas. Je n’y crois pas parce que cinq années d’expérience politique m’ont laissée révoltée. Révoltée, et désabusée. Les politiques se fichent de nous. Ils se fichent que leurs mesures nous soient bénéfiques ou non. Ils s’en fichent, parce qu’ils savent qu’ils seront réélus et resteront des privilégiés dans notre système quoi qu’il se passe. Ils savent très bien que les privilèges n’ont pas été abolis, simplement déplacés, et ils savent aussi très bien que ça ne changera pas. Parce que le privilège de changer la société, ce sont eux qui l’ont. Parce que l’intérêt à changer la société, ce ne sont pas eux qui l’ont.

Ces dernières semaines, la colère paraît gronder. Les gens, les jeunes surtout, commencent à penser que peut-être, on vaut mieux que cette océan d’impossibles, on vaut mieux que cet avenir inexistant, on vaut mieux que ce que la société actuelle nous a légué. On manifeste. On témoigne. Des vécus absolument poignants fleurissent sur la toile, des histoires bouleversantes de gens ordinaires, de gens qui n’ont pas les privilèges, nous montre bien toute l’injustice de la société dans laquelle nous vivons. Alors on commence à s’indigner. A se révolter. On manifeste, on occupe des amphithéâtres, on jette des œufs, on insulte et on assume.

N’empêche, les politiques, ils ont bien fait leur travail quand même. Parce que ces dernières semaines, on parle de ces jeunes qui commencent à s’engager, on parle d’eux comme de dangereux criminels. Ceux qui occupent les amphithéâtres ? Des paresseux qui dénient aux étudiants le droit de travailler. Ceux qui manifestent ? Des feignasses qui veulent une position dans la société sans travailler pour. Ceux qui lancent des œufs ? De dangereux délinquants qui méritent bien de se faire tabasser. Ceux qui insultent ? De sales petits cons, des connards de gauchistes, et de la « fausse » gauche bien sûr, ou de la vilaine gauche, des gens pas réalistes, des putains d’idéalistes. Qu’est-ce qu’ils l’ont bien fait, leur travail.

Tous les jours et depuis toujours, on nous insulte. On nous méprise. On s’arroge notre parole. On nous fait dire telle ou telle chose. On nous fait justifier telle ou telle politique. On prétend nous servir, nous guider, nous sauver. On nous balance des politiques dégueulasses qui bien sûr ne s’appliquent jamais aux gens les élaborant. On nous maintient dans un système malade, dans un système pourri, dans une crise perpétuelle sans possibilité d’échappatoire. Et le plus beau de tout, on nous fait croire que tout est de notre faute si les choses vont mal. On nous fait croire que le problème, ce sont les étudiants qui manifestent et lancent des œufs et bloquent les lycées, et pas la putain de société dans laquelle on vit. On nous fait croire que nous sommes les seuls responsables des moyens que nous employons, comme si nous avions eu le choix de ces moyens. Comme si nous avions d’autres possibilités d’être entendus. Comme si on nous laissait la parole et la part de pouvoir que l’on est supposé exercer dans notre belle démocratie. Comme si on nous laissait le choix. Comme si nous avions le choix de notre société.

Je vais continuer à soutenir inconditionnellement les manifestants. Parce qu’au-delà d’un projet de loi, c’est tout un projet de société que l’on dénonce aujourd’hui. C’est un ras-le-bol général que l’on exprime. Et si les politiques m’ont appris à ne pas croire au nouveau mai 68, je ne leur ferai au moins pas le plaisir d’arrêter d’en rêver.

Parce qu’on vaut mieux que ça.

On vaut mieux que la société qui nous est imposée.

On vaut mieux que la condescendance voire la haine qui nous est balancée.

Et maintenant, on le sait.

Enfin, on le sait.

On sait au moins ça.

Je sais au moins ça.

Tribulations d’une apprentie féministe

J’ai remarqué que lorsqu’on se revendique féministe, on fait souvent face à des gens qui ont tendance à croire que votre féminisme est inné et que vous avez toujours été ainsi. C’est occulter le fait que le féminisme en tant que tel est un mouvement en constante évolution, et que les éléments le composant (c’est-à-dire nous) évoluent donc aussi. Et au-delà de l’évolution du mouvement, il y a aussi et peut-être même surtout notre évolution personnelle.

Aujourd’hui, j’ai envie de revenir un peu sur mon parcours féministe parce que le féminisme est loin d’avoir été quelque chose d’inné chez moi. Déjà, je n’ai commencé à me définir réellement comme féministe qu’au lycée. Et le militantisme, ça s’est surtout fait sur ces deux dernières années.

