Influentes et inspirantes : des femmes noires américaines au XXIème siècle

« Chaque matin je me réveille dans une maison qui a été construite par des esclaves. Et je regarde mes filles, deux jeunes femmes noires, belles et intelligentes, jouer avec leurs chiens sur la pelouse de la Maison Blanche. »

Par ces mots, Michelle Obama illustre l’évolution qu’ont connu les personnes racisées et notamment noires aux Etats-Unis depuis la création de ce pays –et même bien avant. Dès le XVIème siècle, et tout particulièrement au XVIIème siècle, les populations d’Afrique de l’ouest furent enlevées et transportées dans les colonies anglaises d’Amérique du nord pour y être réduites en esclavage. Leur condition ne s’améliore pas avec la fondation des Etats-Unis. Il faut attendre 1865 pour que le Treizième amendement de la Constitution américaine abolisse l’esclavage ainsi que la servitude involontaire. Cela ne met pas pour autant fin à la discrimination, et encore moins à la ségrégation, dont continuent à souffrir les personnes racisées dans les Etats du sud, tout particulièrement, mais même dans l’ensemble du pays en général. Un mouvement s’organise alors contre cette ségrégation : c’est le mouvement des droits civiques, dont on date généralement le commencement à 1955 avec le boycott des bus Montgomery visant à dénoncer la ségrégation raciale dans les transports publics et faisant suite à l’arrestation de Rosa Parks. Cela aboutit, en 1964, au Civil Rights Acte qui abolit tout discrimination basée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine, et en 1965, au Voting Rights Act qui prohibe la discrimination raciale dans le vote. Les personnes racisées sont enfin légalement considérées comme égales aux personnes blanches.

Sauf que la réalité est moins envieuse. Les personnes racisées sont davantage concernées par la pauvreté, le chômage et l’emprisonnement que les personnes blanches. Michelle Alexander développe même en 2010 la théorie selon laquelle la lutte contre la drogue aux Etats-Unis serait « un nouveau Jim Crow » –les lois Jim Crow ont maintenu la ségrégation raciale jusqu’en 1965 dans certains Etats. Elle montre en effet que les hommes noirs américains sont vingt à cinquante fois plus envoyés en prison pour des affaires de drogues que les hommes blancs, alors même que les hommes blancs consomment davantage de drogues. Or, une fois que ces personnes ont été envoyées en prison, elles peuvent légalement perdre certains de leurs droits comme le vote. La ségrégation n’a pas disparue, elle a simplement changé de forme. De manière générale, les personnes racisées sont victimes des institutions de l’Etat et pas seulement de la justice, mais aussi de la police. Le mouvement Black Lives Matter l’illustre tristement aujourd’hui encore.

Mais même les personnes racisées ne sont pas égales entre elles. Toutes vivent le racisme, mais la moitié d’entre elles vivent aussi une autre oppression : le sexisme. Les femmes noires sont ainsi encore plus pauvres que les hommes noirs, et surtout encore plus invisibles dans à peu près toutes les sphères de la société –sphères où les racisé.e.s en général sont déjà très peu représenté.e.s.

Quand j’ai dû rédiger un devoir pour mon cours sur le racisme aux Etats-Unis au semestre dernier, j’ai donc décidé de me pencher sur les femmes noires et la double-oppression qu’elles subissent. Je voulais montrer la spécificité du croisement entre deux discriminations –voire plus encore. Mais je voulais aussi mettre en avant des femmes noires influentes, d’abord parce que celles-ci sont toujours moins valorisées que les hommes ou que les femmes blanches, et ensuite parce que celles-ci sont je crois des figures extrêmement importantes pour trois principales raisons : elles prouvent que l’on peut réussir même en subissant le sexisme et le racisme, et on sait tou-te-s comme il est important d’avoir des modèles auxquels s’identifier, elles donnent de la visibilité à une catégorie de la population qui est sous-représentée, et elles contribuent toutes, à leur manière, à améliorer la situation des femmes noires aux Etats-Unis voire dans le monde.

Disclaimer : ayant dû travailler sur le sujet dans le cadre de l’un de mes cours, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en faire un article pour mon blog. Je reste cependant une femme blanche qui n’est donc pas concernée par le racisme et je m’en tiendrais donc à une approche très académique. Pour le reste, je vous renvoie à la fin de mon article où je cite les comptes Twitter de militantes afroféministes et racisées qui vous en apprendront bien davantage que moi et que je vous recommande très chaleureusement de suivre.

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Le 4 juin 1919, le Dix-neuvième amendement de la Constitution américaine accorde enfin le droit de vote aux femmes. Il faudra toutefois attendre 1972 pour que Shirley Chisholm ne devienne la première femme candidate à une élection présidentielle. Aucune femme n’a a ce jour été élue à ce poste. Pour les femmes noires, c’est encore pire –déjà parce que certaines d’entre elles ont dû attendre jusque dans les années 1960 pour librement exercer leur droit de vote. Elles ne sont pratiquement pas représentées dans les institutions politiques américaines. L’élection de Barack Obama a toutefois marqué une avancée pour la communauté Afro-Américaine, et une timide avancée pour les femmes noires : Michelle Obama est devenue la première First Lady noire mais surtout, elle a su donner un sens très fort à cette fonction.

Michelle Obama est diplômé de Princeton et de Harvard et est une avocate et une autrice. Elle s’est mariée avec Barack Obama en 1992 et s’est particulièrement engagée politiquement au cours des deux mandats de son mari. Elle a prononcé d’innombrables discours, pour lui comme pour Hillary Clinton en 2016 d’ailleurs. Elle s’est engagée dans plusieurs campagnes durant ses huit années à la Maison Blanche. L’une d’elles a été créée par elle-même et son mari et s’intitule Let Girls Learn. C’est une initiative gouvernementale visant à aider les adolescentes à atteindre une éducation de qualité dans un objectif d’empowerment. Michelle Obama fait très souvent mention des femmes dans ses discours. Elle n’en oublie pas non plus les personnes racisées. Elle a notamment prononcé un puissant discours en 2014 lors du décès de Maya Angelou dans lequel elle explique comment la découverte de l’œuvre d’Angelou a été capitale dans son empowerment en tant que fille noire. Les Américain-e-s ne s’y trompent pas : en octobre 2016, Michelle Obama est leur personnalité politique préférée avec 59% d’opinions positives, devant son propre mari. Sa reconnaissance n’est d’ailleurs pas que nationale : elle fut consacrée femme la plus puissante du monde en 2010 par la magazine Forbes et resta dans le top 10 jusqu’en 2015.

Si Michelle Obama n’a été « que » First Lady, elle a usé de cette position pour encourager les femmes et notamment les femmes noires à s’engager, à croire en elles, et c’est loin d’être anodin dans un pays où il a fallu attendre 1993 pour qu’une femme noire soit élue au Sénat ou 2005 pour qu’une femme noire soit Secrétaire d’Etat. Dans un pays où, jusqu’à ce jour, 38 femmes noires seulement ont été élues au Congrès depuis 1968 et l’élection de la première d’entre elles.

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Si les femmes noires sont moins représentées en politique que les hommes noirs et surtout que les blancs, cela s’explique probablement par la plus grande pauvreté dans laquelle elles sont maintenues. S’impliquer en politique demande en effet du temps et de l’argent. Or, beaucoup de femmes noires n’en ont pas et ont ainsi moins d’opportunités de s’engager. En 2013, les 36% de femmes noires qui travaillaient à temps plein touchaient un revenu médian de $33,780 par an, contre $38,097 pour toutes les femmes, $37,290 pour les hommes noirs et $48,099 pour tous les hommes. Presque 30% des femmes noires vivent sous le seuil de pauvreté, contre 26% des hommes noirs et 15% de la population globale. Les personnes les plus riches du pays sont presque toutes blanches –et presque toutes des hommes. La première femme noire de ce classement est Oprah Winfrey, à la 239ème position.

Oprah Winfrey a grandi dans la pauvreté avec une mère célibataire. Elle a rapidement trouvé un petit boulot dans une radio locale avant d’intégrer un talk-show de Chicago qu’elle fait bondir à la troisième place des audiences. Elle lance alors sa propre compagnie et est aujourd’hui appelée la Reine des médias. Elle a créé le Oprah Winfrey Show qui a été l’un des plus regardés aux Etats-Unis. Barack Obama lui a accordé en 201 la médaille présidentielle de la liberté et elle a reçu des diplômes honoraires de Duke et Harvard. Oprah Winfrey est la personne noire la plus riche du XXème siècle et la première et unique multi-milliardaire noire. Elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes du monde –Vanity Fair écrit à son propos : « Elle a plus d’influence sur la culture que n’importe quel président d’Université, politicien ou leader religieux ». Elle use de cette popularité et de cette richesse pour supporter des causes dont notamment, là encore, la cause des femmes. Elle a donné plus de 400 millions de dollars à des causes éducatives et en 2007, elle crée la Oprah Winfrey Leadership Academy for Girls en Afrique du sud. Des centaines de jeunes filles reçoivent une éducation grâce à cette école. Comme Michelle Obama, elle lutte également contre le racisme. Elle a notamment donné douze millions de dollars au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine qui a ouvert en 2016 et est un soutien affiché de Barack Obama.

