Bilan : un mois au fil des autrices

Il y a quelques temps, je décidais de me lancer dans une sorte de défi littéraire pour une période de grosso modo six mois : ne lire que des femmes, c’est-à-dire ne lire que des autrices. Comme je ne souhaitais pas me contenter d’un article annonçant ce challenge et d’un article l’achevant officiellement, j’ai décidé de rédiger plusieurs articles au long de ces six mois pour partager avec vous mes impressions mais aussi, surtout même, mes coups de cœur.

Cet article fait donc le bilan d’un mois de lectures d’autrices. En fait, cela fait plus d’un mois que je me suis lancée là-dedans maintenant mais j’ai un peu traîné à la rédaction de ce récapitulatif et il aurait dû être posté il y a bien deux semaines déjà. Je vais donc ici parler de cinq livres seulement, même si j’en ai déjà lu d’autres depuis.

Autrices

Le livre avec lequel j’ai inauguré mon défi est une biographie romancée de Phoolan Devi, sobrement intitulé Devi, qui a été écrite par Irène Frain. C’est un roman que je n’ai mis que très peu de temps à lire pour au moins deux raisons : la première est le style très prenant d’Irène Frain. Cela rend la lecture aisée, fluide, mais la langue n’en est pas pour autant lésée puisqu’il y a des passages véritablement magnifiques du simple point de vue stylistique, des descriptions très imagées qui vous plongent dans les décors de l’action et une manière de narrer l’histoire qui vous empêche de vous arrêter –même quand il est déjà deux heures du matin et que bon sang, vos yeux commencent à pleurer tant ils sont fatigués. La deuxième raison est le personnage de Devi en elle-même, femme extraordinaire au destin non moins extraordinaire. J’ai choisi de lire ce livre après avoir lu, sur le blog de Pénélope Bagieu, une bande-dessinée narrant la vie de Phoolan Devi. J’ai été impressionnée par le courage dont a su faire preuve cette jeune femme tout au long de sa vie, vie qui ne lui aura pourtant rien épargné : vendue dès son plus jeune âge, victime de violences conjugales, de pédophilie, de viols répétés et souvent collectifs, Devi a subi de plein fouet la violence machiste tout au long de sa vie. Elle en a tiré une force incroyable, une force l’ayant animée lorsqu’elle est devenue une bandit pillant les villages indiens de castes supérieures pour reverser les gains aux castes inférieures. C’est aussi cette volonté inaliénable qui l’a menée, elle, la femme issue de l’une des plus basses castes de la société indienne, à exercer la fonction de député. Le roman d’Irène Frain ne couvre pas cette période, s’arrêtant à la reddition de Devi : lorsqu’elle accepte de déposer les armes et de renoncer à sa vie de bandit. Il aurait bien sûr été très intéressant d’en apprendre davantage sur sa vie en tant que députée, mais aussi en prison où elle a dû passer plus de huit ans après s’être rendue. C’est peut-être la seule petite chose qui ait manqué à ma lecture. Mais c’est un livre que je recommande malgré tout, et en fait il n’y a pas de « malgré tout », je le recommande simplement, vivement, fortement. Parce qu’on ne connaît que trop peu les femmes d’exception. Parce qu’elles n’ont pas leur place dans nos manuels scolaires ou dans notre histoire nationale. Parce qu’il est plus que temps de leur donner cette place.

Attention, toutefois. C’est un roman incroyablement violent, contenant des scènes explicites de viol, et mieux vaut avoir le cœur bien accroché à la lecture de certains passages. Sérieusement, ne négligez pas cet aspect avant de vous lancer dans votre lecture. Elle peut être très, très dure.

Après une telle lecture, j’ai eu envie de me lancer dans quelque chose de moins émotionnel –disons. En fait, ça n’a pas vraiment été le cas, même si la lecture de La pluie d’été de Marguerite Duras a été plus reposante que celle de Devi. Je n’avais encore jamais lu quoi que ce soit de Marguerite Duras, pourtant sans doute l’une des autrices les plus fréquemment citées quand il est question de littérature féminine. C’est désormais chose faite et j’ai bien l’intention de recommencer puisque j’ai beaucoup aimé ce court roman. Il se lit très facilement, en un jour pour ma part, mais ne se laisse pas oublier aussi aisément. Il raconte l’histoire d’une famille pauvre composée de nombreux enfants, dont l’héroïne et le héros que sont Jeanne et Ernesto, famille vivant dans la commune de Vitry-sur-Seine. Il n’y a pas réellement d’action à proprement parler dans ce livre, mais une et en fait plusieurs réflexions qui s’étirent tout au long du roman et qui sont particulièrement prenantes. Au fil de ma lecture, je me suis sentie happée dans une sorte de mélancolie qui n’a rien de très surprenante puisque l’une des réflexions principales de l’ouvrage se base sur le sortir de l’enfance et l’entrée dans la vie adulte. Si les phrases, hachées mais rythmées, sont assez simples, les sensations éprouvées ne le sont donc pas pour autant. Et puis bien sûr, il y a le sujet principal qui a de quoi interroger à la lecture : l’amour entre Jeanne et Ernesto, l’amour incestueux entre Jeanne et Ernesto. Là encore, à prendre en compte avant de se lancer dans sa lecture –il s’agit d’une relation consentie, mais qui n’en reste pas moins une relation incestueuse. Je ne vais pas cacher que cela m’a pas mal dérangée, et c’était d’ailleurs la première fois que je lisais un roman faisant ouvertement état d’une relation incestueuse, mais Marguerite Duras a une façon de narrer son histoire qui fait que l’on accepte malgré tout cet état de fait et que l’on s’attache aux deux personnages –surtout Jeanne, personnellement. Finalement, je suis ressortie de cette lecture assez retournée là encore, des questions plein la tête, et c’est là aussi un roman que je ne risque pas d’oublier de sitôt.

Ma troisième lecture a sans doute été, des cinq dont il est question dans cet article, mon plus gros coup de cœur. Il s’agit du roman sans doute le plus connu de Françoise Sagan : Bonjour tristesse. Une nouvelle fois, j’avais déjà entendu parler de cette autrice sans ne l’avoir jamais lue et s’il me fallait encore une preuve que les autrices sont déconsidérées, je l’avais là bien en main. Bonjour tristesse est assez unanimement reconnu comme un classique de la littérature française et n’est pour autant jamais même mentionné dans les manuels scolaires, ne m’a jamais été présenté dans le moindre cours de français et ne s’est jamais retrouvé sur mes copies d’examen. Faudrait quand même pas voir à vraiment lire des bonnes femmes, hein. Toujours est-il que j’ai littéralement adoré ce roman, qu’il ne m’a fallu que très peu de temps pour le lire et que j’ai bien l’intention de lire d’autres ouvrages de Françoise Sagan dès que j’en aurais la possibilité. C’est l’histoire de Cécile, en vacances avec son père et Elsa, la compagne de ce dernier. Cécile s’entend bien avec Elsa seulement voilà, une certaine Anne s’immisce alors dans leur été. Cécile l’admire mais la craint également, en sachant son père amoureux et ne souhaitant pas perdre la complicité de ce dernier au profit d’Anne. Un subtil combat s’engage alors entre les trois femmes jusqu’au dénouement, tragique, faisant faire à Cécile la connaissance de la tristesse. L’histoire est passionnante, très, très prenante, il est très difficile de relâcher ce livre après s’en être saisi et j’ai été impressionnée par la maturité littéraire de Françoise Sagan : elle n’avait que dix-huit ans lorsqu’elle a rédigé ce roman. Si vous avez ne serait-ce qu’un tout petit temps de temps devant vous, surtout n’hésitez pas : il faut que vous lisiez Bonjour tristesse !

Forcément, quand vous venez d’achever une lecture si plaisante, la barre est placée assez haut pour la prochaine autrice. J’ai donc décidé de me tourner vers une valeur sûre, une autrice dont je n’avais jamais rien lu (encore !) mais dont j’avais eu de très bons échos par ma mère qui adorait ses œuvres quand elle avait mon âge : Colette. En fait, j’avais déjà lu un extrait de La chatte sans parvenir à me souvenir à quelle occasion –baccalauréat ou cours, vraiment, je ne me souviens pas. C’est donc vers ce roman que je me suis dirigée ensuite, en partie pour la raison susnommée, mais aussi, je dois l’avouer, parce que j’adore les chats et que j’étais donc bien curieuse de découvrir cette histoire. La chatte est là encore un roman assez court, qui peut se lire sur quelques jours seulement voire une seule journée si vous avez du temps devant vous. C’est l’histoire d’un jeune couple, Camille et Alain, et de la chatte de ce dernier, Saha. Camille et Alain viennent de se marier, et on sent pourtant une certaine distance entre eux. Ils emménagent dans un nouvel appartement et Alain doit donc laisser sa chatte derrière lui, dans la maison avec jardin de ses parents. Mais, le cœur lourd, et apprenant que Saha ne supporte guère non plus leur séparation, il décide de la ramener avec lui et impose ainsi à Camille la présence d’une concurrente. En effet, Camille sent bien que Alain lui échappe quelque peu, et elle développe rapidement une jalousie assez forte vis-à-vis de la chatte qu’Alain adore avec tant de passion. De primes abords, c’est une trame qui peut laisser sceptique et je ne voyais moi-même pas bien en quoi une chatte pouvait constituer le moindre obstacle à un jeune couple –ou du moins, pas en ce sens. Mais en fait, l’intrigue est très finement menée et les relations entre Camille, Alain et Saha sont remarquablement dépeintes. Le roman a des allures de tragédie, avec ses cinq actes bien distincts dont l’acte final, celui du geste désespéré de Camille, geste que l’on sent venir de plus en plus fort tout au long de sa lecture, que l’on voudrait ne jamais lire mais dont on sait pourtant pertinemment qu’il va se produire. C’est là encore très prenant, très rondement mené et joliment écrit en plus de ça, le roman est très graphique et on est vite imprégné des sensations qu’a voulu faire partager l’autrice. Je pense que vous connaissez la chanson maintenant : lisez-le !