Petite, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu très protégé en plus d’être très privilégié d’un point de vue socio-culturel –mes parents sont des professeurs. J’ai toujours vu mes deux parents travailler et mes deux parents s’occuper de ma sœur et moi de façon équivalente. J’ai toujours été aussi proche de mon père que de ma mère et j’ai partagé autant de moments avec chacun d’eux. Bien sûr, il m’est arrivé notamment au moment de la puberté de préférer parler de certaines choses à ma mère plutôt qu’à mon père, mais mon père a toujours été très présent dans ma vie, dans mon éducation, vraiment autant que ma mère. Au final, père et mère me semblaient être deux modèles totalement égaux et pendant longtemps je n’ai même pas constaté l’existence de sexisme ou d’inégalités entre les femmes et les hommes. Mes parents m’ont en plus toujours poussé à faire ce que je voulais, encouragé à développer mes capacités et soutenu dans chacun de mes projets. Enfant, je voulais d’ailleurs faire des études scientifiques, un domaine dont je sais très bien maintenant qu’il reste profondément masculin, mais que je voyais comme parfaitement accessible à l’époque parce que mes parents m’en donnaient l’impression. En somme, j’avais la sensation de pouvoir faire tout ce que je voulais et je ne me sentais pas du tout limitée par le fait d’être une petite fille –en fait, je trouvais même souvent que les garçons craignaient franchement et que les filles, c’était mieux.

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Avec le recul, je me rends compte que j’ai tout de même intériorisé tout un tas de normes et de valeurs genrées. Par exemple, je voulais toujours essayer le maquillage et les talons de ma mère pour être « une vraie femme ». Ma sœur et moi, nous jouions aussi majoritairement avec des jouets typiquement pour filles, comme les poupées. Et au niveau des dessins-animés que nous regardions, ça se vérifiait aussi : on regardait tout ce qui était défini comme était « pour filles », les Winx club, les Totally spies, les Witch… Tout ça n’est pas forcément un mal en soi d’ailleurs. Depuis que je me suis sensibilisée au féminisme, je crois que le genre n’est qu’une construction sociale –un point de vue qui n’engage que moi, au demeurant. Je crois que rien n’est défini par avance ou selon son sexe, et que toutes nos caractéristiques, tous nos goûts, sont le résultat d’un construit social lié à notre genre. Je suis donc pour une déconstruction du genre, pour qu’on arrête d’inculquer telle ou telle valeur à un enfant parce que ce serait soit disant biologique et qu’on laisse ces mêmes enfants faire et aimer ce qu’ils veulent. Mais je suis aussi pour une revalorisation des valeurs féminines, parce que ce qui est associé au genre féminin est systématiquement moins valorisé que ce qui est associé au genre masculin. C’est-à-dire que je suis pour que jouer à la poupée, se maquiller ou regarder Winx club soit tout aussi bien perçu que de jouer aux voitures, faire du football ou regarder Pokémon. Et ne me dîtes pas que tous ces exemples sont perçus de la même façon : une fille qui regarde Pokémon, ça ne choquera pas alors qu’un garçon qui regarde Winx club sera lui tout de suite mal perçu. Sauf que ce n’est pas tant pour le petit garçon que pour la petite fille que c’est violent symboliquement, parce que cela signifie que ce qui est « masculin » est forcément bien et peut être pour les garçons et pour les filles, mais que ce qui est « féminin » ne peut être que pour les filles. Autrement dit, tout ce qui est masculin est neutre et universel alors que le féminin ne peut être que pour les filles, ne peut par définition par intéresser les hommes. Et ce n’est pas qu’une histoire de jouets et de dessins animés, c’est constant : aux filles la sensibilité, la sagesse et le respect, aux garçons la force, l’ambition et l’impulsivité. Et bien sûr, ce sont ces trois dernières caractéristiques qui sont les mieux perçues. Ce n’est pas pour rien que l’on reconnaît unanimement que les filles sont plus sérieuses à l’école mais que malgré ça, ce sont les garçons qui sont davantage félicités par les professeurs, à qui l’on donne davantage la parole et qui ont ensuite les meilleurs postes et les meilleurs salaires. Même s’ils sont moins travailleurs, même s’ils chahutent un peu en cours parce que, vous comprenez, ce sont des garçons, c’est normal qu’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils ont du caractère et besoin de bouger. Par contre, une fille qui s’agite en classe, là tout de suite il ne faut pas, parce que c’est une fille alors elle doit être docile et calme et t’inquiète pas qu’on va bien la sanctionner plus que les garçons pour le lui faire comprendre.