Oprah Winfrey est la première femme noire et même la première personne noire à devenir si riche et si reconnue. Elle est aussi la seule : pour le succès d’une femme, des milliers d’autres vivent dans la pauvreté, sans même parler des discriminations à l’emploi ou salariales qu’elles subissent à la fois du fait du racisme et du sexisme. Mais là où les personnes les plus riches du monde ont traditionnellement toujours été des hommes blancs, Winfrey a prouvé qu’une femme noire pouvait aussi avoir sa place –et on ne le dira jamais assez : la représentativité, c’est essentiel.

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La pauvreté et le chômage ne ferment pas seulement l’accès aux sphères politiques. De manière générale, toutes les sphères reconnues ou d’influence nécessitent une certaine richesse. La sphère artistique ne fait pas exception à la règle. C’est pourtant l’une des plus importantes puisque les arts vont donner de la visibilité à aux gens, visibilité qui elle-même entraînera plus de reconnaissance. Quel meilleur domaine que le domaine artistique pour trouver de la représentativité ? Les artistes sont de plus des personnes très influentes. Beaucoup s’engagent pour des causes auxquelles ielles contribuent à donner de la visibilité. On peut prendre l’exemple d’Emma Watson : on pense ce que l’on veut de la campagne HeForShe –en l’occurrence, de plus en plus du mal pour ma part-, il n’empêche que celle-ci a eu un impact très fort qui s’explique pour partie par la grande popularité de l’actrice. Or, comme toujours, les femmes noires ont moins de visibilité dans cette sphère. Mais il existe tout de même des artistes noires très connues, parmi lesquelles Toni Morrison.

Toni Morrison a déménagé très jeune dans l’Ohio parce que ses parents voulaient échapper au racisme ségrégationniste des Etats du sud. Elle lit dès son plus jeune âge et se dirige vers le milieu de la littérature. Elle va travailler dans une maison d’édition à New-York où elle joue un rôle crucial dans la mise en avant de la littérature noire : elle édite ainsi de nombreuses œuvres d’écrivain-e-s noir-e-s, comme celles de Henry Dumas, Toni Cade Bambara ou encore Angela Davis. En 1970, elle publie son premier livre : L’œil le plus bleu, l’histoire d’une jeune fille noire maltraitée à l’école et dans sa famille qui ne rêve que d’avoir des yeux bleus. En 1987, son roman Beloved lui vaut le prix Pulitzer et elle obtient finalement le Prix Nobel de littérature en 1993. Elle est la huitième femme et la toute première femme noire à obtenir cette distinction. Les livres de Toni Morrison décrivent tous la misère des populations noires américaines depuis le début du XXème siècle. Une autre de leurs caractéristiques est que presque tous ses personnages principaux sont des femmes, et souvent des femmes martyrisées. Cela lui vaut d’ailleurs l’étiquette d’autrice féministe, même si elle a déclaré elle-même refuser de prendre position pour rester aussi libre qu’elle puisse l’être dans son écriture. Son travail littéraire a toutefois indubitablement contribué à mettre en avant les femmes noires dans la littérature –tant en tant que personnages qu’en tant qu’autrices.

Les figures littéraires les plus acclamées sont blanches, et les personnages les plus célèbres le sont souvent aussi. Ce n’est d’ailleurs pas vrai qu’en littérature mais dans toutes les sphères artistiques, à commencer par le cinéma. Les personnages noirs sont moins nombreux et souvent très stéréotypés. La première actrice noire à obtenir un Oscar, Hattie McDaniel, l’obtient en jouant une esclave et nourrice très austère. Parfois, les personnages noirs sont même transformés en blancs : c’est le whitewashing. Des films comme Exodus, par exemple, ont des acteurs blancs comme acteurs principaux alors même que l’action prend place dans des régions où les habitant-e-s sont noir-e-s. Qu’ai-je écrit sur la représentativité, pourtant ? C’est fondamental. Cela permet de se sentir reconnu et par là-même, davantage intégré à la société. En créant de puissants personnages noirs féminins, Toni Morrison a donné aux femmes noires une place dans un milieu toujours majoritairement dominé par les blancs.

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Michelle Obama, Oprah Winfrey et Toni Morrison prouvent que les femmes noires peuvent réussir politiquement, économiquement et artistiquement. Elles aident aussi directement ces femmes par leurs actions, leurs campagnes, leurs dons. Elles luttent à la fois contre le racisme et le sexisme. Beaucoup de femmes ont fait de même et ont donné un nom à ce combat : l’afroféminisme. En 1989, Kimberlé Crenshaw appelle intersectionnalité la façon dont ces différents concepts, racisme et sexisme, sont liés l’un à l’autre. Elle explique qu’être une femme noire ne peut se comprendre en termes d’être une femme ou d’être noire. En tant que femmes, les femmes noires souffrent du sexisme dans les mouvements antiracistes. Mais en tant que noires, elles souffrent du racisme dans les mouvements féministes. La seule façon de lutter tant contre le racisme que contre le sexisme est donc de lier les deux causes. L’afroféminisme s’est beaucoup développé dans les années 1960, précisément du fait de la misogynie du Mouvement des droits civiques, et il se développe aussi beaucoup, depuis 2010, au travers des réseaux sociaux. Parmi ces militantes, beaucoup citent Beyoncé comme un modèle d’afroféminisme.

Beyoncé est l’une des chanteuses les plus célèbres au monde. Elle a vendu plus de 100 millions de disques en tant qu’artiste solo et près de 60 millions avec son groupe Destiny’s Child. Elle a aussi remporté 20 Grammy Awards et est actuellement la femme la plus nominée dans l’histoire des Awards. En 2009, le magazine Billboard la désigne comme la plus grande artiste féminine des années 2000. Le magazine Time la liste comme la personnalité de l’année en 2016 et elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes au monde. Beyoncé revendique son féminisme –on a tou-te-s en tête cette image de Beyoncé performant devant un énorme « Feminist » sur scène. Mais elle insiste également sur le fait qu’elle ne considère pas son féminisme comme prioritaire sur d’autres causes telles notamment que l’antiracisme. En 2016, elle a ainsi pris position contre les violences policières aux Etats-Unis et a participé, avec d’autres artistes, à une vidéo intitulé 23 Ways You Could be Killed If You’re Black. Son album le plus récent, Lemonade, est décrit par le magazine Billboard comme une œuvre afroféministe « faite par une femme noire, avec des femmes noires, pour les femmes noires ».

Le féminisme est, encore aujourd’hui, un mot qui dérange et qui suscite bien des critiques. Mais même quand il est accepté, quand il est discuté, c’est souvent par des femmes blanches –quand ce n’est pas carrément qu’entre hommes. La parole des femmes noires est pourtant essentielle puisque ce sont elles qui vivent le racisme et que les personnes concernées par une oppression sont toujours les plus aptes à en parler. Tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à donner cette voix aux femmes noires.

Les femmes noires d’influence jouent donc un rôle essentiel pour leurs pairs. Leur engagement peut prendre différentes formes mais il est toujours essentiel. Il ne doit pas non plus faire oublier les grandes difficultés que rencontrent toujours la majorité des femmes noires, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. Pour une femme noire d’influence, des milliers vivent dans la pauvreté et subissent un racisme et un sexisme quotidiens.

Mais je pense qu’il ne faut pas non plus minimiser l’impact de femmes comme Michelle Obama, Oprah Winfrey, Toni Morrison ou Beyoncé. Ces femmes luttent chacune à leur manière contre le racisme et le sexisme et elles contribuent toutes à l’empowerment des femmes noires. Surtout, elles encouragent d’autres femmes à faire de même et celles-ci sont de plus en plus nombreuses. J’aimerais donc conclure cet article en leur rendant un hommage à elles, à ces femmes noires et racisées qui donnent de leur temps et de leur énergie pour lutter tant contre le racisme que le sexisme et grâce auxquelles j’ai tant appris : @ComicSansInes, @s_assbague, @ThisIsKiyemis, @Noraiya_, @mrsxroots, @Melusine_2, @sophie_pallas, @CherCherjournal, @CMurhula, @widadk, @3lawan, @OrpheoNegra, @afrofeminista, @Leila_Mts, @EllaOrn_ et @ReacNoire.

Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

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Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.

Bilan : un mois au fil des autrices

Il y a quelques temps, je décidais de me lancer dans une sorte de défi littéraire pour une période de grosso modo six mois : ne lire que des femmes, c’est-à-dire ne lire que des autrices. Comme je ne souhaitais pas me contenter d’un article annonçant ce challenge et d’un article l’achevant officiellement, j’ai décidé de rédiger plusieurs articles au long de ces six mois pour partager avec vous mes impressions mais aussi, surtout même, mes coups de cœur.

