Bilan : un mois au fil des autrices

Il y a quelques temps, je décidais de me lancer dans une sorte de défi littéraire pour une période de grosso modo six mois : ne lire que des femmes, c’est-à-dire ne lire que des autrices. Comme je ne souhaitais pas me contenter d’un article annonçant ce challenge et d’un article l’achevant officiellement, j’ai décidé de rédiger plusieurs articles au long de ces six mois pour partager avec vous mes impressions mais aussi, surtout même, mes coups de cœur.

Cet article fait donc le bilan d’un mois de lectures d’autrices. En fait, cela fait plus d’un mois que je me suis lancée là-dedans maintenant mais j’ai un peu traîné à la rédaction de ce récapitulatif et il aurait dû être posté il y a bien deux semaines déjà. Je vais donc ici parler de cinq livres seulement, même si j’en ai déjà lu d’autres depuis.

Autrices

Le livre avec lequel j’ai inauguré mon défi est une biographie romancée de Phoolan Devi, sobrement intitulé Devi, qui a été écrite par Irène Frain. C’est un roman que je n’ai mis que très peu de temps à lire pour au moins deux raisons : la première est le style très prenant d’Irène Frain. Cela rend la lecture aisée, fluide, mais la langue n’en est pas pour autant lésée puisqu’il y a des passages véritablement magnifiques du simple point de vue stylistique, des descriptions très imagées qui vous plongent dans les décors de l’action et une manière de narrer l’histoire qui vous empêche de vous arrêter –même quand il est déjà deux heures du matin et que bon sang, vos yeux commencent à pleurer tant ils sont fatigués. La deuxième raison est le personnage de Devi en elle-même, femme extraordinaire au destin non moins extraordinaire. J’ai choisi de lire ce livre après avoir lu, sur le blog de Pénélope Bagieu, une bande-dessinée narrant la vie de Phoolan Devi. J’ai été impressionnée par le courage dont a su faire preuve cette jeune femme tout au long de sa vie, vie qui ne lui aura pourtant rien épargné : vendue dès son plus jeune âge, victime de violences conjugales, de pédophilie, de viols répétés et souvent collectifs, Devi a subi de plein fouet la violence machiste tout au long de sa vie. Elle en a tiré une force incroyable, une force l’ayant animée lorsqu’elle est devenue une bandit pillant les villages indiens de castes supérieures pour reverser les gains aux castes inférieures. C’est aussi cette volonté inaliénable qui l’a menée, elle, la femme issue de l’une des plus basses castes de la société indienne, à exercer la fonction de député. Le roman d’Irène Frain ne couvre pas cette période, s’arrêtant à la reddition de Devi : lorsqu’elle accepte de déposer les armes et de renoncer à sa vie de bandit. Il aurait bien sûr été très intéressant d’en apprendre davantage sur sa vie en tant que députée, mais aussi en prison où elle a dû passer plus de huit ans après s’être rendue. C’est peut-être la seule petite chose qui ait manqué à ma lecture. Mais c’est un livre que je recommande malgré tout, et en fait il n’y a pas de « malgré tout », je le recommande simplement, vivement, fortement. Parce qu’on ne connaît que trop peu les femmes d’exception. Parce qu’elles n’ont pas leur place dans nos manuels scolaires ou dans notre histoire nationale. Parce qu’il est plus que temps de leur donner cette place.

Attention, toutefois. C’est un roman incroyablement violent, contenant des scènes explicites de viol, et mieux vaut avoir le cœur bien accroché à la lecture de certains passages. Sérieusement, ne négligez pas cet aspect avant de vous lancer dans votre lecture. Elle peut être très, très dure.

Après une telle lecture, j’ai eu envie de me lancer dans quelque chose de moins émotionnel –disons. En fait, ça n’a pas vraiment été le cas, même si la lecture de La pluie d’été de Marguerite Duras a été plus reposante que celle de Devi. Je n’avais encore jamais lu quoi que ce soit de Marguerite Duras, pourtant sans doute l’une des autrices les plus fréquemment citées quand il est question de littérature féminine. C’est désormais chose faite et j’ai bien l’intention de recommencer puisque j’ai beaucoup aimé ce court roman. Il se lit très facilement, en un jour pour ma part, mais ne se laisse pas oublier aussi aisément. Il raconte l’histoire d’une famille pauvre composée de nombreux enfants, dont l’héroïne et le héros que sont Jeanne et Ernesto, famille vivant dans la commune de Vitry-sur-Seine. Il n’y a pas réellement d’action à proprement parler dans ce livre, mais une et en fait plusieurs réflexions qui s’étirent tout au long du roman et qui sont particulièrement prenantes. Au fil de ma lecture, je me suis sentie happée dans une sorte de mélancolie qui n’a rien de très surprenante puisque l’une des réflexions principales de l’ouvrage se base sur le sortir de l’enfance et l’entrée dans la vie adulte. Si les phrases, hachées mais rythmées, sont assez simples, les sensations éprouvées ne le sont donc pas pour autant. Et puis bien sûr, il y a le sujet principal qui a de quoi interroger à la lecture : l’amour entre Jeanne et Ernesto, l’amour incestueux entre Jeanne et Ernesto. Là encore, à prendre en compte avant de se lancer dans sa lecture –il s’agit d’une relation consentie, mais qui n’en reste pas moins une relation incestueuse. Je ne vais pas cacher que cela m’a pas mal dérangée, et c’était d’ailleurs la première fois que je lisais un roman faisant ouvertement état d’une relation incestueuse, mais Marguerite Duras a une façon de narrer son histoire qui fait que l’on accepte malgré tout cet état de fait et que l’on s’attache aux deux personnages –surtout Jeanne, personnellement. Finalement, je suis ressortie de cette lecture assez retournée là encore, des questions plein la tête, et c’est là aussi un roman que je ne risque pas d’oublier de sitôt.