Pour achever ce premier mois, c’est dans une lecture un peu plus conséquente que j’ai décidé de me lancer. Celle de La bâtarde, roman autobiographique de Violette Leduc. Cette autrice, sans doute plus méconnue que celles précédemment citées, m’avait été recommandée par une amie lors de mon entrée à Sciences Po et j’avais déjà lu l’un de ses romans, Ravagée, qui m’avait laissée une impression assez forte et surtout le souvenir d’une langue bien particulière, très, très reconnaissable. Ce n’était pas l’apanage d’un seul roman puisque j’ai retrouvé ce style dès les premières phrases du roman, avec notamment une toute première phrase qui pose bien le décor : « Mon cas n’est pas unique, j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde ». J’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui ont ce don de la première phrase, qui savent vous plonger d’emblée dans leur œuvre et vous donner l’envie de vous accrocher coûte que coûte. Violette Leduc a incontestablement ce talent et Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompé –c’est elle qui la repère parmi les premières, lui apportera un grand soutien tout au long de sa carrière et c’est d’ailleurs elle qui préface La bâtarde. La bâtarde, donc, dans lequel Violette Leduc esquisse le portrait de sa vie sans la moindre concession. Fille illégitime née en 1910, Violette Leduc est aussi tendre envers elle-même que la société de l’époque ne l’était pour les enfants comme elle. Elle ne cherche absolument pas à se présenter sous un beau jour et c’est même plutôt l’inverse, ce qui a le mérite d’être particulièrement prenant et de trancher d’avoir le caractère assez lisse d’autres biographiques que j’ai pu lire et qui ne m’ont en général pas franchement enthousiasmée. Ça en devient même dérangeant, parfois, cette horrible d’image qu’elle a d’elle-même et qui finit par vous confronter à vos propres complexes, à votre propre reflet. Si Violette Leduc ne cherche pas le moins du monde à styliser son personnage, elle ne lésine pas en revanche sur son style linguistique. La langue est absolument magnifique, les phrases courtes, puissantes, très hachées, et l’ensemble a souvent des allures d’impressionnisme transposé à l’écrit. Ce style m’a tout à la fois laissée admirative et, je dois le dire, légèrement pantoise. Il m’a en effet parfois été difficile de bien suivre le fil de l’histoire et d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants tant la langue était stylisée et imagée. Les deux cent premières pages m’ont même été particulièrement difficiles à lire et ce n’est qu’après les avoir englouties que j’ai commencé à réellement apprécier ma lecture et ai donc pu accélérer un peu cette dernière. Je reste donc sur une impression plus mitigée concernant ce dernier roman, mais je ne vous le recommande pas moins pour autant : d’abord parce qu’il y a tout un tas de bonnes choses dedans, ensuite parce qu’à chacun de se faire son propre avis.

D’une façon plus générale, j’ai vraiment, vraiment apprécié l’ensemble de mes lectures et je n’ai pas regretté un seul instant de m’être lancée dans ce défi littéraire. Je craignais bien d’être un peu découragée, ou d’avoir brusquement envie de lire un auteur plutôt que tous les romans dont je me suis dotée depuis le début de l’été, mais ça n’est jamais arrivé. Bien sûr, il m’arrive de vouloir poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart, de souhaiter me lancer dans un nouveau Camus ou de lorgner sur un résumé particulièrement bien rédigé dans une librairie, mais ça ne me dérange pas de devoir remettre tout autant parce que je lorgne tout autant sur tous les romans d’autrices qu’il me reste à découvrir et que je suis toujours particulièrement confuse lorsque j’achève une lecture et qu’il me faut ensuite choisir entre des dizaines d’autres romans qui ont l’air tout aussi merveilleux. Parfois, je voudrais juste pouvoir ne passer mes journées qu’à lire, n’avoir absolument rien d’autre à faire, et ainsi profiter de cette richesse littéraire que nous ont laissée toutes ces femmes exceptionnelles. Comme ça n’est malheureusement pas possible, je vais me contenter, pour l’heure, de poursuivre à mon rythme, de lire autant de romans que je le peux en prenant le temps de les apprécier, et je sais déjà que les six mois sur lesquels ce défi est supposé s’étaler passeront bien plus rapidement que je ne me l’étais figuré. J’espère surtout que, d’ici à la fin de l’année, lorsque ce défi sera achevé, lire des autrices me sera devenu aussi naturel que de lire des auteurs et que mes prochaines lectures s’équilibreront d’elles-mêmes entre auteurs et autrices sans que je n’ai à me lancer le moindre défi pour cela –parce qu’en fait, quand des romans sont aussi formidables, ce devrait juste être naturel de les lire… si seulement l’on ne vivait pas dans une société qui invisibilise les femmes de talent, et qui a invisibilisé si longtemps les autrices.

Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

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Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

Lire et partager #AuFilDesAutrices

Il a quelques semaines, j’ai parlé de mon désir de lire davantage de femmes après avoir constaté que mes lectures étaient essentiellement masculines et ce, depuis des années déjà –et tout particulièrement depuis que je lis de la littérature classique dont les figures les plus encensées sont presque systématiquement des hommes.

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J’ai fait une véritable razzia littéraire depuis cet article et ai considérablement agrandi ma bibliothèque, preuve en est s’il en fallait encore une que les autrices sont nombreuses elles aussi et qu’il y a largement de quoi assouvir son désir de lecture avec leurs œuvres. Depuis la fin du mois de juin, j’ai donc vraiment commencé à ne lire que des femmes et compte continuer sur cette lancée jusqu’à la fin de l’année, tant pour prouver que les femmes ont laissé des écrits suffisamment conséquents pour pouvoir s’en contenter des mois durant que pour rattraper des années de lectures masculines.

J’attaque mon troisième roman seulement depuis le début de mon défi, en l’occurrence Bonjour tristesse de Françoise Sagan, mais déjà je sais que je tiendrais aisément jusqu’en décembre et peut-être même au-delà. J’ai acquis un très grand nombre de romans, qui ont tous l’air passionnants et que j’aimerais pouvoir dévorer d’un seul coup tant je suis parfois incapable de choisir une fois qu’une lecture est achevée. Mes trois premiers romans m’ont confortée dans cette première impression : j’ai adoré Devi d’Irène Frain –même si l’histoire est très dure et très violente-, j’ai lu La pluie d’été de Marguerite Duras avec fascination et je sais déjà que j’achèverai Bonjour tristesse d’ici demain au plus tard tant l’écriture m’emporte. Faut-il encore le répéter ? Oui, les femmes ont produit une œuvre qui vaut bien celle des hommes. Oui, il y a largement de quoi faire si l’on décide de s’attaquer à la littérature féminine. Non, ce n’est pas moins intéressant que les romans d’auteurs. Non, ce n’est pas plus mièvre, plus sentimental, plus je-ne-sais-quoi –et le roman le plus mièvre que j’ai lu à ce jour a été écrit par un homme, soit dit en passant.

Maintenant, c’est à vous que je fais appel. Je publierai régulièrement des articles sur mon blog pour commenter mes lectures et narrer l’avancée de mon récit. Et j’espère sincèrement que cela fera avancer au moins un minimum la cause des femmes, la représentativité des autrices, l’égalité entre les femmes et les hommes. Je suis aussi lucide, et je sais que les initiatives individuelles ont souvent un impact bien plus considérable lorsqu’elles deviennent des initiatives collectives. Je l’avais déjà dans l’idée quand j’ai créé, au tout début de mon défi, à la lecture de Devi, le hashtag #AuFilDesAutrices. Le principe est simple, utiliser ce hashtag à chaque nouveau roman d’autrice que je lis, en indiquant le titre, le nom de l’autrice, et d’habitude avec une petite image de la couverture –j’aime les jolies couvertures et je suis capable de ne pas acheter un roman si je ne le trouve pas dans l’édition que je préfère. J’utiliserai ce hashtag jusqu’en décembre minimum et je continuerai sans doute au-delà, mais ce que j’aimerais, ce serait que tous les gens qui voudraient voire les autrices être davantage reconnues en fassent de même. J’aimerais que vous partagiez toutes vos lectures d’autrices, et que nous fassions taire une bonne fois pour toute les hypocrites qui prétendent réécrire l’histoire en balançant que les autrices sont moins intéressantes, pas assez nombreuses, et que d’abord « autrice » c’est moche et ça n’a jamais existé –spoiler : c’est faux.

Sur Twitter, @adelelabo a montré que l’on pouvait faire bouger les choses en mettant à mal les idées reçues avec le merveilleux hashtag #LesPrincessesOntDesPoils.

Et si on leur montrait que les princesses ont aussi du talent avec #AuFilDesAutrices ?

Je suis une autrice

J’étais tellement petite quand j’ai commencé à rédiger des histoires que je n’ai absolument pas songé à la façon dont il convenait de me qualifier. D’ailleurs, je n’écrivais que de petites histoires par-ci par-là, le plus souvent basées sur des œuvres fictionnelles, et la profession à laquelle j’aspirais était celle de vétérinaire. En grandissant, j’ai par contre commencé à me poser des questions sur le mot qu’il convenait d’utiliser pour définir mon écriture. J’ai peu à peu cessé de la considérer comme un « simple » passe-temps sans importance, et ça a notamment été très vrai lorsque j’ai terminé mon premier roman –entièrement original, celui-ci. A ce moment, même si je ne me considérais pas comme un auteur professionnel ni même n’envisageais de le devenir, je n’ai pas trouvé disproportionné de me qualifier d’écrivain. J’écrivais des histoires, beaucoup, qu’elles soient fanfictionnelles ou originelles, et j’étais capable de mener à terme des projets. Que je sois publiée ou non, rémunérée ou non pour cela n’avait donc pas d’importance. Je me considérais bel et bien comme un écrivain.