Cet article fait donc le bilan d’un mois de lectures d’autrices. En fait, cela fait plus d’un mois que je me suis lancée là-dedans maintenant mais j’ai un peu traîné à la rédaction de ce récapitulatif et il aurait dû être posté il y a bien deux semaines déjà. Je vais donc ici parler de cinq livres seulement, même si j’en ai déjà lu d’autres depuis.

Autrices

Le livre avec lequel j’ai inauguré mon défi est une biographie romancée de Phoolan Devi, sobrement intitulé Devi, qui a été écrite par Irène Frain. C’est un roman que je n’ai mis que très peu de temps à lire pour au moins deux raisons : la première est le style très prenant d’Irène Frain. Cela rend la lecture aisée, fluide, mais la langue n’en est pas pour autant lésée puisqu’il y a des passages véritablement magnifiques du simple point de vue stylistique, des descriptions très imagées qui vous plongent dans les décors de l’action et une manière de narrer l’histoire qui vous empêche de vous arrêter –même quand il est déjà deux heures du matin et que bon sang, vos yeux commencent à pleurer tant ils sont fatigués. La deuxième raison est le personnage de Devi en elle-même, femme extraordinaire au destin non moins extraordinaire. J’ai choisi de lire ce livre après avoir lu, sur le blog de Pénélope Bagieu, une bande-dessinée narrant la vie de Phoolan Devi. J’ai été impressionnée par le courage dont a su faire preuve cette jeune femme tout au long de sa vie, vie qui ne lui aura pourtant rien épargné : vendue dès son plus jeune âge, victime de violences conjugales, de pédophilie, de viols répétés et souvent collectifs, Devi a subi de plein fouet la violence machiste tout au long de sa vie. Elle en a tiré une force incroyable, une force l’ayant animée lorsqu’elle est devenue une bandit pillant les villages indiens de castes supérieures pour reverser les gains aux castes inférieures. C’est aussi cette volonté inaliénable qui l’a menée, elle, la femme issue de l’une des plus basses castes de la société indienne, à exercer la fonction de député. Le roman d’Irène Frain ne couvre pas cette période, s’arrêtant à la reddition de Devi : lorsqu’elle accepte de déposer les armes et de renoncer à sa vie de bandit. Il aurait bien sûr été très intéressant d’en apprendre davantage sur sa vie en tant que députée, mais aussi en prison où elle a dû passer plus de huit ans après s’être rendue. C’est peut-être la seule petite chose qui ait manqué à ma lecture. Mais c’est un livre que je recommande malgré tout, et en fait il n’y a pas de « malgré tout », je le recommande simplement, vivement, fortement. Parce qu’on ne connaît que trop peu les femmes d’exception. Parce qu’elles n’ont pas leur place dans nos manuels scolaires ou dans notre histoire nationale. Parce qu’il est plus que temps de leur donner cette place.

Attention, toutefois. C’est un roman incroyablement violent, contenant des scènes explicites de viol, et mieux vaut avoir le cœur bien accroché à la lecture de certains passages. Sérieusement, ne négligez pas cet aspect avant de vous lancer dans votre lecture. Elle peut être très, très dure.

Après une telle lecture, j’ai eu envie de me lancer dans quelque chose de moins émotionnel –disons. En fait, ça n’a pas vraiment été le cas, même si la lecture de La pluie d’été de Marguerite Duras a été plus reposante que celle de Devi. Je n’avais encore jamais lu quoi que ce soit de Marguerite Duras, pourtant sans doute l’une des autrices les plus fréquemment citées quand il est question de littérature féminine. C’est désormais chose faite et j’ai bien l’intention de recommencer puisque j’ai beaucoup aimé ce court roman. Il se lit très facilement, en un jour pour ma part, mais ne se laisse pas oublier aussi aisément. Il raconte l’histoire d’une famille pauvre composée de nombreux enfants, dont l’héroïne et le héros que sont Jeanne et Ernesto, famille vivant dans la commune de Vitry-sur-Seine. Il n’y a pas réellement d’action à proprement parler dans ce livre, mais une et en fait plusieurs réflexions qui s’étirent tout au long du roman et qui sont particulièrement prenantes. Au fil de ma lecture, je me suis sentie happée dans une sorte de mélancolie qui n’a rien de très surprenante puisque l’une des réflexions principales de l’ouvrage se base sur le sortir de l’enfance et l’entrée dans la vie adulte. Si les phrases, hachées mais rythmées, sont assez simples, les sensations éprouvées ne le sont donc pas pour autant. Et puis bien sûr, il y a le sujet principal qui a de quoi interroger à la lecture : l’amour entre Jeanne et Ernesto, l’amour incestueux entre Jeanne et Ernesto. Là encore, à prendre en compte avant de se lancer dans sa lecture –il s’agit d’une relation consentie, mais qui n’en reste pas moins une relation incestueuse. Je ne vais pas cacher que cela m’a pas mal dérangée, et c’était d’ailleurs la première fois que je lisais un roman faisant ouvertement état d’une relation incestueuse, mais Marguerite Duras a une façon de narrer son histoire qui fait que l’on accepte malgré tout cet état de fait et que l’on s’attache aux deux personnages –surtout Jeanne, personnellement. Finalement, je suis ressortie de cette lecture assez retournée là encore, des questions plein la tête, et c’est là aussi un roman que je ne risque pas d’oublier de sitôt.

Ma troisième lecture a sans doute été, des cinq dont il est question dans cet article, mon plus gros coup de cœur. Il s’agit du roman sans doute le plus connu de Françoise Sagan : Bonjour tristesse. Une nouvelle fois, j’avais déjà entendu parler de cette autrice sans ne l’avoir jamais lue et s’il me fallait encore une preuve que les autrices sont déconsidérées, je l’avais là bien en main. Bonjour tristesse est assez unanimement reconnu comme un classique de la littérature française et n’est pour autant jamais même mentionné dans les manuels scolaires, ne m’a jamais été présenté dans le moindre cours de français et ne s’est jamais retrouvé sur mes copies d’examen. Faudrait quand même pas voir à vraiment lire des bonnes femmes, hein. Toujours est-il que j’ai littéralement adoré ce roman, qu’il ne m’a fallu que très peu de temps pour le lire et que j’ai bien l’intention de lire d’autres ouvrages de Françoise Sagan dès que j’en aurais la possibilité. C’est l’histoire de Cécile, en vacances avec son père et Elsa, la compagne de ce dernier. Cécile s’entend bien avec Elsa seulement voilà, une certaine Anne s’immisce alors dans leur été. Cécile l’admire mais la craint également, en sachant son père amoureux et ne souhaitant pas perdre la complicité de ce dernier au profit d’Anne. Un subtil combat s’engage alors entre les trois femmes jusqu’au dénouement, tragique, faisant faire à Cécile la connaissance de la tristesse. L’histoire est passionnante, très, très prenante, il est très difficile de relâcher ce livre après s’en être saisi et j’ai été impressionnée par la maturité littéraire de Françoise Sagan : elle n’avait que dix-huit ans lorsqu’elle a rédigé ce roman. Si vous avez ne serait-ce qu’un tout petit temps de temps devant vous, surtout n’hésitez pas : il faut que vous lisiez Bonjour tristesse !

Forcément, quand vous venez d’achever une lecture si plaisante, la barre est placée assez haut pour la prochaine autrice. J’ai donc décidé de me tourner vers une valeur sûre, une autrice dont je n’avais jamais rien lu (encore !) mais dont j’avais eu de très bons échos par ma mère qui adorait ses œuvres quand elle avait mon âge : Colette. En fait, j’avais déjà lu un extrait de La chatte sans parvenir à me souvenir à quelle occasion –baccalauréat ou cours, vraiment, je ne me souviens pas. C’est donc vers ce roman que je me suis dirigée ensuite, en partie pour la raison susnommée, mais aussi, je dois l’avouer, parce que j’adore les chats et que j’étais donc bien curieuse de découvrir cette histoire. La chatte est là encore un roman assez court, qui peut se lire sur quelques jours seulement voire une seule journée si vous avez du temps devant vous. C’est l’histoire d’un jeune couple, Camille et Alain, et de la chatte de ce dernier, Saha. Camille et Alain viennent de se marier, et on sent pourtant une certaine distance entre eux. Ils emménagent dans un nouvel appartement et Alain doit donc laisser sa chatte derrière lui, dans la maison avec jardin de ses parents. Mais, le cœur lourd, et apprenant que Saha ne supporte guère non plus leur séparation, il décide de la ramener avec lui et impose ainsi à Camille la présence d’une concurrente. En effet, Camille sent bien que Alain lui échappe quelque peu, et elle développe rapidement une jalousie assez forte vis-à-vis de la chatte qu’Alain adore avec tant de passion. De primes abords, c’est une trame qui peut laisser sceptique et je ne voyais moi-même pas bien en quoi une chatte pouvait constituer le moindre obstacle à un jeune couple –ou du moins, pas en ce sens. Mais en fait, l’intrigue est très finement menée et les relations entre Camille, Alain et Saha sont remarquablement dépeintes. Le roman a des allures de tragédie, avec ses cinq actes bien distincts dont l’acte final, celui du geste désespéré de Camille, geste que l’on sent venir de plus en plus fort tout au long de sa lecture, que l’on voudrait ne jamais lire mais dont on sait pourtant pertinemment qu’il va se produire. C’est là encore très prenant, très rondement mené et joliment écrit en plus de ça, le roman est très graphique et on est vite imprégné des sensations qu’a voulu faire partager l’autrice. Je pense que vous connaissez la chanson maintenant : lisez-le !