C’est justement comme ça que j’ai commencé à être confronté au sexisme. A l’école, en primaire. J’ai très vite eu beaucoup d’amis, dont plein de filles mais aussi des garçons. Et si j’ai réussi à avoir aussi des amis garçons, c’est parce que ceux-ci me considéraient comme une « fille cool ». Pourquoi ? Parce que je jouais au foot avec eux, parce que je collectionnais les cartes Pokémon avec eux, parce que je m’habillais souvent en pantalon et n’hésitais pas à courir, grimper aux arbres et faire du vélo en chutant cinquante fois. Parce que je me suis totalement pliée aux normes masculines. A l’époque, je ne m’en rendais d’ailleurs même pas compte mais c’est plus tard, en arrivant au collège, que j’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être un problème. Que jamais le moindre garçon ne s’était plié aux normes féminines pour être ami avec moi, que jamais le moindre garçon n’a fait l’effort de s’intéresser à mes « trucs de fille » mais partait du présupposé que c’était à moi de m’intéresser aux trucs des garçons. C’est comme ça qu’au collège, je me suis mise à jouer aux jeux-vidéos pour pouvoir continuer à être acceptée par mes amis garçons, pour pouvoir participer à leurs conservations, parce que jamais il ne leur serait venu à l’esprit de faire le processus inverse. C’était à moi d’intégrer leurs normes et leurs codes et je l’avais bien compris. J’ai donc joué à des jeux comme Call of duty, écouté la musique qu’ils aimaient mieux et suivi des sports comme le football et le rugby qui ne m’avaient jamais intéressé auparavant. Et les trucs « de fille », je les gardais pour mes amies filles. Le problème, c’est que je n’avais justement pas énormément d’amies au collège, il n’y en a eu que trois qui ont été présentes durant les quatre ans de notre scolarité ou presque, dont deux avec qui je me disputais régulièrement et une qui a déménagé la dernière année. J’étais donc prête à faire tout ce qu’il fallait pour être acceptée par les garçons, d’autant qu’à cette époque j’ai commencé à être très mal dans ma peau vis-à-vis de ces mêmes garçons. Je croyais que personne ne m’aimerait jamais, et encore moins en tant que petite amie, j’avais une peur véritablement obsessionnelle de ne pas être aimée. Il y avait d’ailleurs quelque chose de très paradoxal au collège : les garçons aimaient bien se moquer des filles très « filles », très « féminines » justement, ils aimaient bien dire quand vous vous pliiez à leurs normes que vous étiez une fille cool… mais lorsqu’il s’agissait d’avoir une copine, ils la choisissaient toujours parmi ces filles « féminines ». En somme, peu importe que ce que vous faisiez en tant que filles, il y avait toujours un moment où ça n’allait pas.

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Mon ton peut sembler très amer, mais ce n’est pas directement à ces garçons que j’en veux. La plupart ont vraiment été des amis, je les ai vraiment appréciés, et ils ne m’ont jamais directement forcé à faire telle ou telle chose pour leur plaire. Il y en a eu quelques-uns pour profiter de mon mal-être sans scrupule, mais ils n’ont été que très peu nombreux –cela dit, ça a suffi à me foutre en l’air pour plusieurs années. Les autres ont simplement grandi dans un système qui les a placés au centre et leur a toujours appris que c’était normal. Je n’étais d’ailleurs pas la dernière à penser que ça l’était. Je sentais bien par moment que la situation était injuste. Lors d’un voyage scolaire auquel ne participait aucune de mes copines, je suis restée avec les garçons pendant toute la semaine. Quand nous avions du temps libre pour se promener et éventuellement faire des achats, j’ai bien essayé une fois d’aller dans un magasin de vêtements mais ils m’ont tout de suite bien fait comprendre que ça les emmerdait et je n’avais pas envie d’être toute seule à chaque pause. Je les ai donc suivis dans leurs magasins, selon leurs envies, pour ce qui leur faisait plaisir. Et ça nous paraissait à tous normal, même si une part de moi trouvait cela de plus en plus pesant. Le problème, c’est que j’étais très loin d’avoir les connaissances que j’ai aujourd’hui, d’avoir conscience de ce qu’était le sexisme institutionnel et le genre. Je me rendais compte que certaines choses n’étaient pas normales, mais je ne savais pas pourquoi, je ne savais pas l’expliquer ni comment faire pour que cela change. Alors je me taisais.