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Je dis bien « un » écrivain, parce que je ne l’ai pas tout de suite féminisé. Mon ordinateur me signalait comme étant une faute le mot « écrivaine » et aujourd’hui encore, l’Académie française ne tolère pas la féminisation des noms de métier dont écrivain et auteur. Au fil du temps, j’ai cependant pris l’habitude d’ajouter un « e » au mot, qu’il soit celui d’écrivain ou d’auteur. J’étais désormais une écrivaine, une auteure. J’étais bien petite, étudiante, brune, curieuse, je ne voyais pas bien pourquoi je ne pouvais pas être une écrivaine. Le féminisme prenait une part de plus en plus importante dans ma vie et je percevais de mieux en mieux le poids capital du langage dans le maintien des stéréotypes sexués. Refuser de féminiser « auteur » et « écrivain », c’est quelque part laisser entendre que ces professions sont réservées aux hommes ou, ce qui est peut-être plus pernicieux encore, que seuls les hommes produisent des œuvres supposées faire mériter le qualificatif d’écrivain. Bien sûr, écrire des romans n’est aujourd’hui pas réservé aux hommes et les mauvaises langues me diront que, quand même, ce n’est pas si important le langage et il y a des combats plus importants à mener –si vous avez déjà utilisé cet argument, félicitations, vous avez votre place au sein du Bingo féministe 2016.

Et puis, il n’y a pas si longtemps que ça, j’ai entendu pour la première fois le mot « autrice ». Pour être honnête, je l’ai d’abord trouvé tout bonnement affreux, l’ai immédiatement repoussé et ai décidé de continuer à utiliser le mot « auteure » qui me paraissait bien plus doux à l’oreille. Jusqu’à ce que n’intervienne la réforme de l’orthographe et que, assez lassée de voir des gens s’exciter sur des modifications orthographiques qui n’en étaient même pas pour certaines –et oui, jusqu’en 1935 on écrivait bien nénufar et non nénuphar-, je ne fasse quelques recherches sur les réformes orthographiques menées en France. Et ne tombe sur cet article. J’apprends alors que le mot « autrice » n’est pas une aberration mais qu’il a bel et bien existé, au même titre que bien d’autres mots féminins de métiers d’ailleurs. A une époque, les femmes pouvaient ainsi être des autrices mais aussi des philosophesses, des poétesses, des mairesses, des capitainesses, des médecines ou encore des peintresses. Du moins, jusqu’à ce que le cardinal de Richelieu ne fonde l’Académie française en 1634 et ne lance une grande réforme orthographique visant à effacer, bonnement et simplement, les femmes de la vie intellectuelle et politique où elles étaient alors bien présentes –je fais d’ailleurs sur ce point une rapide digression pour rappeler qu’affirmer que les femmes n’ont jamais été très présentes dans l’histoire et qu’on ne peut pas les « sortir de nulle part » pour nos manuels d’histoire est scandaleusement faux, les femmes n’ont pas été absentes, elles n’ont pas été retenues par les hommes ayant écrit l’histoire à leur place, nuance nuance. Tout un tas de métiers n’existent alors plus qu’au masculin et il s’agit très clairement de faire comprendre aux femmes qu’elles n’ont pas la moindre légitimité pour exercer ces professions. Comme quoi, quand les féministes vous expliquent que le langage n’est pas neutre et qu’il contribue à maintenir bien en forme le patriarcat, ce n’est pas par paranoïa ou hystérie mais bien parce que c’est une réalité. Le féminin des métiers a existé, a longtemps été accepté, et c’est bien parce qu’il y a eu une volonté assumée de rabaisser les femmes qu’il a finalement disparu. Ce n’est pas simplement « le hasard » ou « la faute à pas de chance », du tout même. Le langage a été utilisé pour asseoir la domination masculine, au travers de la masculinisation des noms par exemple, mais aussi via cette fameuse règle selon laquelle « le masculin l’emporte » qui elle non plus, n’a rien de légitime ou naturelle. Jusqu’au XVIIIème siècle, c’est ainsi la règle de proximité qui prédomine dans la grammaire française : on accorde le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le féminin peut ainsi très bien l’emporter sur le masculin.

Cette découverte m’a réellement fait réfléchir sur la pertinence de continuer à me définir comme auteure. « Auteure » n’a, contrairement à « autrice », jamais existé dans la langue française et n’est qu’une tentative de féminisation d’une profession somme toute bien timide puisque la différence entre le masculin et le féminin n’est même pas perceptible à l’oral. De plus, quand on réfléchit bien, le mot « autrice » n’est finalement pas si choquant. On dit bien un acteur et une actrice, un conducteur et une conductrice, un facteur et une factrice. Le mot « autrice » ne nous est simplement pas familier, mais un petit effort suffit parfaitement pour s’y accommoder et je pense que demander aux gens de faire cet effort est non seulement légitime mais aussi fondamentalement nécessaire.

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L’entreprise profondément sexiste de l’Académie française a en effet eu une conséquence très concrète qui a été l’invisibilisation des femmes dans de très nombreux domaines et qui se vérifie encore aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil aux programmes lycéens de français pour constater l’absence criante de femmes parmi les personnalités étudiées. Diglee le pointait du doigt il y a un an déjà dans un article drôle mais surtout très émouvant. Et une pétition circule actuellement pour demander au Ministère de l’Education nationale de féminiser les programmes littéraires. Là encore, il convient de rappeler que les autrices ont existé et que l’argument selon lequel « oui enfin on va pas les inventer vos femmes hein » n’est pas fondé. Elles ont existé, mais on les a effacées. Citons Madame de La Fayette, citons Madame de Staël, citons Simone de Beauvoir, citons George Sand, citons Marguerite Duras, citons Juliette Benzoni, citons Colette, citons Virginia Woolf, citons Daphne du Maurier, citons Madame de Beaumont, citons Annie Ernaux, citons Karen Blixen, citons les sœurs Brontë, citons Jean Auel, citons Louise Michel, citons Françoise Giroud, citons Marguerite Yourcenar, citons Nathalie Sarraute, citons Françoise Sagan, citons Assia Djebar, citons Toni Morrison, citons Elsa Triolet, citons Marie Ndiaye, citons Maya Angelou, citons Zora Neale Hurston, citons Violette Leduc, citons Božena Němcová, citons Harper Lee, citons Sofi Oksanen, citons Svetlana Alexievitch. L’Académie française a tout fait pour les faire disparaître –vous noterez d’ailleurs qu’il n’y a que huit femmes membres de l’Académie depuis sa création en 1635 dont cinq le sont actuellement ! Elle a plutôt bien réussi, mais il ne tient qu’à nous de détruire son entreprise et de redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans nos programmes, dans notre histoire et notre culture nationales et aussi… dans nos bibliothèques.

Globalement, j’ai toujours été sensibilisée à la question des femmes mais je me définis comme féministe et militante depuis environ trois ans. La question de la représentativité des femmes est l’une des questions me tenant le plus à cœur puisque c’est la très faible représentation des femmes dans l’histoire qui m’a amenée, presque en premier lieu, à militer. Quand j’ai appris l’existence du mot « autrice » et réfléchi à la place des femmes dans la littérature, étant de plus une lectrice presque compulsive, j’ai d’abord pensé que j’avais dû personnellement lire un certain nombre de femmes malgré leur absence des programmes –je n’ai jamais étudié une femme au lycée en cours de français. Que nenni. Sur les 41 romans que j’ai accumulés dans ma chambre d’étudiante depuis mon installation à Dijon, sept seulement ont été écrits par des femmes. 17%. Même pas un sur cinq. Et très vite me vient un autre constat : en plus de n’avoir lu que très peu de femmes, je n’ai jamais non plus lu leur œuvre mais bien un ou deux romans seulement. Tandis que j’ai acheté et lu les trois-quarts des Rougon-Macquart et dévoré une très bonne partie de l’œuvre de Camus, je n’ai lu que Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, deux nouvelles de George Sand –Pauline et Le château de Pictordu– ou encore un seul roman de Violette Leduc et Svetlana Alexievitch. Et finalement, je ne connais que très peu de femmes de lettres. Bien moins que d’hommes en tout cas.

Les mots ont un sens. Avoir refusé de féminiser « écrivain » et « auteur » pendant des siècles, c’était nier la capacité même des femmes à pouvoir écrire et à mériter d’être reconnues –et surtout retenues. Les mots ont un sens et si « auteure » est aujourd’hui globalement accepté –parce que l’avis de l’Académie française, s’il y a bien une chose à retenir de cet article, c’est qu’on s’en moque mais alors complètement-, il n’a pas non plus la même symbolique que le mot « autrice ». Me définir comme autrice, c’est pointer du doigt l’injustice qui a été faite aux femmes en 1634, c’est dénoncer l’oubli des femmes dans la littérature, c’est redonner une existence aux femmes qui, avant 1634, se sont définies comme autrices. C’est aussi, à titre personnel, une manière de dire haut et fort à l’Académie française que je la considère comme responsable –parmi tant d’autres- des stéréotypes perdurant aujourd’hui encore et qui voudraient que les femmes soient systématiques moins talentueuses que les hommes ou que leurs œuvres ne puissent être lues que par d’autres femmes et pas par l’ensemble de la population quand les œuvres des hommes par contre peuvent être lues par tout le monde. C’est une manière de signifier à l’Académie français que je sais ce qu’elle a fait, je sais sa responsabilité, je sais surtout sa connerie, et je suis bien décidée à la réparer.