Pour achever ce premier mois, c’est dans une lecture un peu plus conséquente que j’ai décidé de me lancer. Celle de La bâtarde, roman autobiographique de Violette Leduc. Cette autrice, sans doute plus méconnue que celles précédemment citées, m’avait été recommandée par une amie lors de mon entrée à Sciences Po et j’avais déjà lu l’un de ses romans, Ravagée, qui m’avait laissée une impression assez forte et surtout le souvenir d’une langue bien particulière, très, très reconnaissable. Ce n’était pas l’apanage d’un seul roman puisque j’ai retrouvé ce style dès les premières phrases du roman, avec notamment une toute première phrase qui pose bien le décor : « Mon cas n’est pas unique, j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde ». J’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui ont ce don de la première phrase, qui savent vous plonger d’emblée dans leur œuvre et vous donner l’envie de vous accrocher coûte que coûte. Violette Leduc a incontestablement ce talent et Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompé –c’est elle qui la repère parmi les premières, lui apportera un grand soutien tout au long de sa carrière et c’est d’ailleurs elle qui préface La bâtarde. La bâtarde, donc, dans lequel Violette Leduc esquisse le portrait de sa vie sans la moindre concession. Fille illégitime née en 1910, Violette Leduc est aussi tendre envers elle-même que la société de l’époque ne l’était pour les enfants comme elle. Elle ne cherche absolument pas à se présenter sous un beau jour et c’est même plutôt l’inverse, ce qui a le mérite d’être particulièrement prenant et de trancher d’avoir le caractère assez lisse d’autres biographiques que j’ai pu lire et qui ne m’ont en général pas franchement enthousiasmée. Ça en devient même dérangeant, parfois, cette horrible d’image qu’elle a d’elle-même et qui finit par vous confronter à vos propres complexes, à votre propre reflet. Si Violette Leduc ne cherche pas le moins du monde à styliser son personnage, elle ne lésine pas en revanche sur son style linguistique. La langue est absolument magnifique, les phrases courtes, puissantes, très hachées, et l’ensemble a souvent des allures d’impressionnisme transposé à l’écrit. Ce style m’a tout à la fois laissée admirative et, je dois le dire, légèrement pantoise. Il m’a en effet parfois été difficile de bien suivre le fil de l’histoire et d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants tant la langue était stylisée et imagée. Les deux cent premières pages m’ont même été particulièrement difficiles à lire et ce n’est qu’après les avoir englouties que j’ai commencé à réellement apprécier ma lecture et ai donc pu accélérer un peu cette dernière. Je reste donc sur une impression plus mitigée concernant ce dernier roman, mais je ne vous le recommande pas moins pour autant : d’abord parce qu’il y a tout un tas de bonnes choses dedans, ensuite parce qu’à chacun de se faire son propre avis.

D’une façon plus générale, j’ai vraiment, vraiment apprécié l’ensemble de mes lectures et je n’ai pas regretté un seul instant de m’être lancée dans ce défi littéraire. Je craignais bien d’être un peu découragée, ou d’avoir brusquement envie de lire un auteur plutôt que tous les romans dont je me suis dotée depuis le début de l’été, mais ça n’est jamais arrivé. Bien sûr, il m’arrive de vouloir poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart, de souhaiter me lancer dans un nouveau Camus ou de lorgner sur un résumé particulièrement bien rédigé dans une librairie, mais ça ne me dérange pas de devoir remettre tout autant parce que je lorgne tout autant sur tous les romans d’autrices qu’il me reste à découvrir et que je suis toujours particulièrement confuse lorsque j’achève une lecture et qu’il me faut ensuite choisir entre des dizaines d’autres romans qui ont l’air tout aussi merveilleux. Parfois, je voudrais juste pouvoir ne passer mes journées qu’à lire, n’avoir absolument rien d’autre à faire, et ainsi profiter de cette richesse littéraire que nous ont laissée toutes ces femmes exceptionnelles. Comme ça n’est malheureusement pas possible, je vais me contenter, pour l’heure, de poursuivre à mon rythme, de lire autant de romans que je le peux en prenant le temps de les apprécier, et je sais déjà que les six mois sur lesquels ce défi est supposé s’étaler passeront bien plus rapidement que je ne me l’étais figuré. J’espère surtout que, d’ici à la fin de l’année, lorsque ce défi sera achevé, lire des autrices me sera devenu aussi naturel que de lire des auteurs et que mes prochaines lectures s’équilibreront d’elles-mêmes entre auteurs et autrices sans que je n’ai à me lancer le moindre défi pour cela –parce qu’en fait, quand des romans sont aussi formidables, ce devrait juste être naturel de les lire… si seulement l’on ne vivait pas dans une société qui invisibilise les femmes de talent, et qui a invisibilisé si longtemps les autrices.

Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

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Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

Lire et partager #AuFilDesAutrices

Il a quelques semaines, j’ai parlé de mon désir de lire davantage de femmes après avoir constaté que mes lectures étaient essentiellement masculines et ce, depuis des années déjà –et tout particulièrement depuis que je lis de la littérature classique dont les figures les plus encensées sont presque systématiquement des hommes.

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J’ai fait une véritable razzia littéraire depuis cet article et ai considérablement agrandi ma bibliothèque, preuve en est s’il en fallait encore une que les autrices sont nombreuses elles aussi et qu’il y a largement de quoi assouvir son désir de lecture avec leurs œuvres. Depuis la fin du mois de juin, j’ai donc vraiment commencé à ne lire que des femmes et compte continuer sur cette lancée jusqu’à la fin de l’année, tant pour prouver que les femmes ont laissé des écrits suffisamment conséquents pour pouvoir s’en contenter des mois durant que pour rattraper des années de lectures masculines.

J’attaque mon troisième roman seulement depuis le début de mon défi, en l’occurrence Bonjour tristesse de Françoise Sagan, mais déjà je sais que je tiendrais aisément jusqu’en décembre et peut-être même au-delà. J’ai acquis un très grand nombre de romans, qui ont tous l’air passionnants et que j’aimerais pouvoir dévorer d’un seul coup tant je suis parfois incapable de choisir une fois qu’une lecture est achevée. Mes trois premiers romans m’ont confortée dans cette première impression : j’ai adoré Devi d’Irène Frain –même si l’histoire est très dure et très violente-, j’ai lu La pluie d’été de Marguerite Duras avec fascination et je sais déjà que j’achèverai Bonjour tristesse d’ici demain au plus tard tant l’écriture m’emporte. Faut-il encore le répéter ? Oui, les femmes ont produit une œuvre qui vaut bien celle des hommes. Oui, il y a largement de quoi faire si l’on décide de s’attaquer à la littérature féminine. Non, ce n’est pas moins intéressant que les romans d’auteurs. Non, ce n’est pas plus mièvre, plus sentimental, plus je-ne-sais-quoi –et le roman le plus mièvre que j’ai lu à ce jour a été écrit par un homme, soit dit en passant.

Maintenant, c’est à vous que je fais appel. Je publierai régulièrement des articles sur mon blog pour commenter mes lectures et narrer l’avancée de mon récit. Et j’espère sincèrement que cela fera avancer au moins un minimum la cause des femmes, la représentativité des autrices, l’égalité entre les femmes et les hommes. Je suis aussi lucide, et je sais que les initiatives individuelles ont souvent un impact bien plus considérable lorsqu’elles deviennent des initiatives collectives. Je l’avais déjà dans l’idée quand j’ai créé, au tout début de mon défi, à la lecture de Devi, le hashtag #AuFilDesAutrices. Le principe est simple, utiliser ce hashtag à chaque nouveau roman d’autrice que je lis, en indiquant le titre, le nom de l’autrice, et d’habitude avec une petite image de la couverture –j’aime les jolies couvertures et je suis capable de ne pas acheter un roman si je ne le trouve pas dans l’édition que je préfère. J’utiliserai ce hashtag jusqu’en décembre minimum et je continuerai sans doute au-delà, mais ce que j’aimerais, ce serait que tous les gens qui voudraient voire les autrices être davantage reconnues en fassent de même. J’aimerais que vous partagiez toutes vos lectures d’autrices, et que nous fassions taire une bonne fois pour toute les hypocrites qui prétendent réécrire l’histoire en balançant que les autrices sont moins intéressantes, pas assez nombreuses, et que d’abord « autrice » c’est moche et ça n’a jamais existé –spoiler : c’est faux.