Puis il y a eu l’entrée au lycée et là, il y a eu de grands changements dans ma vie. Sur mes trois amies, une avait déménagé en Bretagne et l’autre est partie dans un lycée différent du mien. Je me suis donc retrouvée avec une seule amie fille, avec laquelle j’ai eu une très grosse dispute peu de temps après la rentrée qui nous a brouillées pour presque deux ans. Pendant le peu de temps où je suis restée avec elle, nous avons sympathisé avec deux garçons via un autre garçon que nous connaissions déjà d’avant et avec qui je m’entendais bien. Mais lorsque mon amie et moi nous sommes disputés, elle est restée avec ces trois garçons –et vu l’ambiance glaciale entre nous deux, je n’avais pas envie de rester avec eux. Pendant quelques jours, j’ai été très seule et je ne savais pas du tout vers qui aller. Et en fait, je ne suis allée vers personne, c’est une fille de ma classe qui est venue spontanément vers moi me proposer de rejoindre ses amies plutôt que de rester toute seule. J’ai accepté, et ça a été intimidant les premiers jours parce que je ne les connaissais pas alors qu’elles se connaissaient toutes, mais je me suis finalement très vite intégrée au groupe. Pour la première fois de ma vie, j’avais un vrai groupe de copines et seulement de copines. Des filles avec qui je pouvais parler de mes romans favoris et du dernier acteur sur lequel j’avais craqué dans un film, des filles avec qui je pouvais faire les magasins lorsque nous avions une pause et des filles qui ne me sortaient jamais de remarques condescendantes liées à mon genre. Ça a été comme une énorme bouffée d’oxygène pour moi. J’ai totalement arrêté de jouer aux jeux-vidéos ou d’écouter certains groupes, tout simplement parce que je n’avais jamais fait ça pour moi mais pour mes amis et que cette fois, mes amies ne m’imposaient rien. Par contre, je me suis aussi rendue compte que des choses que j’avais cru faire uniquement pour satisfaire les garçons me plaisaient aussi réellement. L’exemple le plus concret, c’est le sport. J’ai réalisé que j’aimais réellement regarder le sport, suivre le football et le rugby, mais aussi faire du sport. D’ailleurs, une de mes nouvelles amies pratiquait l’athlétisme et elle m’a initié à ce sport qui a tout de suite pris une importance considérable dans ma vie –je crois que j’y reviendrais un jour d’ailleurs.

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Le fait d’assumer davantage qui j’étais m’a fait me rendre compte de certaines choses. Notamment, j’ai commencé à penser que j’étais féministe parce que je voulais que les garçons et les filles puissent faire les mêmes choses et que l’on valorise autant ce que faisaient les filles que ce que faisaient les garçons. Ça n’avait cependant rien encore de très concret, je ne connaissais pas de théories féministes, de sites féministes et même très peu de personnes féministes. En plus, malgré mes expériences passées, je restais relativement préservée pour une femme. Je n’avais jamais subi d’agression, je ne connaissais pas le harcèlement de rue (faut dire que j’habitais un minuscule village dont je ne sortais que pour aller au lycée et que nos sorties avec mes copines se faisaient en plein jour, en groupe et dans des rues où l’on croisait essentiellement d’autres lycéens, forcément ça limitait les possibilités aussi), et surtout je m’en sortais très bien scolairement. J’ai finalement tourné le dos à la filière scientifique dont je me suis rendue compte qu’elle ne me correspondait pas –ce n’est d’ailleurs sans doute pas anodin que j’ai fait cette découverte à ce moment alors que je n’avais pourtant jamais aimé les matières scientifiques : mes nouvelles amies étaient des littéraires, des scientifiques et des économistes, bref tout était représenté, alors qu’au collège, mes amis se destinaient quasiment tous à des filières scientifiques. Pour autant, j’ai très bien réussi en filière économique et sociale, j’ai commencé à préparer Sciences Po et tout le monde m’a soutenu, mes amis, mes proches, mes professeurs, tout le monde. Même en sport, où les filles ont tendance à être très dévalorisées, je m’en sortais globalement bien, surtout depuis que je faisais de l’athlétisme, et j’avais donc d’excellentes notes dans absolument toutes les matières. Je majorais chaque trimestre, mes professeurs m’encourageaient énormément, je ne me sentais absolument pas discriminée du fait de mon sexe.