Ma troisième lecture a sans doute été, des cinq dont il est question dans cet article, mon plus gros coup de cœur. Il s’agit du roman sans doute le plus connu de Françoise Sagan : Bonjour tristesse. Une nouvelle fois, j’avais déjà entendu parler de cette autrice sans ne l’avoir jamais lue et s’il me fallait encore une preuve que les autrices sont déconsidérées, je l’avais là bien en main. Bonjour tristesse est assez unanimement reconnu comme un classique de la littérature française et n’est pour autant jamais même mentionné dans les manuels scolaires, ne m’a jamais été présenté dans le moindre cours de français et ne s’est jamais retrouvé sur mes copies d’examen. Faudrait quand même pas voir à vraiment lire des bonnes femmes, hein. Toujours est-il que j’ai littéralement adoré ce roman, qu’il ne m’a fallu que très peu de temps pour le lire et que j’ai bien l’intention de lire d’autres ouvrages de Françoise Sagan dès que j’en aurais la possibilité. C’est l’histoire de Cécile, en vacances avec son père et Elsa, la compagne de ce dernier. Cécile s’entend bien avec Elsa seulement voilà, une certaine Anne s’immisce alors dans leur été. Cécile l’admire mais la craint également, en sachant son père amoureux et ne souhaitant pas perdre la complicité de ce dernier au profit d’Anne. Un subtil combat s’engage alors entre les trois femmes jusqu’au dénouement, tragique, faisant faire à Cécile la connaissance de la tristesse. L’histoire est passionnante, très, très prenante, il est très difficile de relâcher ce livre après s’en être saisi et j’ai été impressionnée par la maturité littéraire de Françoise Sagan : elle n’avait que dix-huit ans lorsqu’elle a rédigé ce roman. Si vous avez ne serait-ce qu’un tout petit temps de temps devant vous, surtout n’hésitez pas : il faut que vous lisiez Bonjour tristesse !

Forcément, quand vous venez d’achever une lecture si plaisante, la barre est placée assez haut pour la prochaine autrice. J’ai donc décidé de me tourner vers une valeur sûre, une autrice dont je n’avais jamais rien lu (encore !) mais dont j’avais eu de très bons échos par ma mère qui adorait ses œuvres quand elle avait mon âge : Colette. En fait, j’avais déjà lu un extrait de La chatte sans parvenir à me souvenir à quelle occasion –baccalauréat ou cours, vraiment, je ne me souviens pas. C’est donc vers ce roman que je me suis dirigée ensuite, en partie pour la raison susnommée, mais aussi, je dois l’avouer, parce que j’adore les chats et que j’étais donc bien curieuse de découvrir cette histoire. La chatte est là encore un roman assez court, qui peut se lire sur quelques jours seulement voire une seule journée si vous avez du temps devant vous. C’est l’histoire d’un jeune couple, Camille et Alain, et de la chatte de ce dernier, Saha. Camille et Alain viennent de se marier, et on sent pourtant une certaine distance entre eux. Ils emménagent dans un nouvel appartement et Alain doit donc laisser sa chatte derrière lui, dans la maison avec jardin de ses parents. Mais, le cœur lourd, et apprenant que Saha ne supporte guère non plus leur séparation, il décide de la ramener avec lui et impose ainsi à Camille la présence d’une concurrente. En effet, Camille sent bien que Alain lui échappe quelque peu, et elle développe rapidement une jalousie assez forte vis-à-vis de la chatte qu’Alain adore avec tant de passion. De primes abords, c’est une trame qui peut laisser sceptique et je ne voyais moi-même pas bien en quoi une chatte pouvait constituer le moindre obstacle à un jeune couple –ou du moins, pas en ce sens. Mais en fait, l’intrigue est très finement menée et les relations entre Camille, Alain et Saha sont remarquablement dépeintes. Le roman a des allures de tragédie, avec ses cinq actes bien distincts dont l’acte final, celui du geste désespéré de Camille, geste que l’on sent venir de plus en plus fort tout au long de sa lecture, que l’on voudrait ne jamais lire mais dont on sait pourtant pertinemment qu’il va se produire. C’est là encore très prenant, très rondement mené et joliment écrit en plus de ça, le roman est très graphique et on est vite imprégné des sensations qu’a voulu faire partager l’autrice. Je pense que vous connaissez la chanson maintenant : lisez-le !