Sur Twitter, @adelelabo a montré que l’on pouvait faire bouger les choses en mettant à mal les idées reçues avec le merveilleux hashtag #LesPrincessesOntDesPoils.

Et si on leur montrait que les princesses ont aussi du talent avec #AuFilDesAutrices ?

Je suis une autrice

J’étais tellement petite quand j’ai commencé à rédiger des histoires que je n’ai absolument pas songé à la façon dont il convenait de me qualifier. D’ailleurs, je n’écrivais que de petites histoires par-ci par-là, le plus souvent basées sur des œuvres fictionnelles, et la profession à laquelle j’aspirais était celle de vétérinaire. En grandissant, j’ai par contre commencé à me poser des questions sur le mot qu’il convenait d’utiliser pour définir mon écriture. J’ai peu à peu cessé de la considérer comme un « simple » passe-temps sans importance, et ça a notamment été très vrai lorsque j’ai terminé mon premier roman –entièrement original, celui-ci. A ce moment, même si je ne me considérais pas comme un auteur professionnel ni même n’envisageais de le devenir, je n’ai pas trouvé disproportionné de me qualifier d’écrivain. J’écrivais des histoires, beaucoup, qu’elles soient fanfictionnelles ou originelles, et j’étais capable de mener à terme des projets. Que je sois publiée ou non, rémunérée ou non pour cela n’avait donc pas d’importance. Je me considérais bel et bien comme un écrivain.

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Je dis bien « un » écrivain, parce que je ne l’ai pas tout de suite féminisé. Mon ordinateur me signalait comme étant une faute le mot « écrivaine » et aujourd’hui encore, l’Académie française ne tolère pas la féminisation des noms de métier dont écrivain et auteur. Au fil du temps, j’ai cependant pris l’habitude d’ajouter un « e » au mot, qu’il soit celui d’écrivain ou d’auteur. J’étais désormais une écrivaine, une auteure. J’étais bien petite, étudiante, brune, curieuse, je ne voyais pas bien pourquoi je ne pouvais pas être une écrivaine. Le féminisme prenait une part de plus en plus importante dans ma vie et je percevais de mieux en mieux le poids capital du langage dans le maintien des stéréotypes sexués. Refuser de féminiser « auteur » et « écrivain », c’est quelque part laisser entendre que ces professions sont réservées aux hommes ou, ce qui est peut-être plus pernicieux encore, que seuls les hommes produisent des œuvres supposées faire mériter le qualificatif d’écrivain. Bien sûr, écrire des romans n’est aujourd’hui pas réservé aux hommes et les mauvaises langues me diront que, quand même, ce n’est pas si important le langage et il y a des combats plus importants à mener –si vous avez déjà utilisé cet argument, félicitations, vous avez votre place au sein du Bingo féministe 2016.

Et puis, il n’y a pas si longtemps que ça, j’ai entendu pour la première fois le mot « autrice ». Pour être honnête, je l’ai d’abord trouvé tout bonnement affreux, l’ai immédiatement repoussé et ai décidé de continuer à utiliser le mot « auteure » qui me paraissait bien plus doux à l’oreille. Jusqu’à ce que n’intervienne la réforme de l’orthographe et que, assez lassée de voir des gens s’exciter sur des modifications orthographiques qui n’en étaient même pas pour certaines –et oui, jusqu’en 1935 on écrivait bien nénufar et non nénuphar-, je ne fasse quelques recherches sur les réformes orthographiques menées en France. Et ne tombe sur cet article. J’apprends alors que le mot « autrice » n’est pas une aberration mais qu’il a bel et bien existé, au même titre que bien d’autres mots féminins de métiers d’ailleurs. A une époque, les femmes pouvaient ainsi être des autrices mais aussi des philosophesses, des poétesses, des mairesses, des capitainesses, des médecines ou encore des peintresses. Du moins, jusqu’à ce que le cardinal de Richelieu ne fonde l’Académie française en 1634 et ne lance une grande réforme orthographique visant à effacer, bonnement et simplement, les femmes de la vie intellectuelle et politique où elles étaient alors bien présentes –je fais d’ailleurs sur ce point une rapide digression pour rappeler qu’affirmer que les femmes n’ont jamais été très présentes dans l’histoire et qu’on ne peut pas les « sortir de nulle part » pour nos manuels d’histoire est scandaleusement faux, les femmes n’ont pas été absentes, elles n’ont pas été retenues par les hommes ayant écrit l’histoire à leur place, nuance nuance. Tout un tas de métiers n’existent alors plus qu’au masculin et il s’agit très clairement de faire comprendre aux femmes qu’elles n’ont pas la moindre légitimité pour exercer ces professions. Comme quoi, quand les féministes vous expliquent que le langage n’est pas neutre et qu’il contribue à maintenir bien en forme le patriarcat, ce n’est pas par paranoïa ou hystérie mais bien parce que c’est une réalité. Le féminin des métiers a existé, a longtemps été accepté, et c’est bien parce qu’il y a eu une volonté assumée de rabaisser les femmes qu’il a finalement disparu. Ce n’est pas simplement « le hasard » ou « la faute à pas de chance », du tout même. Le langage a été utilisé pour asseoir la domination masculine, au travers de la masculinisation des noms par exemple, mais aussi via cette fameuse règle selon laquelle « le masculin l’emporte » qui elle non plus, n’a rien de légitime ou naturelle. Jusqu’au XVIIIème siècle, c’est ainsi la règle de proximité qui prédomine dans la grammaire française : on accorde le genre et le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie, et le féminin peut ainsi très bien l’emporter sur le masculin.

Cette découverte m’a réellement fait réfléchir sur la pertinence de continuer à me définir comme auteure. « Auteure » n’a, contrairement à « autrice », jamais existé dans la langue française et n’est qu’une tentative de féminisation d’une profession somme toute bien timide puisque la différence entre le masculin et le féminin n’est même pas perceptible à l’oral. De plus, quand on réfléchit bien, le mot « autrice » n’est finalement pas si choquant. On dit bien un acteur et une actrice, un conducteur et une conductrice, un facteur et une factrice. Le mot « autrice » ne nous est simplement pas familier, mais un petit effort suffit parfaitement pour s’y accommoder et je pense que demander aux gens de faire cet effort est non seulement légitime mais aussi fondamentalement nécessaire.

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L’entreprise profondément sexiste de l’Académie française a en effet eu une conséquence très concrète qui a été l’invisibilisation des femmes dans de très nombreux domaines et qui se vérifie encore aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil aux programmes lycéens de français pour constater l’absence criante de femmes parmi les personnalités étudiées. Diglee le pointait du doigt il y a un an déjà dans un article drôle mais surtout très émouvant. Et une pétition circule actuellement pour demander au Ministère de l’Education nationale de féminiser les programmes littéraires. Là encore, il convient de rappeler que les autrices ont existé et que l’argument selon lequel « oui enfin on va pas les inventer vos femmes hein » n’est pas fondé. Elles ont existé, mais on les a effacées. Citons Madame de La Fayette, citons Madame de Staël, citons Simone de Beauvoir, citons George Sand, citons Marguerite Duras, citons Juliette Benzoni, citons Colette, citons Virginia Woolf, citons Daphne du Maurier, citons Madame de Beaumont, citons Annie Ernaux, citons Karen Blixen, citons les sœurs Brontë, citons Jean Auel, citons Louise Michel, citons Françoise Giroud, citons Marguerite Yourcenar, citons Nathalie Sarraute, citons Françoise Sagan, citons Assia Djebar, citons Toni Morrison, citons Elsa Triolet, citons Marie Ndiaye, citons Maya Angelou, citons Zora Neale Hurston, citons Violette Leduc, citons Božena Němcová, citons Harper Lee, citons Sofi Oksanen, citons Svetlana Alexievitch. L’Académie française a tout fait pour les faire disparaître –vous noterez d’ailleurs qu’il n’y a que huit femmes membres de l’Académie depuis sa création en 1635 dont cinq le sont actuellement ! Elle a plutôt bien réussi, mais il ne tient qu’à nous de détruire son entreprise et de redonner aux femmes la place qu’elles méritent dans nos programmes, dans notre histoire et notre culture nationales et aussi… dans nos bibliothèques.

Globalement, j’ai toujours été sensibilisée à la question des femmes mais je me définis comme féministe et militante depuis environ trois ans. La question de la représentativité des femmes est l’une des questions me tenant le plus à cœur puisque c’est la très faible représentation des femmes dans l’histoire qui m’a amenée, presque en premier lieu, à militer. Quand j’ai appris l’existence du mot « autrice » et réfléchi à la place des femmes dans la littérature, étant de plus une lectrice presque compulsive, j’ai d’abord pensé que j’avais dû personnellement lire un certain nombre de femmes malgré leur absence des programmes –je n’ai jamais étudié une femme au lycée en cours de français. Que nenni. Sur les 41 romans que j’ai accumulés dans ma chambre d’étudiante depuis mon installation à Dijon, sept seulement ont été écrits par des femmes. 17%. Même pas un sur cinq. Et très vite me vient un autre constat : en plus de n’avoir lu que très peu de femmes, je n’ai jamais non plus lu leur œuvre mais bien un ou deux romans seulement. Tandis que j’ai acheté et lu les trois-quarts des Rougon-Macquart et dévoré une très bonne partie de l’œuvre de Camus, je n’ai lu que Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, deux nouvelles de George Sand –Pauline et Le château de Pictordu– ou encore un seul roman de Violette Leduc et Svetlana Alexievitch. Et finalement, je ne connais que très peu de femmes de lettres. Bien moins que d’hommes en tout cas.