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A compter du mois de juin, j’ai décidé de me lancer dans une petite opération de féminisation de ma bibliothèque et de ma culture littéraire. Je ne vais lire que des femmes pendant six mois, histoire de rééquilibrer un peu vingt années de lectures ultra majoritairement masculines. En aucun cas il ne s’agit de bannir les hommes de ma bibliothèque et de ne plus encenser que des femmes –personne ne mettra un terme à mon amour pour Camus et Zola de toute façon et Pour qui sonne le glas est pour l’instant mon gros coup de cœur de l’année avec La guerre n’a pas un visage de femme. Il s’agit simplement de redonner aux femmes la place qu’elles auraient dû avoir tout le reste de ma vie, la place qu’elles auraient dû avoir depuis 1634 même, et la place que je ferai en sorte qu’elles aient à l’avenir.

En attendant, je ne sais pas si l’usage du mot « autrice » va bientôt se repopulariser mais pour ce qui me concerne, j’aimerais qu’on l’utilise désormais pour me qualifier comme je vais le faire moi-même. Soyez auteur, auteure, autrice, écrivain ou écrivaine. Pour ma part, je ne suis plus « seulement » une écrivaine.

Je suis une autrice.

Merci aux personnes ayant échangé avec moi à propos de la littérature féminine sur Twitter, m’ayant fait découvrir des autrices talentueuses et m’ayant aussi malheureusement fait part des mêmes constats quant à leurs bibliothèques et lectures respectives.

Je sais que nous valons mieux que ça

Les occupations d’universités et d’amphithéâtres ne me choquent pas. Les violences policières non plus, parce que je les sais habituelles, mais cela ne m’empêche pas de les trouver scandaleuses –et trop nombreuses, toujours trop nombreuses. Les jeunes qui manifestent me paraissent être bien plus intelligents que ceux les critiquant à coup d’arguments pseudo-intellectuels, des arguments dont j’estime qu’ils ne servent qu’à les dédouaner de leur inactivité bien conciliante. Et je trouve le slogan « Capitalistes, c’est vous les terroristes » carrément percutant.

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Le décor étant posé, je vais pouvoir poursuivre plus avant cet article et essayer de mettre des mots sur ce que je ressens, depuis quelques temps. Ce n’est pas facile, parce que je ressens énormément de choses et que des milliers de pensées m’accaparent l’esprit, et que je n’arrive pas forcément très bien à faire le tri entre tout ça. J’ai vingt ans, mes convictions et mes expériences évoluent, grandement même, c’est normal. Parfois, j’ai juste l’impression qu’elles évoluent un peu trop vite pour que je ne les comprenne bien.

J’ai commencé mon engagement politique en participant à la campagne présidentielle de 2012. J’avais quinze ans, j’ai fêté mon seizième anniversaire en cours de route. J’ai assisté au meeting de François Hollande dans ma région et parcouru des dizaines de kilomètres sur mon vélo pour distribuer ses tracts à la campagne. J’ai recueilli les résultats de toutes les communes de mon canton à chacun des deux tours, les ai compilés et envoyés à l’échelon local supérieur. J’ai fêté l’élection de François Hollande puis celle de ma députée socialiste en m’improvisant serveuse lors d’une petite réception donnée à l’occasion avec tous les représentants locaux du Parti socialiste. J’ai fièrement porté mes idées au lycée et n’ai pas manqué d’arborer ma fierté au lendemain du 6 mai.

Et puis quatre ans sont passés. Quatre ans sont passés et avec eux, mon ouverture sur le cyber-militantisme et toutes les découvertes politiques que cela a impliqué. Quatre ans sont passés et avec eux, mon intérêt toujours plus marqué pour la politique qui m’a amené à lire, débattre, critiquer, remettre en cause. Quatre sont passés et avec eux, mon entrée à Sciences Po et ma rencontre avec tout un tas de gens politisés et pas forcément uniquement gentils petits socialistes ou gentils petits « républicains » -et non, je n’écrirai pas ça sans guillemets, non. Quatre ans sont passées et avec eux, le choix de Manuel Valls comme chef de Matignon, la nomination d’Emmanuel Macron comme ministre de l’économie, « expliquer c’est commencer à excuser », la réforme profondément stupide du collège, la jeunesse sacrifiée sur l’autel de la bien-pensance politique, la justification des contrôles au faciès, « moi j’aime l’entreprise » mais pas beaucoup les salariés, visiblement, les milliards accordés à ces mêmes entreprises et refusés à ces mêmes salariés, la déchéance de nationalité et la déchéance de crédibilité. Quatre ans sont passés et ont fini par m’assener une énième claque : la loi travail.

Tout se mélange dans ma tête. La seule chose qui soit toujours une constante est mon sentiment d’être de gauche. Je me sens « de gauche ». Je ne sais juste plus ce qu’est la gauche. Ecologistes, socialistes de nom, mélenchonistes, anticapitalistes. Tiens, ça je crois que je le suis de plus en plus, anticapitaliste. Antiraciste aussi, mais pas celui vendu par les élites en place, pas ces campagnes dénonçant un certain type de racisme seulement, pas ces campagnes ne dénonçant pas le fond du problème, le racisme systémique, le racisme d’Etat. Comme on ne dénonce pas le sexisme d’Etat d’ailleurs. Je suis altermondialiste, aussi, c’est comme ça que l’on dit je crois. Je suis démocratique, et je le suis d’autant plus que je ne crois plus vivre dans une démocratie. Ici on donne notre avis une fois tous les cinq ans, et il est conditionné par les quelques partis censés te représenter et dans lesquels tu as plutôt intérêt à te retrouver. Sinon, tant pis pour toi. Tu as toujours le vote blanc, mais il n’est pas reconnu, donc oui, tant pis pour toi. Et puis au final, à quoi bon, ce sont toujours les deux mêmes partis qui alternent et celui qui prétend pouvoir mettre fin à ce bipartisme, il fait pas franchement rêver non plus. A quoi bon, à quoi bon.  Ce sont toujours les mêmes aussi, à tel point qu’on s’apprête à faire un remake de 2012 au cas où on n’aurait pas encore bien compris que notre système est malade et qu’il se fout un peu de notre gueule quand même.

C’est flou, tout est flou. Je ne me reconnais pas chez les socialistes. Les écologistes devaient être différents, ils ne le sont pas le moins du monde. Mélenchon a eu l’occasion de nous donner notre Podemos, notre Syriza. Il a échoué. L’extrême gauche, je ne sais pas vraiment si je m’y reconnais, je sais en revanche que voter pour eux ne les fera de toute façon pas arriver au pouvoir. A quoi bon, à quoi bon.

Je crois que l’on vit dans une oligarchie. Je crois que notre système favorise et favorisera les puissants, que Sarkozy ne sera jamais condamné, que les policiers ne seront jamais remis en cause, que le nombre de scandales accumulés n’empêchera jamais le moindre politique de continuer à être élu. Et en même temps, je ne sais pas comment m’exprimer, je ne sais pas quoi dire, pas quoi penser. A quoi bon, à quoi bon dénoncer ? A quoi bon dénoncer quand je ne crois pas que les choses puissent changer ? A quoi bon dénoncer quand je crois que les choses puissent changer, mais que je ne sais pas quoi proposer ? C’est vrai, je n’ai pas de solution, pas de remède miracle. Je crois que l’on vit dans une illusion démocratique, mais je ne sais pas comment faire pour améliorer notre démocratie. Je crois bien en quelques remèdes, je pense que l’interdiction stricte du cumul de mandats et la limitation absolue du nombre de mandats changeraient certaines choses, oui. Je sais aussi que nos élus ne voteront jamais ça. Je crois que la démocratie directe ou participative peut être une bonne chose. Je sais aussi qu’elle est la porte ouverte à des tas de reculs comme sur la question de la peine de mort.

En fait si, je sais une chose. Je suis en colère. Je sais que je suis en colère, très en colère. J’ai vingt ans, et je suis déjà si désabusée. J’ai vingt ans, et je n’ai pas de grands rêves sociétaux, je ne crois pas au grand soir, je ne crois pas à la révolution, je ne crois pas possible l’instauration d’un monde meilleur. J’aimerais, je souhaite tout ça de tout mon cœur, mais je n’y crois pas. Je n’y crois pas parce que cinq années d’expérience politique m’ont laissée révoltée. Révoltée, et désabusée. Les politiques se fichent de nous. Ils se fichent que leurs mesures nous soient bénéfiques ou non. Ils s’en fichent, parce qu’ils savent qu’ils seront réélus et resteront des privilégiés dans notre système quoi qu’il se passe. Ils savent très bien que les privilèges n’ont pas été abolis, simplement déplacés, et ils savent aussi très bien que ça ne changera pas. Parce que le privilège de changer la société, ce sont eux qui l’ont. Parce que l’intérêt à changer la société, ce ne sont pas eux qui l’ont.

Ces dernières semaines, la colère paraît gronder. Les gens, les jeunes surtout, commencent à penser que peut-être, on vaut mieux que cette océan d’impossibles, on vaut mieux que cet avenir inexistant, on vaut mieux que ce que la société actuelle nous a légué. On manifeste. On témoigne. Des vécus absolument poignants fleurissent sur la toile, des histoires bouleversantes de gens ordinaires, de gens qui n’ont pas les privilèges, nous montre bien toute l’injustice de la société dans laquelle nous vivons. Alors on commence à s’indigner. A se révolter. On manifeste, on occupe des amphithéâtres, on jette des œufs, on insulte et on assume.

N’empêche, les politiques, ils ont bien fait leur travail quand même. Parce que ces dernières semaines, on parle de ces jeunes qui commencent à s’engager, on parle d’eux comme de dangereux criminels. Ceux qui occupent les amphithéâtres ? Des paresseux qui dénient aux étudiants le droit de travailler. Ceux qui manifestent ? Des feignasses qui veulent une position dans la société sans travailler pour. Ceux qui lancent des œufs ? De dangereux délinquants qui méritent bien de se faire tabasser. Ceux qui insultent ? De sales petits cons, des connards de gauchistes, et de la « fausse » gauche bien sûr, ou de la vilaine gauche, des gens pas réalistes, des putains d’idéalistes. Qu’est-ce qu’ils l’ont bien fait, leur travail.