Tout n’allait pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’étais encore en plein dans mes troubles du comportement alimentaire et j’étais souvent très déprimée. Mais je ne me sentais vraiment pas touchée par le sexisme, alors même que mes TCA en étaient pourtant une évidente résultante. Je me disais féministe, mais ça ne se traduisait pas par du militantisme et cela d’autant plus que je ne connaissais personne qui se revendiquait féministe. Les quelques fois où j’ai essayé d’en parler, de dénoncer certains stéréotypes ou certaines représentations de la femme, je me suis entendue répondre « Oh mais t’es pas drôle avec ton féminisme aussi, si on réfléchit comme ça on prend plus de plaisir à rien » parfois de mes propres amies et je n’ai pas cherché à aller plus loin. Je manquais de toute façon totalement de confiance en moi, beaucoup trop pour assumer mes idées et ne pas me laisser démonter par ce genre de phrases. Pourtant, avec le recul, je réalise que déjà au lycée, j’avais conscience de certaines choses comme la sous-représentation des femmes dans l’espace public : ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de consacrer mon TPE à la place des femmes dans la Résistance ou que je m’intéressais de plus en plus aux femmes dans l’histoire. Mais je gardais d’une part l’impression que ça ne me touchait pas directement, et d’autre part la sensation que je ne pouvais rien y faire de toute façon –sensation sans aucun doute bien renforcée par ma timidité alors maladive.

Et puis je suis entrée à Sciences Po. Là, il s’est passé trois choses : premièrement, j’ai recommencé à avoir des amis garçons. Au lycée, j’en avais quelques-uns mais ils m’ont toujours été présentés par d’autres amis, et je les voyais avec mes amies. Je ne me retrouvais quasiment jamais seule avec des garçons, nous étions toujours en groupe avec une majorité de filles. A Sciences Po, ça a été différent. Deuxièmement, je me suis retrouvée avec des gens souvent engagés, qui avaient des opinions parfois très affirmées sur certains sujets et qui n’hésitaient pas à les défendre. Les débats étaient fréquents et comme je l’ai expliqué dans mon précédent article, j’ai peu à peu fini par y prendre part. Au point de lancer un projet féministe sur le campus et d’en devenir la présidente. Enfin, troisièmement, je me suis mise sérieusement à Twitter. Et ça, ça a changé énormément de choses –on pourrait rajouter une quatrième chose : j’ai découvert ce qu’était le harcèlement de rue en habitant pour la première fois en ville.

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Au début, je ne tweetais quasiment pas. Par contre, j’ai commencé à suivre des comptes féministes et c’est comme ça que j’ai véritablement appris sur ce mouvement. Au début, ça passait par deux choses essentiellement : le compte et le blog de Buffy Mars, et le site Madmoizelle. Ça s’est ensuite diversifié, j’ai suivi de plus en plus de femmes différentes, j’ai lu des tas d’articles, j’ai commencé à me forger de vrais arguments et à découvrir qu’il y avait tout un monde derrière les inégalités salariales. Je me suis rendue compte que j’avais une vision du féminisme qui était très blanche et très bourgeoise même. Je ne viens pas d’un milieu économiquement très favorisé, mais ma situation financière est clairement confortable et comme je l’ai déjà dit plus haut, j’ai aussi été très préservée tout au long de ma vie. Que la vie soit plus chère pour les femmes que pour les hommes, qu’il existe une taxe rose notamment, ne m’avait juste jamais effleuré l’esprit. Que le sexisme soit plus violent à l’encontre des femmes racisées que des femmes blanches ne me paraissaient pas non plus une évidence. Je savais que des femmes subissaient le racisme, mais je pensais bien naïvement que racisme et sexisme étaient deux choses distinctes, que je n’étais pas concernée par le racisme mais que face au sexisme, nous étions toutes égales. En clair, je ne connais pas du tout le principe d’intersectionnalité. Je pourrais faire une liste des comptes des comptes qui m’ont énormément appris à ce sujet mais je n’arriverais pas à en faire une qui soit exhaustive alors je vais en citer quelques-unes seulement –et vous inciter vivement à parcourir leurs propres abonnements ensuite ! Il y a donc eu dans un premier temps @s_assbague, @ComicSansInes et @ThisIsKiyemis. Puis j’ai découvert @LifeOfAFoC, qui m’a fait connaître beaucoup d’autres comptes d’ailleurs dont @CherJournal. J’ai aussi suivi des femmes mêlant d’autres luttes encore au féminisme, comme @clemence_h_ qui s’intéresse particulièrement aux enjeux climatiques et à leur impact sur les femmes –même en matière de climat, les femmes sont plus impactées que les hommes. J’ai suivi des femmes géniales comme @ValerieCG qui consacre véritablement beaucoup de leur temps à la lutte pour les droits des femmes. Et de fil en aiguille, j’en suis venue à faire de même.