Les mots ont un sens. Avoir refusé de féminiser « écrivain » et « auteur » pendant des siècles, c’était nier la capacité même des femmes à pouvoir écrire et à mériter d’être reconnues –et surtout retenues. Les mots ont un sens et si « auteure » est aujourd’hui globalement accepté –parce que l’avis de l’Académie française, s’il y a bien une chose à retenir de cet article, c’est qu’on s’en moque mais alors complètement-, il n’a pas non plus la même symbolique que le mot « autrice ». Me définir comme autrice, c’est pointer du doigt l’injustice qui a été faite aux femmes en 1634, c’est dénoncer l’oubli des femmes dans la littérature, c’est redonner une existence aux femmes qui, avant 1634, se sont définies comme autrices. C’est aussi, à titre personnel, une manière de dire haut et fort à l’Académie française que je la considère comme responsable –parmi tant d’autres- des stéréotypes perdurant aujourd’hui encore et qui voudraient que les femmes soient systématiques moins talentueuses que les hommes ou que leurs œuvres ne puissent être lues que par d’autres femmes et pas par l’ensemble de la population quand les œuvres des hommes par contre peuvent être lues par tout le monde. C’est une manière de signifier à l’Académie français que je sais ce qu’elle a fait, je sais sa responsabilité, je sais surtout sa connerie, et je suis bien décidée à la réparer.

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A compter du mois de juin, j’ai décidé de me lancer dans une petite opération de féminisation de ma bibliothèque et de ma culture littéraire. Je ne vais lire que des femmes pendant six mois, histoire de rééquilibrer un peu vingt années de lectures ultra majoritairement masculines. En aucun cas il ne s’agit de bannir les hommes de ma bibliothèque et de ne plus encenser que des femmes –personne ne mettra un terme à mon amour pour Camus et Zola de toute façon et Pour qui sonne le glas est pour l’instant mon gros coup de cœur de l’année avec La guerre n’a pas un visage de femme. Il s’agit simplement de redonner aux femmes la place qu’elles auraient dû avoir tout le reste de ma vie, la place qu’elles auraient dû avoir depuis 1634 même, et la place que je ferai en sorte qu’elles aient à l’avenir.

En attendant, je ne sais pas si l’usage du mot « autrice » va bientôt se repopulariser mais pour ce qui me concerne, j’aimerais qu’on l’utilise désormais pour me qualifier comme je vais le faire moi-même. Soyez auteur, auteure, autrice, écrivain ou écrivaine. Pour ma part, je ne suis plus « seulement » une écrivaine.

Je suis une autrice.

Merci aux personnes ayant échangé avec moi à propos de la littérature féminine sur Twitter, m’ayant fait découvrir des autrices talentueuses et m’ayant aussi malheureusement fait part des mêmes constats quant à leurs bibliothèques et lectures respectives.

Tribulations d’une apprentie féministe

J’ai remarqué que lorsqu’on se revendique féministe, on fait souvent face à des gens qui ont tendance à croire que votre féminisme est inné et que vous avez toujours été ainsi. C’est occulter le fait que le féminisme en tant que tel est un mouvement en constante évolution, et que les éléments le composant (c’est-à-dire nous) évoluent donc aussi. Et au-delà de l’évolution du mouvement, il y a aussi et peut-être même surtout notre évolution personnelle.

Aujourd’hui, j’ai envie de revenir un peu sur mon parcours féministe parce que le féminisme est loin d’avoir été quelque chose d’inné chez moi. Déjà, je n’ai commencé à me définir réellement comme féministe qu’au lycée. Et le militantisme, ça s’est surtout fait sur ces deux dernières années.

Petite, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu très protégé en plus d’être très privilégié d’un point de vue socio-culturel –mes parents sont des professeurs. J’ai toujours vu mes deux parents travailler et mes deux parents s’occuper de ma sœur et moi de façon équivalente. J’ai toujours été aussi proche de mon père que de ma mère et j’ai partagé autant de moments avec chacun d’eux. Bien sûr, il m’est arrivé notamment au moment de la puberté de préférer parler de certaines choses à ma mère plutôt qu’à mon père, mais mon père a toujours été très présent dans ma vie, dans mon éducation, vraiment autant que ma mère. Au final, père et mère me semblaient être deux modèles totalement égaux et pendant longtemps je n’ai même pas constaté l’existence de sexisme ou d’inégalités entre les femmes et les hommes. Mes parents m’ont en plus toujours poussé à faire ce que je voulais, encouragé à développer mes capacités et soutenu dans chacun de mes projets. Enfant, je voulais d’ailleurs faire des études scientifiques, un domaine dont je sais très bien maintenant qu’il reste profondément masculin, mais que je voyais comme parfaitement accessible à l’époque parce que mes parents m’en donnaient l’impression. En somme, j’avais la sensation de pouvoir faire tout ce que je voulais et je ne me sentais pas du tout limitée par le fait d’être une petite fille –en fait, je trouvais même souvent que les garçons craignaient franchement et que les filles, c’était mieux.

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Avec le recul, je me rends compte que j’ai tout de même intériorisé tout un tas de normes et de valeurs genrées. Par exemple, je voulais toujours essayer le maquillage et les talons de ma mère pour être « une vraie femme ». Ma sœur et moi, nous jouions aussi majoritairement avec des jouets typiquement pour filles, comme les poupées. Et au niveau des dessins-animés que nous regardions, ça se vérifiait aussi : on regardait tout ce qui était défini comme était « pour filles », les Winx club, les Totally spies, les Witch… Tout ça n’est pas forcément un mal en soi d’ailleurs. Depuis que je me suis sensibilisée au féminisme, je crois que le genre n’est qu’une construction sociale –un point de vue qui n’engage que moi, au demeurant. Je crois que rien n’est défini par avance ou selon son sexe, et que toutes nos caractéristiques, tous nos goûts, sont le résultat d’un construit social lié à notre genre. Je suis donc pour une déconstruction du genre, pour qu’on arrête d’inculquer telle ou telle valeur à un enfant parce que ce serait soit disant biologique et qu’on laisse ces mêmes enfants faire et aimer ce qu’ils veulent. Mais je suis aussi pour une revalorisation des valeurs féminines, parce que ce qui est associé au genre féminin est systématiquement moins valorisé que ce qui est associé au genre masculin. C’est-à-dire que je suis pour que jouer à la poupée, se maquiller ou regarder Winx club soit tout aussi bien perçu que de jouer aux voitures, faire du football ou regarder Pokémon. Et ne me dîtes pas que tous ces exemples sont perçus de la même façon : une fille qui regarde Pokémon, ça ne choquera pas alors qu’un garçon qui regarde Winx club sera lui tout de suite mal perçu. Sauf que ce n’est pas tant pour le petit garçon que pour la petite fille que c’est violent symboliquement, parce que cela signifie que ce qui est « masculin » est forcément bien et peut être pour les garçons et pour les filles, mais que ce qui est « féminin » ne peut être que pour les filles. Autrement dit, tout ce qui est masculin est neutre et universel alors que le féminin ne peut être que pour les filles, ne peut par définition par intéresser les hommes. Et ce n’est pas qu’une histoire de jouets et de dessins animés, c’est constant : aux filles la sensibilité, la sagesse et le respect, aux garçons la force, l’ambition et l’impulsivité. Et bien sûr, ce sont ces trois dernières caractéristiques qui sont les mieux perçues. Ce n’est pas pour rien que l’on reconnaît unanimement que les filles sont plus sérieuses à l’école mais que malgré ça, ce sont les garçons qui sont davantage félicités par les professeurs, à qui l’on donne davantage la parole et qui ont ensuite les meilleurs postes et les meilleurs salaires. Même s’ils sont moins travailleurs, même s’ils chahutent un peu en cours parce que, vous comprenez, ce sont des garçons, c’est normal qu’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils ont du caractère et besoin de bouger. Par contre, une fille qui s’agite en classe, là tout de suite il ne faut pas, parce que c’est une fille alors elle doit être docile et calme et t’inquiète pas qu’on va bien la sanctionner plus que les garçons pour le lui faire comprendre.