Pour achever ce premier mois, c’est dans une lecture un peu plus conséquente que j’ai décidé de me lancer. Celle de La bâtarde, roman autobiographique de Violette Leduc. Cette autrice, sans doute plus méconnue que celles précédemment citées, m’avait été recommandée par une amie lors de mon entrée à Sciences Po et j’avais déjà lu l’un de ses romans, Ravagée, qui m’avait laissée une impression assez forte et surtout le souvenir d’une langue bien particulière, très, très reconnaissable. Ce n’était pas l’apanage d’un seul roman puisque j’ai retrouvé ce style dès les premières phrases du roman, avec notamment une toute première phrase qui pose bien le décor : « Mon cas n’est pas unique, j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde ». J’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui ont ce don de la première phrase, qui savent vous plonger d’emblée dans leur œuvre et vous donner l’envie de vous accrocher coûte que coûte. Violette Leduc a incontestablement ce talent et Simone de Beauvoir ne s’y est pas trompé –c’est elle qui la repère parmi les premières, lui apportera un grand soutien tout au long de sa carrière et c’est d’ailleurs elle qui préface La bâtarde. La bâtarde, donc, dans lequel Violette Leduc esquisse le portrait de sa vie sans la moindre concession. Fille illégitime née en 1910, Violette Leduc est aussi tendre envers elle-même que la société de l’époque ne l’était pour les enfants comme elle. Elle ne cherche absolument pas à se présenter sous un beau jour et c’est même plutôt l’inverse, ce qui a le mérite d’être particulièrement prenant et de trancher d’avoir le caractère assez lisse d’autres biographiques que j’ai pu lire et qui ne m’ont en général pas franchement enthousiasmée. Ça en devient même dérangeant, parfois, cette horrible d’image qu’elle a d’elle-même et qui finit par vous confronter à vos propres complexes, à votre propre reflet. Si Violette Leduc ne cherche pas le moins du monde à styliser son personnage, elle ne lésine pas en revanche sur son style linguistique. La langue est absolument magnifique, les phrases courtes, puissantes, très hachées, et l’ensemble a souvent des allures d’impressionnisme transposé à l’écrit. Ce style m’a tout à la fois laissée admirative et, je dois le dire, légèrement pantoise. Il m’a en effet parfois été difficile de bien suivre le fil de l’histoire et d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants tant la langue était stylisée et imagée. Les deux cent premières pages m’ont même été particulièrement difficiles à lire et ce n’est qu’après les avoir englouties que j’ai commencé à réellement apprécier ma lecture et ai donc pu accélérer un peu cette dernière. Je reste donc sur une impression plus mitigée concernant ce dernier roman, mais je ne vous le recommande pas moins pour autant : d’abord parce qu’il y a tout un tas de bonnes choses dedans, ensuite parce qu’à chacun de se faire son propre avis.

D’une façon plus générale, j’ai vraiment, vraiment apprécié l’ensemble de mes lectures et je n’ai pas regretté un seul instant de m’être lancée dans ce défi littéraire. Je craignais bien d’être un peu découragée, ou d’avoir brusquement envie de lire un auteur plutôt que tous les romans dont je me suis dotée depuis le début de l’été, mais ça n’est jamais arrivé. Bien sûr, il m’arrive de vouloir poursuivre ma lecture des Rougon-Macquart, de souhaiter me lancer dans un nouveau Camus ou de lorgner sur un résumé particulièrement bien rédigé dans une librairie, mais ça ne me dérange pas de devoir remettre tout autant parce que je lorgne tout autant sur tous les romans d’autrices qu’il me reste à découvrir et que je suis toujours particulièrement confuse lorsque j’achève une lecture et qu’il me faut ensuite choisir entre des dizaines d’autres romans qui ont l’air tout aussi merveilleux. Parfois, je voudrais juste pouvoir ne passer mes journées qu’à lire, n’avoir absolument rien d’autre à faire, et ainsi profiter de cette richesse littéraire que nous ont laissée toutes ces femmes exceptionnelles. Comme ça n’est malheureusement pas possible, je vais me contenter, pour l’heure, de poursuivre à mon rythme, de lire autant de romans que je le peux en prenant le temps de les apprécier, et je sais déjà que les six mois sur lesquels ce défi est supposé s’étaler passeront bien plus rapidement que je ne me l’étais figuré. J’espère surtout que, d’ici à la fin de l’année, lorsque ce défi sera achevé, lire des autrices me sera devenu aussi naturel que de lire des auteurs et que mes prochaines lectures s’équilibreront d’elles-mêmes entre auteurs et autrices sans que je n’ai à me lancer le moindre défi pour cela –parce qu’en fait, quand des romans sont aussi formidables, ce devrait juste être naturel de les lire… si seulement l’on ne vivait pas dans une société qui invisibilise les femmes de talent, et qui a invisibilisé si longtemps les autrices.