Ce fut très mesuré au départ. Je me contentais de quelques tweets de temps à autres, et j’avais encore peu d’abonnés et d’abonnements, ce qui ne me permettait pas de vrais échanges. Puis j’ai commencé à m’affirmer plus franchement, j’ai découvert le principe du rant et je m’en suis donnée à cœur joie. J’ai également appris à dénoncer des faits de la vie quotidienne, des choses qui pouvaient m’arriver dans la rue par exemple. Le fait de ne plus garder tous mes doutes et tous mes questionnements pour moi m’a énormément aidée. Pourtant, ça n’a pas toujours été rose. Quand j’ai commencé à avoir un peu plus de visibilité sur Twitter, il m’est arrivé plusieurs fois d’être confrontée à du cyber-harcèlement, à des tweets haineux, à des menaces, à des appels au viol. La première fois, ça a été franchement déstabilisant et je me suis demandée pourquoi je faisais tout ça. Je suis d’une nature très sensible, exprimer mon avis sur la toile m’a longtemps demandé beaucoup d’efforts et quand j’ai reçu ces premières insultes, j’ai pensé que ça n’en valait peut-être pas la peine. Qu’il était inutile que je rumine et me retrouve avec le moral dans les chaussettes pour « quelques tweets ». Mais très vite, je me suis rendue compte que ce n’était pas juste ça. Que ce n’était pas que l’affaire de quelques tweets. Je me suis rendue compte que le militantisme sur Internet a pris une part considérable dans ma vie… et que je n’avais pas envie de m’en passer.

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Être féministe, ce n’est pas toujours facile. Depuis que je le suis, il y a beaucoup de choses qui me mettent en colère, des choses que je ne remarquais pas avant et qui me sautent aux yeux maintenant et me donnent parfois des envies de meurtre. Souvent, même, je me dis que je passe trop de temps à être en colère et que je devrais me ménager, un peu. Et puis je me rends compte que je suis beaucoup plus épanouie depuis que je suis féministe. Certes, je lis tous les jours des tas de choses horribles et j’en veux régulièrement à la terre entière… mais j’ai aussi l’impression de pouvoir avancer. Toutes ces choses, je ne les soupçonnais même pas avant. Et c’était peut-être mieux pour mon humeur, mais je ne risquais pas de faire avancer quoi que ce soit ainsi. Surtout, j’ai l’impression d’être plus en phase avec moi-même. Plus révoltée, mais plus en phase. Parce que j’ai mis des mots sur beaucoup de choses. J’ai compris que toutes mes interrogations quant à mes quelques expériences du sexisme étaient fondées, étaient légitimes, que le problème ne venait pas de moi mais bien d’un système institutionnalisé qui est le sexisme. Et surtout, depuis, je crois que j’assume beaucoup plus la personne que je suis. J’ai compris que j’avais le droit d’aimer des trucs « de fille », que ça ne faisait pas de moi une fausse féministe ou une fille pas cool ou quoi que ce soit, que j’avais aussi le droit d’aimer les trucs « de garçon ». J’ai compris que je n’avais plus à me mettre dans une case, à me plier à ceci ou cela. J’ai compris qu’il n’y avait pas une unique façon d’être une femme. Que de toute façon, quoi que je fasse, ce ne serait jamais suffisamment bien, que je serai toujours trop fille ou pas assez fille. Alors j’ai arrêté de m’occuper du jugement des autres. Si j’ai envie de passer des heures à faire les magasins et de regarder des photos de chatons pendant des heures en disant « c’est trop mignooooon ! », je le fais. Si j’ai envie de regarder un match de rugby en bouffant un kebab et en gueulant contre l’arbitre avec mes potes, je le fais aussi. Et je m’en cogne de ce que les autres peuvent en penser. Ça ne fait pas de moi un garçon manqué ou une fille clichée ou rien du tout. C’est juste moi, qui n’ai de comptes à rendre à personne. Moi qui suis une femme, peu importe la façon dont je me comporte, et qui n’ai absolument pas à en avoir honte.

Et en ce sens, le féminisme m’a totalement libérée.

Et pour rien au monde, je ne serai maintenant prête à y renoncer.

Il me reste énormément de choses à apprendre : je continue à me renseigner sur l’intersectionnalité, je suis perdue sur toutes les questions liées aux transgenres, ou gender fluid, ou queer, j’ai somme toute encore très peu lu d’écrits universitaires sur le féminisme. Il me reste sans doute énormément à affronter aussi : je suis désormais très lucide sur la situation des femmes, je sais ce à quoi je risque de me confronter tout au long de ma vie ou de ma carrière, je sais aussi que je peux à nouveau faire face à des menaces en tant que militante.

Et je m’en moque.

Parce que je ne vais plus m’arrêter, plus maintenant.

Parce que le féminisme fait partie intégrante de moi.

Et parce qu’il m’a appris à assumer entièrement qui je suis.