C’est justement comme ça que j’ai commencé à être confronté au sexisme. A l’école, en primaire. J’ai très vite eu beaucoup d’amis, dont plein de filles mais aussi des garçons. Et si j’ai réussi à avoir aussi des amis garçons, c’est parce que ceux-ci me considéraient comme une « fille cool ». Pourquoi ? Parce que je jouais au foot avec eux, parce que je collectionnais les cartes Pokémon avec eux, parce que je m’habillais souvent en pantalon et n’hésitais pas à courir, grimper aux arbres et faire du vélo en chutant cinquante fois. Parce que je me suis totalement pliée aux normes masculines. A l’époque, je ne m’en rendais d’ailleurs même pas compte mais c’est plus tard, en arrivant au collège, que j’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être un problème. Que jamais le moindre garçon ne s’était plié aux normes féminines pour être ami avec moi, que jamais le moindre garçon n’a fait l’effort de s’intéresser à mes « trucs de fille » mais partait du présupposé que c’était à moi de m’intéresser aux trucs des garçons. C’est comme ça qu’au collège, je me suis mise à jouer aux jeux-vidéos pour pouvoir continuer à être acceptée par mes amis garçons, pour pouvoir participer à leurs conservations, parce que jamais il ne leur serait venu à l’esprit de faire le processus inverse. C’était à moi d’intégrer leurs normes et leurs codes et je l’avais bien compris. J’ai donc joué à des jeux comme Call of duty, écouté la musique qu’ils aimaient mieux et suivi des sports comme le football et le rugby qui ne m’avaient jamais intéressé auparavant. Et les trucs « de fille », je les gardais pour mes amies filles. Le problème, c’est que je n’avais justement pas énormément d’amies au collège, il n’y en a eu que trois qui ont été présentes durant les quatre ans de notre scolarité ou presque, dont deux avec qui je me disputais régulièrement et une qui a déménagé la dernière année. J’étais donc prête à faire tout ce qu’il fallait pour être acceptée par les garçons, d’autant qu’à cette époque j’ai commencé à être très mal dans ma peau vis-à-vis de ces mêmes garçons. Je croyais que personne ne m’aimerait jamais, et encore moins en tant que petite amie, j’avais une peur véritablement obsessionnelle de ne pas être aimée. Il y avait d’ailleurs quelque chose de très paradoxal au collège : les garçons aimaient bien se moquer des filles très « filles », très « féminines » justement, ils aimaient bien dire quand vous vous pliiez à leurs normes que vous étiez une fille cool… mais lorsqu’il s’agissait d’avoir une copine, ils la choisissaient toujours parmi ces filles « féminines ». En somme, peu importe que ce que vous faisiez en tant que filles, il y avait toujours un moment où ça n’allait pas.

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Mon ton peut sembler très amer, mais ce n’est pas directement à ces garçons que j’en veux. La plupart ont vraiment été des amis, je les ai vraiment appréciés, et ils ne m’ont jamais directement forcé à faire telle ou telle chose pour leur plaire. Il y en a eu quelques-uns pour profiter de mon mal-être sans scrupule, mais ils n’ont été que très peu nombreux –cela dit, ça a suffi à me foutre en l’air pour plusieurs années. Les autres ont simplement grandi dans un système qui les a placés au centre et leur a toujours appris que c’était normal. Je n’étais d’ailleurs pas la dernière à penser que ça l’était. Je sentais bien par moment que la situation était injuste. Lors d’un voyage scolaire auquel ne participait aucune de mes copines, je suis restée avec les garçons pendant toute la semaine. Quand nous avions du temps libre pour se promener et éventuellement faire des achats, j’ai bien essayé une fois d’aller dans un magasin de vêtements mais ils m’ont tout de suite bien fait comprendre que ça les emmerdait et je n’avais pas envie d’être toute seule à chaque pause. Je les ai donc suivis dans leurs magasins, selon leurs envies, pour ce qui leur faisait plaisir. Et ça nous paraissait à tous normal, même si une part de moi trouvait cela de plus en plus pesant. Le problème, c’est que j’étais très loin d’avoir les connaissances que j’ai aujourd’hui, d’avoir conscience de ce qu’était le sexisme institutionnel et le genre. Je me rendais compte que certaines choses n’étaient pas normales, mais je ne savais pas pourquoi, je ne savais pas l’expliquer ni comment faire pour que cela change. Alors je me taisais.

Puis il y a eu l’entrée au lycée et là, il y a eu de grands changements dans ma vie. Sur mes trois amies, une avait déménagé en Bretagne et l’autre est partie dans un lycée différent du mien. Je me suis donc retrouvée avec une seule amie fille, avec laquelle j’ai eu une très grosse dispute peu de temps après la rentrée qui nous a brouillées pour presque deux ans. Pendant le peu de temps où je suis restée avec elle, nous avons sympathisé avec deux garçons via un autre garçon que nous connaissions déjà d’avant et avec qui je m’entendais bien. Mais lorsque mon amie et moi nous sommes disputés, elle est restée avec ces trois garçons –et vu l’ambiance glaciale entre nous deux, je n’avais pas envie de rester avec eux. Pendant quelques jours, j’ai été très seule et je ne savais pas du tout vers qui aller. Et en fait, je ne suis allée vers personne, c’est une fille de ma classe qui est venue spontanément vers moi me proposer de rejoindre ses amies plutôt que de rester toute seule. J’ai accepté, et ça a été intimidant les premiers jours parce que je ne les connaissais pas alors qu’elles se connaissaient toutes, mais je me suis finalement très vite intégrée au groupe. Pour la première fois de ma vie, j’avais un vrai groupe de copines et seulement de copines. Des filles avec qui je pouvais parler de mes romans favoris et du dernier acteur sur lequel j’avais craqué dans un film, des filles avec qui je pouvais faire les magasins lorsque nous avions une pause et des filles qui ne me sortaient jamais de remarques condescendantes liées à mon genre. Ça a été comme une énorme bouffée d’oxygène pour moi. J’ai totalement arrêté de jouer aux jeux-vidéos ou d’écouter certains groupes, tout simplement parce que je n’avais jamais fait ça pour moi mais pour mes amis et que cette fois, mes amies ne m’imposaient rien. Par contre, je me suis aussi rendue compte que des choses que j’avais cru faire uniquement pour satisfaire les garçons me plaisaient aussi réellement. L’exemple le plus concret, c’est le sport. J’ai réalisé que j’aimais réellement regarder le sport, suivre le football et le rugby, mais aussi faire du sport. D’ailleurs, une de mes nouvelles amies pratiquait l’athlétisme et elle m’a initié à ce sport qui a tout de suite pris une importance considérable dans ma vie –je crois que j’y reviendrais un jour d’ailleurs.

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Le fait d’assumer davantage qui j’étais m’a fait me rendre compte de certaines choses. Notamment, j’ai commencé à penser que j’étais féministe parce que je voulais que les garçons et les filles puissent faire les mêmes choses et que l’on valorise autant ce que faisaient les filles que ce que faisaient les garçons. Ça n’avait cependant rien encore de très concret, je ne connaissais pas de théories féministes, de sites féministes et même très peu de personnes féministes. En plus, malgré mes expériences passées, je restais relativement préservée pour une femme. Je n’avais jamais subi d’agression, je ne connaissais pas le harcèlement de rue (faut dire que j’habitais un minuscule village dont je ne sortais que pour aller au lycée et que nos sorties avec mes copines se faisaient en plein jour, en groupe et dans des rues où l’on croisait essentiellement d’autres lycéens, forcément ça limitait les possibilités aussi), et surtout je m’en sortais très bien scolairement. J’ai finalement tourné le dos à la filière scientifique dont je me suis rendue compte qu’elle ne me correspondait pas –ce n’est d’ailleurs sans doute pas anodin que j’ai fait cette découverte à ce moment alors que je n’avais pourtant jamais aimé les matières scientifiques : mes nouvelles amies étaient des littéraires, des scientifiques et des économistes, bref tout était représenté, alors qu’au collège, mes amis se destinaient quasiment tous à des filières scientifiques. Pour autant, j’ai très bien réussi en filière économique et sociale, j’ai commencé à préparer Sciences Po et tout le monde m’a soutenu, mes amis, mes proches, mes professeurs, tout le monde. Même en sport, où les filles ont tendance à être très dévalorisées, je m’en sortais globalement bien, surtout depuis que je faisais de l’athlétisme, et j’avais donc d’excellentes notes dans absolument toutes les matières. Je majorais chaque trimestre, mes professeurs m’encourageaient énormément, je ne me sentais absolument pas discriminée du fait de mon sexe.