Tous les jours et depuis toujours, on nous insulte. On nous méprise. On s’arroge notre parole. On nous fait dire telle ou telle chose. On nous fait justifier telle ou telle politique. On prétend nous servir, nous guider, nous sauver. On nous balance des politiques dégueulasses qui bien sûr ne s’appliquent jamais aux gens les élaborant. On nous maintient dans un système malade, dans un système pourri, dans une crise perpétuelle sans possibilité d’échappatoire. Et le plus beau de tout, on nous fait croire que tout est de notre faute si les choses vont mal. On nous fait croire que le problème, ce sont les étudiants qui manifestent et lancent des œufs et bloquent les lycées, et pas la putain de société dans laquelle on vit. On nous fait croire que nous sommes les seuls responsables des moyens que nous employons, comme si nous avions eu le choix de ces moyens. Comme si nous avions d’autres possibilités d’être entendus. Comme si on nous laissait la parole et la part de pouvoir que l’on est supposé exercer dans notre belle démocratie. Comme si on nous laissait le choix. Comme si nous avions le choix de notre société.

Je vais continuer à soutenir inconditionnellement les manifestants. Parce qu’au-delà d’un projet de loi, c’est tout un projet de société que l’on dénonce aujourd’hui. C’est un ras-le-bol général que l’on exprime. Et si les politiques m’ont appris à ne pas croire au nouveau mai 68, je ne leur ferai au moins pas le plaisir d’arrêter d’en rêver.

Parce qu’on vaut mieux que ça.

On vaut mieux que la société qui nous est imposée.

On vaut mieux que la condescendance voire la haine qui nous est balancée.

Et maintenant, on le sait.

Enfin, on le sait.

On sait au moins ça.

Je sais au moins ça.

Cinq livres qui ont changé ma vie

Pendant des années, j’ai été une lectrice compulsive. Je dévorais chaque ouvrage qui me passait sous la main et était aussi capable de relire un trop grand nombre de fois les romans que j’avais adoré. Mes études supérieures ont mis un certain frein à cet état, d’abord parce que j’ai eu beaucoup moins de temps pour lire et ensuite parce que j’ai pris la très mauvaise habitude de rester sur mon ordinateur jusqu’à tard le soir et à ne plus m’endormir en lisant. Je me force d’ailleurs à reprendre cette habitude le soir et je continue donc à lire, même si c’est à un rythme bien moins effréné qu’à une époque.

Des romans, j’en ai donc lus un très grand nombre et il y en a énormément que j’ai adorés, bien trop pour pouvoir tous les citer. Parmi ces livres, il y en a certains qui ont pris une place toute particulière dans ma vie. J’estime en effet qu’il y a des romans qui ne m’ont pas seulement plu, mais qui ont aussi changé ma vie. Cela ne veut d’ailleurs pas toujours dire qu’ils sont les meilleurs que j’ai pu lire en soit, juste que le fait de les lire a eu une incidence claire sur ma vie. Ils sont cinq, en tout, cinq romans qui ont une place toute particulière dans mon cœur de lectrice compulsive. Des romans que j’ai tous lus il y a plusieurs années au moins, c’est-à-dire il y a suffisamment longtemps pour réellement me rendre compte de l’impact qu’ils ont eu sur ma vie.

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Le premier et sans doute le plus important de tous n’est pas un roman mais une saga, et il s’agit bien entendu de la saga Harry Potter. Je fais partie d’une génération qui a grandi avec cette saga, et je ne suis certainement pas la seule à avoir vu sa vie bouleversée par celle-ci. Les mots sont volontaires et je ne crois pas en faire trop, parce que ma vie n’aurait définitivement pas été la même sans Harry Potter.

Mes parents m’ont lu énormément d’histoires quand j’étais petite et je n’avais qu’une hâte à l’école, celle d’apprendre à lire. Dès l’entrée en école primaire, j’ai donc lu de petites histoires et des romans pour enfants, naturellement, parce que mes parents m’y avaient habituée. Mais aucune de ces histoires ne m’a vraiment touchée ou emballée. Il y en a que j’ai appréciées et dont je me souviens encore aujourd’hui, sans que je ne les ai lues avec ferveur. Le premier livre à m’avoir réellement enthousiasmé a été Harry Potter à l’école des sorciers. Je pense donc que mon goût pour la lecture vient de cette saga parce qu’à partir de sa publication, je n’ai plus seulement lu par habitude ou par reproduction du schéma familial mais bien par goût, par envie, par plaisir. Harry Potter m’a fait prendre conscience de la magie des mots, sans mauvais jeu de mot aucun.

C’est allé plus loin encore. Comme je l’avais expliqué dans cet article, en plus de lire très tôt j’ai aussi écrit mes propres histoires très tôt. Ces histoires étaient alors basées sur ce que je lisais ou regardais à la télévision. Je ne m’en rappelle plus exactement, mais je crois bien que mes toutes premières histoires ont concerné la saga Harry Potter. Ce qui est certain en tout cas, ce qu’il n’y a aucune saga ni aucun roman sur lequel j’ai autant écrit, si l’on excepte peut-être Les enfants de Timpelbach –mais c’est ici plus le film que le livre qui m’a poussée à écrire. Grâce à Harry Potter, j’ai fait fonctionner mon imagination, travaillé mon style d’écriture, appris à approfondir des personnages et à les rendre réalistes et crédibles, achevé mes premières histoires longues et ainsi découvert comment mener une intrigue sur des dizaines de milliers de mots. J’ai à ce jour posté 110 histoires sur le site d’écriture basé sur Harry Potter où je suis inscrite, auxquelles peuvent se rajouter les dizaines d’autres qui dorment sur mon disque dur et dont certaines sont appelées à être retravaillées et achevées.

L’écriture comme la lecture ont aujourd’hui une place considérable dans ma vie. Lorsque je ne vais pas bien, l’écriture est toujours ma thérapie, l’a toujours été et le sera sans doute encore. Enfant, je réalisais mes rêves d’aventure et de magie au travers de mes écrits. Collégienne, je surmontais tant bien que mal mes déprimes en couchant tous mes sentiments sur le papier. Lycéenne, je retrouvais de l’estime pour moi et pour la vie en menant à terme des projets d’écriture me tenant particulièrement à cœur. Je n’ai jamais cessé depuis. Si je n’avais pas eu Harry Potter dans ma vie, je n’aurais peut-être pas eu la lecture non plus et encore moins l’écriture.

Et ma vie n’aurait sans doute pas été aussi belle.

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Mes parents m’ont offert Le journal d’Anne Frank juste avant que je n’entre en sixième. C’est au travers de ce journal que j’ai découvert ce qu’avait été le génocide juif et que je me suis intéressée à l’histoire du XXème siècle et tout particulièrement à celle de la seconde guerre mondiale. Cette lecture m’a profondément remuée. Je me suis attachée à Anne au fil de ma lecture, j’ai trouvé en elle une sorte de grande sœur, puisqu’alors plus âgée que moi, une grande sœur qui m’a été brutalement arrachée à la fin de ma lecture. Je me suis identifiée à cette jeune fille, me suis mise à sa place un nombre incalculable de fois, avant de lire les derniers mots et l’épilogue de l’ouvrage qui m’ont fait la sensation d’une douche froide.

Pendant des années, je me suis adressée à Kitty en écrivant dans mon propre journal, comme l’avait fait Anne des décennies avant moi. C’est d’ailleurs en lisant son journal que j’ai entamé la rédaction du mien, un journal qui me fut particulièrement précieux au collège où il fut très souvent mon unique refuge et mon seul confident.

Anne a aussi renforcé ma passion pour l’histoire. Comme dans le cas d’Harry Potter, j’étais déjà intéressée par l’histoire auparavant ne serait-ce que du fait de la profession de mes parents. Mais la découverte du journal a considérablement accentué cet intérêt. J’ai lu beaucoup d’autres livres et me rappelle d’ailleurs avoir lu les manuels de troisième que possédaient mes parents dès la sixième, le soir avant de m’endormir. J’ai visionné nombre de films, souvent pleuré toutes les larmes de mon cœur, sans pour autant arrêter. En fait, je me suis sentie très vite investie d’un devoir de mémoire. Anne avait été ma confidente, Anne aurait pu être moi, je sentais que je devais faire quelque chose pour honorer sa mémoire et que plus aucune jeune fille ne connaisse un destin semblable à celui d’Anne Frank. C’est comme cela que la lutte contre le racisme et les discriminations est devenu un sujet me tenant tout particulièrement à cœur et la raison première pour laquelle je me suis engagée en politique.

Enfin, Anne a longtemps été l’une des seules femmes historiques de ma connaissance. Mais le fait qu’elle ait été là m’a fait prendre très tôt conscience que les femmes avaient eu toute leur place dans l’Histoire, au même titre que les hommes. J’ai très vite trouvé injuste que l’on ne nous présente que des hommes dans nos cours et nos manuels scolaires, alors même qu’Anne me prouvait que les femmes avaient été toutes autant concernées et avaient tout autant à dire que les hommes. Je m’intéresse aujourd’hui énormément à l’histoire des femmes, parce que j’ai appris bien plus de choses sur les hommes que sur les femmes et que je pense que ça n’est pas normal, qu’il est important de trouver un équilibre, de redonner aux femmes la place qu’elles ont eu dans l’histoire et qu’on leur a sciemment retiré –c’est trop facile de prétendre qu’elles n’ont pas été là, elles l’ont été mais on ne les a pas retenues, ce n’est pas la même chose.

Cet intérêt n’est sans doute pas étranger au fait que c’est Anne et non un homme qui m’a introduite à l’histoire.