Les vrais coupables

L’Education Nationale a récemment mis le sujet du harcèlement scolaire au centre du débat. A cette occasion, un clip a été produit que je n’ai pas apprécié outre-mesure pour diverses raisons que je ne détaillerai pas ici. Pourtant, il y a moyen de faire des clips à ce sujet qui soient vraiment percutants. J’en ai vu, réalisés par les élèves eux-mêmes d’ailleurs. Et puis, il y a aussi le fameux clip d’Indochine.

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Je me souviens très bien qu’au moment de sa sortie, il y a cette espèce de polémique stupide quant à savoir s’il fallait le censurer ou non du fait de la violence qu’il montrait. Et pendant que certains s’écharpaient sur la pertinence de montrer cette même violence, ils ne la combattaient pas. Elle existe pourtant, la violence. Et ce n’est pas en fermant les yeux dessus que l’on pourra la faire disparaître. C’est même justement pour ça que j’avais trouvé la réalisation de Xavier Dolan aussi réaliste. Ces gens qui ont les yeux bandés, cette victime qui devient coupable. Cette mort, même. Parce qu’il ne faudrait pas oublier que le harcèlement tue bel et bien, et que si certains ne vont pas jusqu’à se suicider, ils ne s’en remettent jamais totalement

Je n’ai jamais subi de harcèlement scolaire. Il m’a fallu essuyer nombre de remarques lorsque je suis entrée dans le collège de mon père, mais ça n’a jamais été jusque-là. Cela ne m’a pas empêché d’avoir de la peine quand j’entendais tout ce que l’on disait derrière moi. C’est toujours là dans ma tête, ces remarques et sifflets lorsque j’ai fait tomber un verre à la cantine, nouvelle petite sixième, faisant d’autant plus fuser les remarques que j’étais la fille du prof. C’est toujours là dans ma tête, cette fois où un surveillant m’a mis un mot puis me l’a retiré, se rendant compte que je n’avais rien fait, mais où tout le monde, mes amis compris, a tout de suite pensé que c’était la conséquence d’un traitement de faveur et non de ma réelle innocence. C’est toujours là dans ma tête, ces filles qui m’ont traitée de pute lorsque, en troisième, après une horrible quatrième passée à me détester comme jamais, j’ai à nouveau osé revêtir des jupes. Ça n’était cette fois pas lié à mon père, la preuve je connais nombre d’autres filles ayant déjà dû essayer de telles remarques. Qui des années après, se souviennent encore du malaise qu’elles ont ressenti, de ces horribles paroles qu’elles ont eu en tête.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Qu’est-ce que moi, j’ai fait. Pas qu’est-ce que eux, ils ont fait.

Dimanche dernier, il est presque 18h, la nuit est déjà tombée depuis un moment. Je marche dans la rue, je suis seule, au téléphone avec mon père, le bruit de mes talons qui claquent sur le pavé. Je vais chez des amis, on prépare des gâteaux pour notre association, c’est chouette d’ailleurs, ça fait un moment que l’on a n’a pas passé un moment ensemble. Je marche. Je discute avec mon père. Je suis bientôt arrivée, tout va bien, la soirée va être belle.

Arrivent deux hommes. Je ne sais pas quel âge ils ont, il fait sombre, je ne les vois pas bien. Ils sont jeunes, je crois. Ils me proposent d’aller boire un verre avec eux. Je ne les connais pas, je suis au téléphone, je suis seule et deux fois plus petite qu’eux sur une avenue peu fréquentée. Je leur dis non. Je poursuis mon chemin, continue à raconter ma vie à mon père. Ils insistent. Je lâche un non plus ferme, plus fort, mon père me demande ce qu’il se passe. Ils haussent la voix eux aussi, tellement que j’ai l’impression qu’ils sont juste derrière moi alors que j’ai continué à avancer. Qu’est-ce qu’ils gueulent, bon sang. Alors c’est un réflexe que je ne contrôle pas. Je leur fais un doigt d’honneur et je continue à marcher, mon poing brandi vers le ciel. Ce n’est pas du courage, c’est de l’inconscience. C’est ce que je me dis. Qu’ils vont revenir, qu’ils vont me tabasser, que ça y est, c’est fini. Effectivement, ils m’insultent cette fois. Je reçois carrément des menaces de viol. J’ai peur. Je ne me sens pas courageuse le moins du monde, juste apeurée. Je suis petite, je suis menue, je n’ai aucune chance face à eux. Si mon père n’avait pas été là avec moi, même si ce n’est qu’au téléphone, je crois que j’aurais piqué un sprint. Et arrive la question.

Pourquoi j’ai fait ça ?