Tout n’allait pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’étais encore en plein dans mes troubles du comportement alimentaire et j’étais souvent très déprimée. Mais je ne me sentais vraiment pas touchée par le sexisme, alors même que mes TCA en étaient pourtant une évidente résultante. Je me disais féministe, mais ça ne se traduisait pas par du militantisme et cela d’autant plus que je ne connaissais personne qui se revendiquait féministe. Les quelques fois où j’ai essayé d’en parler, de dénoncer certains stéréotypes ou certaines représentations de la femme, je me suis entendue répondre « Oh mais t’es pas drôle avec ton féminisme aussi, si on réfléchit comme ça on prend plus de plaisir à rien » parfois de mes propres amies et je n’ai pas cherché à aller plus loin. Je manquais de toute façon totalement de confiance en moi, beaucoup trop pour assumer mes idées et ne pas me laisser démonter par ce genre de phrases. Pourtant, avec le recul, je réalise que déjà au lycée, j’avais conscience de certaines choses comme la sous-représentation des femmes dans l’espace public : ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de consacrer mon TPE à la place des femmes dans la Résistance ou que je m’intéressais de plus en plus aux femmes dans l’histoire. Mais je gardais d’une part l’impression que ça ne me touchait pas directement, et d’autre part la sensation que je ne pouvais rien y faire de toute façon –sensation sans aucun doute bien renforcée par ma timidité alors maladive.

Et puis je suis entrée à Sciences Po. Là, il s’est passé trois choses : premièrement, j’ai recommencé à avoir des amis garçons. Au lycée, j’en avais quelques-uns mais ils m’ont toujours été présentés par d’autres amis, et je les voyais avec mes amies. Je ne me retrouvais quasiment jamais seule avec des garçons, nous étions toujours en groupe avec une majorité de filles. A Sciences Po, ça a été différent. Deuxièmement, je me suis retrouvée avec des gens souvent engagés, qui avaient des opinions parfois très affirmées sur certains sujets et qui n’hésitaient pas à les défendre. Les débats étaient fréquents et comme je l’ai expliqué dans mon précédent article, j’ai peu à peu fini par y prendre part. Au point de lancer un projet féministe sur le campus et d’en devenir la présidente. Enfin, troisièmement, je me suis mise sérieusement à Twitter. Et ça, ça a changé énormément de choses –on pourrait rajouter une quatrième chose : j’ai découvert ce qu’était le harcèlement de rue en habitant pour la première fois en ville.

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Au début, je ne tweetais quasiment pas. Par contre, j’ai commencé à suivre des comptes féministes et c’est comme ça que j’ai véritablement appris sur ce mouvement. Au début, ça passait par deux choses essentiellement : le compte et le blog de Buffy Mars, et le site Madmoizelle. Ça s’est ensuite diversifié, j’ai suivi de plus en plus de femmes différentes, j’ai lu des tas d’articles, j’ai commencé à me forger de vrais arguments et à découvrir qu’il y avait tout un monde derrière les inégalités salariales. Je me suis rendue compte que j’avais une vision du féminisme qui était très blanche et très bourgeoise même. Je ne viens pas d’un milieu économiquement très favorisé, mais ma situation financière est clairement confortable et comme je l’ai déjà dit plus haut, j’ai aussi été très préservée tout au long de ma vie. Que la vie soit plus chère pour les femmes que pour les hommes, qu’il existe une taxe rose notamment, ne m’avait juste jamais effleuré l’esprit. Que le sexisme soit plus violent à l’encontre des femmes racisées que des femmes blanches ne me paraissaient pas non plus une évidence. Je savais que des femmes subissaient le racisme, mais je pensais bien naïvement que racisme et sexisme étaient deux choses distinctes, que je n’étais pas concernée par le racisme mais que face au sexisme, nous étions toutes égales. En clair, je ne connais pas du tout le principe d’intersectionnalité. Je pourrais faire une liste des comptes des comptes qui m’ont énormément appris à ce sujet mais je n’arriverais pas à en faire une qui soit exhaustive alors je vais en citer quelques-unes seulement –et vous inciter vivement à parcourir leurs propres abonnements ensuite ! Il y a donc eu dans un premier temps @s_assbague, @ComicSansInes et @ThisIsKiyemis. Puis j’ai découvert @LifeOfAFoC, qui m’a fait connaître beaucoup d’autres comptes d’ailleurs dont @CherJournal. J’ai aussi suivi des femmes mêlant d’autres luttes encore au féminisme, comme @clemence_h_ qui s’intéresse particulièrement aux enjeux climatiques et à leur impact sur les femmes –même en matière de climat, les femmes sont plus impactées que les hommes. J’ai suivi des femmes géniales comme @ValerieCG qui consacre véritablement beaucoup de leur temps à la lutte pour les droits des femmes. Et de fil en aiguille, j’en suis venue à faire de même.

Ce fut très mesuré au départ. Je me contentais de quelques tweets de temps à autres, et j’avais encore peu d’abonnés et d’abonnements, ce qui ne me permettait pas de vrais échanges. Puis j’ai commencé à m’affirmer plus franchement, j’ai découvert le principe du rant et je m’en suis donnée à cœur joie. J’ai également appris à dénoncer des faits de la vie quotidienne, des choses qui pouvaient m’arriver dans la rue par exemple. Le fait de ne plus garder tous mes doutes et tous mes questionnements pour moi m’a énormément aidée. Pourtant, ça n’a pas toujours été rose. Quand j’ai commencé à avoir un peu plus de visibilité sur Twitter, il m’est arrivé plusieurs fois d’être confrontée à du cyber-harcèlement, à des tweets haineux, à des menaces, à des appels au viol. La première fois, ça a été franchement déstabilisant et je me suis demandée pourquoi je faisais tout ça. Je suis d’une nature très sensible, exprimer mon avis sur la toile m’a longtemps demandé beaucoup d’efforts et quand j’ai reçu ces premières insultes, j’ai pensé que ça n’en valait peut-être pas la peine. Qu’il était inutile que je rumine et me retrouve avec le moral dans les chaussettes pour « quelques tweets ». Mais très vite, je me suis rendue compte que ce n’était pas juste ça. Que ce n’était pas que l’affaire de quelques tweets. Je me suis rendue compte que le militantisme sur Internet a pris une part considérable dans ma vie… et que je n’avais pas envie de m’en passer.

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Être féministe, ce n’est pas toujours facile. Depuis que je le suis, il y a beaucoup de choses qui me mettent en colère, des choses que je ne remarquais pas avant et qui me sautent aux yeux maintenant et me donnent parfois des envies de meurtre. Souvent, même, je me dis que je passe trop de temps à être en colère et que je devrais me ménager, un peu. Et puis je me rends compte que je suis beaucoup plus épanouie depuis que je suis féministe. Certes, je lis tous les jours des tas de choses horribles et j’en veux régulièrement à la terre entière… mais j’ai aussi l’impression de pouvoir avancer. Toutes ces choses, je ne les soupçonnais même pas avant. Et c’était peut-être mieux pour mon humeur, mais je ne risquais pas de faire avancer quoi que ce soit ainsi. Surtout, j’ai l’impression d’être plus en phase avec moi-même. Plus révoltée, mais plus en phase. Parce que j’ai mis des mots sur beaucoup de choses. J’ai compris que toutes mes interrogations quant à mes quelques expériences du sexisme étaient fondées, étaient légitimes, que le problème ne venait pas de moi mais bien d’un système institutionnalisé qui est le sexisme. Et surtout, depuis, je crois que j’assume beaucoup plus la personne que je suis. J’ai compris que j’avais le droit d’aimer des trucs « de fille », que ça ne faisait pas de moi une fausse féministe ou une fille pas cool ou quoi que ce soit, que j’avais aussi le droit d’aimer les trucs « de garçon ». J’ai compris que je n’avais plus à me mettre dans une case, à me plier à ceci ou cela. J’ai compris qu’il n’y avait pas une unique façon d’être une femme. Que de toute façon, quoi que je fasse, ce ne serait jamais suffisamment bien, que je serai toujours trop fille ou pas assez fille. Alors j’ai arrêté de m’occuper du jugement des autres. Si j’ai envie de passer des heures à faire les magasins et de regarder des photos de chatons pendant des heures en disant « c’est trop mignooooon ! », je le fais. Si j’ai envie de regarder un match de rugby en bouffant un kebab et en gueulant contre l’arbitre avec mes potes, je le fais aussi. Et je m’en cogne de ce que les autres peuvent en penser. Ça ne fait pas de moi un garçon manqué ou une fille clichée ou rien du tout. C’est juste moi, qui n’ai de comptes à rendre à personne. Moi qui suis une femme, peu importe la façon dont je me comporte, et qui n’ai absolument pas à en avoir honte.

Et en ce sens, le féminisme m’a totalement libérée.

Et pour rien au monde, je ne serai maintenant prête à y renoncer.

Il me reste énormément de choses à apprendre : je continue à me renseigner sur l’intersectionnalité, je suis perdue sur toutes les questions liées aux transgenres, ou gender fluid, ou queer, j’ai somme toute encore très peu lu d’écrits universitaires sur le féminisme. Il me reste sans doute énormément à affronter aussi : je suis désormais très lucide sur la situation des femmes, je sais ce à quoi je risque de me confronter tout au long de ma vie ou de ma carrière, je sais aussi que je peux à nouveau faire face à des menaces en tant que militante.

Et je m’en moque.

Parce que je ne vais plus m’arrêter, plus maintenant.

Parce que le féminisme fait partie intégrante de moi.

Et parce qu’il m’a appris à assumer entièrement qui je suis.