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A la fin de la seconde et dans la perspective des épreuves anticipées de français qui se rapprochaient, j’ai songé qu’il serait temps de me mettre à lire de la littérature classique. Je lisais énormément, mais pas le genre de livres que l’on peut citer dans une dissertation de français ou qui sont considérés comme de la « vraie » littérature –même si j’aurais beaucoup à dire sur cette classification douteuse pleine d’élitisme et de mépris de classe. Emile Zola était un auteur dont j’avais suffisamment entendu le nom pour en faire un auteur incontournable. J’ai donc décidé de profiter de mon été pour m’attaquer à l’un de ses romans et j’en ai choisi un parmi les plus connus, Germinal.

J’ai adoré ce roman. Pourtant, je n’étais clairement pas partie dans un bon état d’esprit. Il était pour moi très claire que cette lecture ne serait pas une lecture plaisante. C’était par obligation et non par choix ou désir que je m’imposais de lire Germinal. Il y avait pour moi d’un côté les lectures adolescentes ou enfantines qui étaient plaisantes, et de l’autre les lectures adultes qui étaient ennuyantes et nécessaires. Cet état d’esprit était en plus partagé par tous les jeunes de mon âge que je fréquentais. Lorsque nous avions lu Madame Bovary en dernière année de collège, beaucoup d’élèves s’en étaient plaint, trouvant le livre trop long, trop compliqué, trop barbant. Il s’agissait pour nous tous du premier ouvrage classique que nous lisions. Personnellement, j’avais achevé ma lecture sans trop de difficulté mais sans non plus y prendre un plaisir particulier et cela plus l’état d’esprit de mes camarades m’avait conduite à rester dans cette vision dichotomique de la littérature –susnommée.

Germinal a complètement balayé cette vision. J’ai dévoré cet ouvrage et décidé aussitôt après de me lancer dans la lecture du cycle complet des Rougon-Macquart, dans l’ordre. Je me suis aussi mise à lire d’autres ouvrages de littérature classique, dont l’autre œuvre emblématique de Flaubert d’ailleurs, à savoir L’éducation sentimentale. Germinal a déconstruit tous les préjugés que j’entretenais quant à la littérature classique et je ne lis aujourd’hui pratiquement plus que ça, me rendant compte de l’incroyable richesse qu’offre cette littérature et de tous les livres à côté desquels j’ai pu passer et qu’il me faut maintenant rattraper.

Emile Zola est aujourd’hui mon écrivain préféré avec Albert Camus.

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Ce livre m’a été offert pour un anniversaire et est devenu l’un de mes favoris, si ce n’est le favori. Jusqu’à présent, rien de bien extraordinaire. Mais je n’ai pas seulement dévoré une bonne dizaine de fois ce roman : j’en ai tiré l’inspiration pour de très nombreuses histoires, dont une qui a été mené à terme et qui fut mon premier roman original achevé.

J’écrivais depuis un moment déjà lorsque j’ai lu Le club des incorrigibles optimistes, mais ce livre m’a fait prendre conscience de ce que j’avais envie d’écrire. Avant, je me contentais surtout d’écrire sur les œuvres que j’adorais, dont Harry Potter, sans me lancer dans l’original ou jamais de manière concluante en tout cas. En achevant la lecture de ce roman, je me suis dit que c’était exactement le genre d’histoires que j’avais envie d’écrire. Des histoires sur fond d’Histoire. Des romans se passant au XXème siècle. Des œuvres mêlant les destins de plusieurs personnages différents à chaque fois.

Tous mes projets actuels de romans sont basés sur Le club des incorrigibles optimistes, c’est-à-dire qu’ils ont pour caractéristiques celles que je viens de détailler. Tous ont l’Histoire en toile de fond et font se croiser plusieurs personnages qui sont le plus souvent l’incarnation d’une époque, d’un courant, d’une branche de l’histoire. J’ai réalisé grâce à ce roman que je pouvais mêler deux de mes plus grandes passions, l’écriture et l’histoire. J’ai tout de même ajouté ma propre caractéristique à mes histoires : mes personnages sont presque toujours des femmes quand quasiment tous les personnages du Club des incorrigibles optimistes sont des hommes. Mais ce roman reste une source d’inspiration inépuisable et est toujours une de mes lectures récurrentes.

Il s’agit très souvent du premier roman que je conseille à quelqu’un lorsque l’on me demande des avis.

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Le premier roman de Camus que j’ai eu l’occasion de lire a été La peste, et je crois bien l’avoir préféré à L’étranger. Mais L’étranger, plus que La peste, m’a initié à quelque chose qui était alors très nouveau pour moi : la philosophie.

Je sais bien que Camus n’est pas véritablement considéré comme un philosophe, que même Sartre n’est pas toujours considéré de la sorte alors qu’il a écrit plus d’ouvrages philosophiques –ma mère me raconte souvent cette anecdote sur l’un de ses professeurs d’hypokhâgne qui estimait que Sartre n’était pas un philosophe et entretenait à ce propos une querelle avec un autre de ses professeurs qui lui, affirmait le contraire. Toujours est-il que le premier à m’avoir fait m’interroger sur la philosophie a été Camus, et non les philosophes les plus connus que j’ai ensuite étudiés en terminale.

Sa philosophie de l’absurde, notamment, m’a énormément fait m’interroger et L’étranger reste à ce jour le livre sur lequel j’ai le plus réfléchi. Là encore, mon intérêt pour le XXème siècle est venu renforcer tout cela puisque la philosophie de l’absurde est clairement marquée par une époque, par un certain contexte, même si j’estime que c’est une philosophie qui est finalement toujours très actuelle. J’en ai d’ailleurs là aussi souvent tiré de l’inspiration, certaines de mes histoires, qu’elles soient originales ou fanfictionnelles, étant basé sur ce thème de l’absurdité bien que je sois loin de le maîtriser aussi bien qu’Albert Camus. Par ailleurs, Camus avait aussi une pensée libertaire sur laquelle je me penche de plus en plus et dont je n’aurais sans doute pas même soupçonné l’existence s’il n’était pas devenu l’un de mes auteurs favoris.

Je suis tout bonnement incapable de départager Zola et Camus.

J’ai plus récemment lu des ouvrages dont je pense qu’ils resteront profondément ancrés en moi. Je pense notamment à La guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch. Je n’ai cependant pas encore assez de recul sur ces lectures pour savoir si elles ont réellement changé quelque chose dans ma vie ou si elles n’ont pas été que de simples coups de cœur.

Le verdict tombera d’ici quelques années, probablement dans un nouvel article.

Tribulations d’une apprentie féministe

J’ai remarqué que lorsqu’on se revendique féministe, on fait souvent face à des gens qui ont tendance à croire que votre féminisme est inné et que vous avez toujours été ainsi. C’est occulter le fait que le féminisme en tant que tel est un mouvement en constante évolution, et que les éléments le composant (c’est-à-dire nous) évoluent donc aussi. Et au-delà de l’évolution du mouvement, il y a aussi et peut-être même surtout notre évolution personnelle.

Aujourd’hui, j’ai envie de revenir un peu sur mon parcours féministe parce que le féminisme est loin d’avoir été quelque chose d’inné chez moi. Déjà, je n’ai commencé à me définir réellement comme féministe qu’au lycée. Et le militantisme, ça s’est surtout fait sur ces deux dernières années.

Petite, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu très protégé en plus d’être très privilégié d’un point de vue socio-culturel –mes parents sont des professeurs. J’ai toujours vu mes deux parents travailler et mes deux parents s’occuper de ma sœur et moi de façon équivalente. J’ai toujours été aussi proche de mon père que de ma mère et j’ai partagé autant de moments avec chacun d’eux. Bien sûr, il m’est arrivé notamment au moment de la puberté de préférer parler de certaines choses à ma mère plutôt qu’à mon père, mais mon père a toujours été très présent dans ma vie, dans mon éducation, vraiment autant que ma mère. Au final, père et mère me semblaient être deux modèles totalement égaux et pendant longtemps je n’ai même pas constaté l’existence de sexisme ou d’inégalités entre les femmes et les hommes. Mes parents m’ont en plus toujours poussé à faire ce que je voulais, encouragé à développer mes capacités et soutenu dans chacun de mes projets. Enfant, je voulais d’ailleurs faire des études scientifiques, un domaine dont je sais très bien maintenant qu’il reste profondément masculin, mais que je voyais comme parfaitement accessible à l’époque parce que mes parents m’en donnaient l’impression. En somme, j’avais la sensation de pouvoir faire tout ce que je voulais et je ne me sentais pas du tout limitée par le fait d’être une petite fille –en fait, je trouvais même souvent que les garçons craignaient franchement et que les filles, c’était mieux.