Je lis tous les jours des témoignages des femmes harcelées et parfois, souvent même, agressées. En ce moment, je suis aussi fatiguée. Le semestre commence à se faire long, la pression l’accompagnant est très lourde. Je stresse tellement que je renoue avec quelques démons, comme ce miroir me renvoyant une image déformée de moi-même ou ce plat de pâtes me faisant culpabiliser. C’est dimanche, j’ai passé la journée à travailler sur une dissertation de droit au lieu de profiter du beau temps. Pourtant, je suis contente. Je vais voir mes amis, je vais voir mon copain, et d’ailleurs, ça va mieux ces derniers temps. La pression commence doucement à diminuer. Je mange à nouveau normalement, sans compter les calories ou je ne sais quoi. Ça va mieux. Ça allait mieux. Et là, deux mecs me filent la trouille de ma vie. Insistent, malgré les refus très clairs, alors que d’ordinaire, ils tournent les talons.

Et j’ai de la peine en entendant tout ce qu’ils disent derrière moi. Je suis belle, puis moche, je suis trop bonne, puis grave coincée, puis une connasse, puis une grosse pute, puis un sale thon. J’encaisse. Puis j’encaisse plus. Je fais ce geste pour moi, pour toutes les autres femmes, pour toutes les autres victimes, et pour tous les gens qui entendent les voix derrière eux. Je le fais par réflexe et le regrette instantanément, me disant que ça va mal finir. Que je n’avais qu’à ne rien dire. Continuer ma route. Encaisser.

Mais en fait, non.

Je ne suis pas la coupable. L’enfant sur le passage duquel se propagent les quolibets n’est pas le coupable. L’élève dont les affaires sont abîmées n’est pas le coupable. La femme agressée sexuellement dans le métro n’est pas la coupable. Le garçon frappé par les gamins de sa classe n’est pas le coupable. La fille que tout l’établissement traite de pute n’est pas la coupable. L’homme dont ses collègues de travail pourrissent la vie n’est pas le coupable.

Les harcelés ne sont aucunement coupables.

Les harceleurs sont totalement coupables.

Cette expérience de fin de semaine n’est pas comparable à ce que subissent certains élèves au quotidien. Elle n’est pas même comparable à ce que subissent certaines femmes, qui ont vécu bien pires que moi. Quelque chose les rapproche pourtant : ce sentiment de culpabilité que l’on ressent. Toute victime de harcèlement s’est déjà demandé ce qu’elle avait fait. Comme si quelque part, nous l’avions un peu cherché.  Et si l’on pense ainsi, ce n’est pas parce qu’on se victimise, ce n’est pas parce qu’on est trop fragile, ce n’est pas parce qu’on est faible. C’est parce que tout participe à nous faire penser aussi. C’est parce qu’un élève harcelé s’entend dire qu’il ne doit pas être très sympa non plus avec ses petits camarades. C’est parce qu’une femme harcelée s’entend dire que c’était pas très malin de mettre une jupe passée une certaine heure. C’est parce qu’un homme harcelé s’entend dire qu’il n’a qu’à s’affirmer aussi, plutôt que de se comporter comme une femmelette (parce que c’est bien connu, les femmes sont naturellement faibles). C’est parce que des évidences à l’image de celles susnommées sont encore loin d’être admises par tous. C’est parce qu’il faut encore rappeler que le seul coupable d’une agression est l’agresseur, que le seul coupable d’un harcèlement est le harceleur. C’est parce qu’il y a encore des gens qui se permettent de dire que le harcèlement scolaire est « l’école de la vie » et le harcèlement de rue « plutôt sympa ».

Juste après la campagne initiée par l’Education Nationale, le Ministère des droits des femmes a lui aussi lancé une campagne de prévention contre le harcèlement dans les transports.

Alors j’attends.

Parce qu’en parler, c’est bien. Parce que le dénoncer, c’est bien. Mais parce qu’aujourd’hui, je ne suis encore qu’une seule pute en marchant simplement dans la rue et que des gamins ressortent traumatisés du système scolaire. Oui, il faut qu’on parle. Oui, il faut qu’on dénonce. Mais je ne suis pas sûre que tout le monde soit encore prêt à nous écouter. Je n’en suis pas certaine, quand je vois des enfants rapporter leur calvaire sans que leur situation ne change, les travailleurs s’entendre dire qu’ils n’ont pas les épaules assez larges pour gérer la pression et les femmes plus résignées qu’autre chose face au harcèlement de rue.

Alors j’attends. Et le prochain qui viendra me harceler, je lui balancerai à nouveau un geste obscène. Ce ne sera pas par courage, encore moins par paranoïa ou hystérie.

Ce sera juste une réaction normale.

Parce que les coupables sont les harceleurs.

Et les harceleurs, je les emmerde.