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Avec le recul, je me rends compte que j’ai tout de même intériorisé tout un tas de normes et de valeurs genrées. Par exemple, je voulais toujours essayer le maquillage et les talons de ma mère pour être « une vraie femme ». Ma sœur et moi, nous jouions aussi majoritairement avec des jouets typiquement pour filles, comme les poupées. Et au niveau des dessins-animés que nous regardions, ça se vérifiait aussi : on regardait tout ce qui était défini comme était « pour filles », les Winx club, les Totally spies, les Witch… Tout ça n’est pas forcément un mal en soi d’ailleurs. Depuis que je me suis sensibilisée au féminisme, je crois que le genre n’est qu’une construction sociale –un point de vue qui n’engage que moi, au demeurant. Je crois que rien n’est défini par avance ou selon son sexe, et que toutes nos caractéristiques, tous nos goûts, sont le résultat d’un construit social lié à notre genre. Je suis donc pour une déconstruction du genre, pour qu’on arrête d’inculquer telle ou telle valeur à un enfant parce que ce serait soit disant biologique et qu’on laisse ces mêmes enfants faire et aimer ce qu’ils veulent. Mais je suis aussi pour une revalorisation des valeurs féminines, parce que ce qui est associé au genre féminin est systématiquement moins valorisé que ce qui est associé au genre masculin. C’est-à-dire que je suis pour que jouer à la poupée, se maquiller ou regarder Winx club soit tout aussi bien perçu que de jouer aux voitures, faire du football ou regarder Pokémon. Et ne me dîtes pas que tous ces exemples sont perçus de la même façon : une fille qui regarde Pokémon, ça ne choquera pas alors qu’un garçon qui regarde Winx club sera lui tout de suite mal perçu. Sauf que ce n’est pas tant pour le petit garçon que pour la petite fille que c’est violent symboliquement, parce que cela signifie que ce qui est « masculin » est forcément bien et peut être pour les garçons et pour les filles, mais que ce qui est « féminin » ne peut être que pour les filles. Autrement dit, tout ce qui est masculin est neutre et universel alors que le féminin ne peut être que pour les filles, ne peut par définition par intéresser les hommes. Et ce n’est pas qu’une histoire de jouets et de dessins animés, c’est constant : aux filles la sensibilité, la sagesse et le respect, aux garçons la force, l’ambition et l’impulsivité. Et bien sûr, ce sont ces trois dernières caractéristiques qui sont les mieux perçues. Ce n’est pas pour rien que l’on reconnaît unanimement que les filles sont plus sérieuses à l’école mais que malgré ça, ce sont les garçons qui sont davantage félicités par les professeurs, à qui l’on donne davantage la parole et qui ont ensuite les meilleurs postes et les meilleurs salaires. Même s’ils sont moins travailleurs, même s’ils chahutent un peu en cours parce que, vous comprenez, ce sont des garçons, c’est normal qu’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils ont du caractère et besoin de bouger. Par contre, une fille qui s’agite en classe, là tout de suite il ne faut pas, parce que c’est une fille alors elle doit être docile et calme et t’inquiète pas qu’on va bien la sanctionner plus que les garçons pour le lui faire comprendre.

C’est justement comme ça que j’ai commencé à être confronté au sexisme. A l’école, en primaire. J’ai très vite eu beaucoup d’amis, dont plein de filles mais aussi des garçons. Et si j’ai réussi à avoir aussi des amis garçons, c’est parce que ceux-ci me considéraient comme une « fille cool ». Pourquoi ? Parce que je jouais au foot avec eux, parce que je collectionnais les cartes Pokémon avec eux, parce que je m’habillais souvent en pantalon et n’hésitais pas à courir, grimper aux arbres et faire du vélo en chutant cinquante fois. Parce que je me suis totalement pliée aux normes masculines. A l’époque, je ne m’en rendais d’ailleurs même pas compte mais c’est plus tard, en arrivant au collège, que j’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être un problème. Que jamais le moindre garçon ne s’était plié aux normes féminines pour être ami avec moi, que jamais le moindre garçon n’a fait l’effort de s’intéresser à mes « trucs de fille » mais partait du présupposé que c’était à moi de m’intéresser aux trucs des garçons. C’est comme ça qu’au collège, je me suis mise à jouer aux jeux-vidéos pour pouvoir continuer à être acceptée par mes amis garçons, pour pouvoir participer à leurs conservations, parce que jamais il ne leur serait venu à l’esprit de faire le processus inverse. C’était à moi d’intégrer leurs normes et leurs codes et je l’avais bien compris. J’ai donc joué à des jeux comme Call of duty, écouté la musique qu’ils aimaient mieux et suivi des sports comme le football et le rugby qui ne m’avaient jamais intéressé auparavant. Et les trucs « de fille », je les gardais pour mes amies filles. Le problème, c’est que je n’avais justement pas énormément d’amies au collège, il n’y en a eu que trois qui ont été présentes durant les quatre ans de notre scolarité ou presque, dont deux avec qui je me disputais régulièrement et une qui a déménagé la dernière année. J’étais donc prête à faire tout ce qu’il fallait pour être acceptée par les garçons, d’autant qu’à cette époque j’ai commencé à être très mal dans ma peau vis-à-vis de ces mêmes garçons. Je croyais que personne ne m’aimerait jamais, et encore moins en tant que petite amie, j’avais une peur véritablement obsessionnelle de ne pas être aimée. Il y avait d’ailleurs quelque chose de très paradoxal au collège : les garçons aimaient bien se moquer des filles très « filles », très « féminines » justement, ils aimaient bien dire quand vous vous pliiez à leurs normes que vous étiez une fille cool… mais lorsqu’il s’agissait d’avoir une copine, ils la choisissaient toujours parmi ces filles « féminines ». En somme, peu importe que ce que vous faisiez en tant que filles, il y avait toujours un moment où ça n’allait pas.

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Mon ton peut sembler très amer, mais ce n’est pas directement à ces garçons que j’en veux. La plupart ont vraiment été des amis, je les ai vraiment appréciés, et ils ne m’ont jamais directement forcé à faire telle ou telle chose pour leur plaire. Il y en a eu quelques-uns pour profiter de mon mal-être sans scrupule, mais ils n’ont été que très peu nombreux –cela dit, ça a suffi à me foutre en l’air pour plusieurs années. Les autres ont simplement grandi dans un système qui les a placés au centre et leur a toujours appris que c’était normal. Je n’étais d’ailleurs pas la dernière à penser que ça l’était. Je sentais bien par moment que la situation était injuste. Lors d’un voyage scolaire auquel ne participait aucune de mes copines, je suis restée avec les garçons pendant toute la semaine. Quand nous avions du temps libre pour se promener et éventuellement faire des achats, j’ai bien essayé une fois d’aller dans un magasin de vêtements mais ils m’ont tout de suite bien fait comprendre que ça les emmerdait et je n’avais pas envie d’être toute seule à chaque pause. Je les ai donc suivis dans leurs magasins, selon leurs envies, pour ce qui leur faisait plaisir. Et ça nous paraissait à tous normal, même si une part de moi trouvait cela de plus en plus pesant. Le problème, c’est que j’étais très loin d’avoir les connaissances que j’ai aujourd’hui, d’avoir conscience de ce qu’était le sexisme institutionnel et le genre. Je me rendais compte que certaines choses n’étaient pas normales, mais je ne savais pas pourquoi, je ne savais pas l’expliquer ni comment faire pour que cela change. Alors je me taisais.

Puis il y a eu l’entrée au lycée et là, il y a eu de grands changements dans ma vie. Sur mes trois amies, une avait déménagé en Bretagne et l’autre est partie dans un lycée différent du mien. Je me suis donc retrouvée avec une seule amie fille, avec laquelle j’ai eu une très grosse dispute peu de temps après la rentrée qui nous a brouillées pour presque deux ans. Pendant le peu de temps où je suis restée avec elle, nous avons sympathisé avec deux garçons via un autre garçon que nous connaissions déjà d’avant et avec qui je m’entendais bien. Mais lorsque mon amie et moi nous sommes disputés, elle est restée avec ces trois garçons –et vu l’ambiance glaciale entre nous deux, je n’avais pas envie de rester avec eux. Pendant quelques jours, j’ai été très seule et je ne savais pas du tout vers qui aller. Et en fait, je ne suis allée vers personne, c’est une fille de ma classe qui est venue spontanément vers moi me proposer de rejoindre ses amies plutôt que de rester toute seule. J’ai accepté, et ça a été intimidant les premiers jours parce que je ne les connaissais pas alors qu’elles se connaissaient toutes, mais je me suis finalement très vite intégrée au groupe. Pour la première fois de ma vie, j’avais un vrai groupe de copines et seulement de copines. Des filles avec qui je pouvais parler de mes romans favoris et du dernier acteur sur lequel j’avais craqué dans un film, des filles avec qui je pouvais faire les magasins lorsque nous avions une pause et des filles qui ne me sortaient jamais de remarques condescendantes liées à mon genre. Ça a été comme une énorme bouffée d’oxygène pour moi. J’ai totalement arrêté de jouer aux jeux-vidéos ou d’écouter certains groupes, tout simplement parce que je n’avais jamais fait ça pour moi mais pour mes amis et que cette fois, mes amies ne m’imposaient rien. Par contre, je me suis aussi rendue compte que des choses que j’avais cru faire uniquement pour satisfaire les garçons me plaisaient aussi réellement. L’exemple le plus concret, c’est le sport. J’ai réalisé que j’aimais réellement regarder le sport, suivre le football et le rugby, mais aussi faire du sport. D’ailleurs, une de mes nouvelles amies pratiquait l’athlétisme et elle m’a initié à ce sport qui a tout de suite pris une importance considérable dans ma vie –je crois que j’y reviendrais un jour d’ailleurs.

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Le fait d’assumer davantage qui j’étais m’a fait me rendre compte de certaines choses. Notamment, j’ai commencé à penser que j’étais féministe parce que je voulais que les garçons et les filles puissent faire les mêmes choses et que l’on valorise autant ce que faisaient les filles que ce que faisaient les garçons. Ça n’avait cependant rien encore de très concret, je ne connaissais pas de théories féministes, de sites féministes et même très peu de personnes féministes. En plus, malgré mes expériences passées, je restais relativement préservée pour une femme. Je n’avais jamais subi d’agression, je ne connaissais pas le harcèlement de rue (faut dire que j’habitais un minuscule village dont je ne sortais que pour aller au lycée et que nos sorties avec mes copines se faisaient en plein jour, en groupe et dans des rues où l’on croisait essentiellement d’autres lycéens, forcément ça limitait les possibilités aussi), et surtout je m’en sortais très bien scolairement. J’ai finalement tourné le dos à la filière scientifique dont je me suis rendue compte qu’elle ne me correspondait pas –ce n’est d’ailleurs sans doute pas anodin que j’ai fait cette découverte à ce moment alors que je n’avais pourtant jamais aimé les matières scientifiques : mes nouvelles amies étaient des littéraires, des scientifiques et des économistes, bref tout était représenté, alors qu’au collège, mes amis se destinaient quasiment tous à des filières scientifiques. Pour autant, j’ai très bien réussi en filière économique et sociale, j’ai commencé à préparer Sciences Po et tout le monde m’a soutenu, mes amis, mes proches, mes professeurs, tout le monde. Même en sport, où les filles ont tendance à être très dévalorisées, je m’en sortais globalement bien, surtout depuis que je faisais de l’athlétisme, et j’avais donc d’excellentes notes dans absolument toutes les matières. Je majorais chaque trimestre, mes professeurs m’encourageaient énormément, je ne me sentais absolument pas discriminée du fait de mon sexe.

Tout n’allait pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’étais encore en plein dans mes troubles du comportement alimentaire et j’étais souvent très déprimée. Mais je ne me sentais vraiment pas touchée par le sexisme, alors même que mes TCA en étaient pourtant une évidente résultante. Je me disais féministe, mais ça ne se traduisait pas par du militantisme et cela d’autant plus que je ne connaissais personne qui se revendiquait féministe. Les quelques fois où j’ai essayé d’en parler, de dénoncer certains stéréotypes ou certaines représentations de la femme, je me suis entendue répondre « Oh mais t’es pas drôle avec ton féminisme aussi, si on réfléchit comme ça on prend plus de plaisir à rien » parfois de mes propres amies et je n’ai pas cherché à aller plus loin. Je manquais de toute façon totalement de confiance en moi, beaucoup trop pour assumer mes idées et ne pas me laisser démonter par ce genre de phrases. Pourtant, avec le recul, je réalise que déjà au lycée, j’avais conscience de certaines choses comme la sous-représentation des femmes dans l’espace public : ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de consacrer mon TPE à la place des femmes dans la Résistance ou que je m’intéressais de plus en plus aux femmes dans l’histoire. Mais je gardais d’une part l’impression que ça ne me touchait pas directement, et d’autre part la sensation que je ne pouvais rien y faire de toute façon –sensation sans aucun doute bien renforcée par ma timidité alors maladive.

Et puis je suis entrée à Sciences Po. Là, il s’est passé trois choses : premièrement, j’ai recommencé à avoir des amis garçons. Au lycée, j’en avais quelques-uns mais ils m’ont toujours été présentés par d’autres amis, et je les voyais avec mes amies. Je ne me retrouvais quasiment jamais seule avec des garçons, nous étions toujours en groupe avec une majorité de filles. A Sciences Po, ça a été différent. Deuxièmement, je me suis retrouvée avec des gens souvent engagés, qui avaient des opinions parfois très affirmées sur certains sujets et qui n’hésitaient pas à les défendre. Les débats étaient fréquents et comme je l’ai expliqué dans mon précédent article, j’ai peu à peu fini par y prendre part. Au point de lancer un projet féministe sur le campus et d’en devenir la présidente. Enfin, troisièmement, je me suis mise sérieusement à Twitter. Et ça, ça a changé énormément de choses –on pourrait rajouter une quatrième chose : j’ai découvert ce qu’était le harcèlement de rue en habitant pour la première fois en ville.

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Au début, je ne tweetais quasiment pas. Par contre, j’ai commencé à suivre des comptes féministes et c’est comme ça que j’ai véritablement appris sur ce mouvement. Au début, ça passait par deux choses essentiellement : le compte et le blog de Buffy Mars, et le site Madmoizelle. Ça s’est ensuite diversifié, j’ai suivi de plus en plus de femmes différentes, j’ai lu des tas d’articles, j’ai commencé à me forger de vrais arguments et à découvrir qu’il y avait tout un monde derrière les inégalités salariales. Je me suis rendue compte que j’avais une vision du féminisme qui était très blanche et très bourgeoise même. Je ne viens pas d’un milieu économiquement très favorisé, mais ma situation financière est clairement confortable et comme je l’ai déjà dit plus haut, j’ai aussi été très préservée tout au long de ma vie. Que la vie soit plus chère pour les femmes que pour les hommes, qu’il existe une taxe rose notamment, ne m’avait juste jamais effleuré l’esprit. Que le sexisme soit plus violent à l’encontre des femmes racisées que des femmes blanches ne me paraissaient pas non plus une évidence. Je savais que des femmes subissaient le racisme, mais je pensais bien naïvement que racisme et sexisme étaient deux choses distinctes, que je n’étais pas concernée par le racisme mais que face au sexisme, nous étions toutes égales. En clair, je ne connais pas du tout le principe d’intersectionnalité. Je pourrais faire une liste des comptes des comptes qui m’ont énormément appris à ce sujet mais je n’arriverais pas à en faire une qui soit exhaustive alors je vais en citer quelques-unes seulement –et vous inciter vivement à parcourir leurs propres abonnements ensuite ! Il y a donc eu dans un premier temps @s_assbague, @ComicSansInes et @ThisIsKiyemis. Puis j’ai découvert @LifeOfAFoC, qui m’a fait connaître beaucoup d’autres comptes d’ailleurs dont @CherJournal. J’ai aussi suivi des femmes mêlant d’autres luttes encore au féminisme, comme @clemence_h_ qui s’intéresse particulièrement aux enjeux climatiques et à leur impact sur les femmes –même en matière de climat, les femmes sont plus impactées que les hommes. J’ai suivi des femmes géniales comme @ValerieCG qui consacre véritablement beaucoup de leur temps à la lutte pour les droits des femmes. Et de fil en aiguille, j’en suis venue à faire de même.

Ce fut très mesuré au départ. Je me contentais de quelques tweets de temps à autres, et j’avais encore peu d’abonnés et d’abonnements, ce qui ne me permettait pas de vrais échanges. Puis j’ai commencé à m’affirmer plus franchement, j’ai découvert le principe du rant et je m’en suis donnée à cœur joie. J’ai également appris à dénoncer des faits de la vie quotidienne, des choses qui pouvaient m’arriver dans la rue par exemple. Le fait de ne plus garder tous mes doutes et tous mes questionnements pour moi m’a énormément aidée. Pourtant, ça n’a pas toujours été rose. Quand j’ai commencé à avoir un peu plus de visibilité sur Twitter, il m’est arrivé plusieurs fois d’être confrontée à du cyber-harcèlement, à des tweets haineux, à des menaces, à des appels au viol. La première fois, ça a été franchement déstabilisant et je me suis demandée pourquoi je faisais tout ça. Je suis d’une nature très sensible, exprimer mon avis sur la toile m’a longtemps demandé beaucoup d’efforts et quand j’ai reçu ces premières insultes, j’ai pensé que ça n’en valait peut-être pas la peine. Qu’il était inutile que je rumine et me retrouve avec le moral dans les chaussettes pour « quelques tweets ». Mais très vite, je me suis rendue compte que ce n’était pas juste ça. Que ce n’était pas que l’affaire de quelques tweets. Je me suis rendue compte que le militantisme sur Internet a pris une part considérable dans ma vie… et que je n’avais pas envie de m’en passer.

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Être féministe, ce n’est pas toujours facile. Depuis que je le suis, il y a beaucoup de choses qui me mettent en colère, des choses que je ne remarquais pas avant et qui me sautent aux yeux maintenant et me donnent parfois des envies de meurtre. Souvent, même, je me dis que je passe trop de temps à être en colère et que je devrais me ménager, un peu. Et puis je me rends compte que je suis beaucoup plus épanouie depuis que je suis féministe. Certes, je lis tous les jours des tas de choses horribles et j’en veux régulièrement à la terre entière… mais j’ai aussi l’impression de pouvoir avancer. Toutes ces choses, je ne les soupçonnais même pas avant. Et c’était peut-être mieux pour mon humeur, mais je ne risquais pas de faire avancer quoi que ce soit ainsi. Surtout, j’ai l’impression d’être plus en phase avec moi-même. Plus révoltée, mais plus en phase. Parce que j’ai mis des mots sur beaucoup de choses. J’ai compris que toutes mes interrogations quant à mes quelques expériences du sexisme étaient fondées, étaient légitimes, que le problème ne venait pas de moi mais bien d’un système institutionnalisé qui est le sexisme. Et surtout, depuis, je crois que j’assume beaucoup plus la personne que je suis. J’ai compris que j’avais le droit d’aimer des trucs « de fille », que ça ne faisait pas de moi une fausse féministe ou une fille pas cool ou quoi que ce soit, que j’avais aussi le droit d’aimer les trucs « de garçon ». J’ai compris que je n’avais plus à me mettre dans une case, à me plier à ceci ou cela. J’ai compris qu’il n’y avait pas une unique façon d’être une femme. Que de toute façon, quoi que je fasse, ce ne serait jamais suffisamment bien, que je serai toujours trop fille ou pas assez fille. Alors j’ai arrêté de m’occuper du jugement des autres. Si j’ai envie de passer des heures à faire les magasins et de regarder des photos de chatons pendant des heures en disant « c’est trop mignooooon ! », je le fais. Si j’ai envie de regarder un match de rugby en bouffant un kebab et en gueulant contre l’arbitre avec mes potes, je le fais aussi. Et je m’en cogne de ce que les autres peuvent en penser. Ça ne fait pas de moi un garçon manqué ou une fille clichée ou rien du tout. C’est juste moi, qui n’ai de comptes à rendre à personne. Moi qui suis une femme, peu importe la façon dont je me comporte, et qui n’ai absolument pas à en avoir honte.

Et en ce sens, le féminisme m’a totalement libérée.

Et pour rien au monde, je ne serai maintenant prête à y renoncer.

Il me reste énormément de choses à apprendre : je continue à me renseigner sur l’intersectionnalité, je suis perdue sur toutes les questions liées aux transgenres, ou gender fluid, ou queer, j’ai somme toute encore très peu lu d’écrits universitaires sur le féminisme. Il me reste sans doute énormément à affronter aussi : je suis désormais très lucide sur la situation des femmes, je sais ce à quoi je risque de me confronter tout au long de ma vie ou de ma carrière, je sais aussi que je peux à nouveau faire face à des menaces en tant que militante.

Et je m’en moque.

Parce que je ne vais plus m’arrêter, plus maintenant.

Parce que le féminisme fait partie intégrante de moi.

Et parce qu’il m’a appris à assumer entièrement qui je suis.