Les vrais coupables

L’Education Nationale a récemment mis le sujet du harcèlement scolaire au centre du débat. A cette occasion, un clip a été produit que je n’ai pas apprécié outre-mesure pour diverses raisons que je ne détaillerai pas ici. Pourtant, il y a moyen de faire des clips à ce sujet qui soient vraiment percutants. J’en ai vu, réalisés par les élèves eux-mêmes d’ailleurs. Et puis, il y a aussi le fameux clip d’Indochine.

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Je me souviens très bien qu’au moment de sa sortie, il y a cette espèce de polémique stupide quant à savoir s’il fallait le censurer ou non du fait de la violence qu’il montrait. Et pendant que certains s’écharpaient sur la pertinence de montrer cette même violence, ils ne la combattaient pas. Elle existe pourtant, la violence. Et ce n’est pas en fermant les yeux dessus que l’on pourra la faire disparaître. C’est même justement pour ça que j’avais trouvé la réalisation de Xavier Dolan aussi réaliste. Ces gens qui ont les yeux bandés, cette victime qui devient coupable. Cette mort, même. Parce qu’il ne faudrait pas oublier que le harcèlement tue bel et bien, et que si certains ne vont pas jusqu’à se suicider, ils ne s’en remettent jamais totalement

Je n’ai jamais subi de harcèlement scolaire. Il m’a fallu essuyer nombre de remarques lorsque je suis entrée dans le collège de mon père, mais ça n’a jamais été jusque-là. Cela ne m’a pas empêché d’avoir de la peine quand j’entendais tout ce que l’on disait derrière moi. C’est toujours là dans ma tête, ces remarques et sifflets lorsque j’ai fait tomber un verre à la cantine, nouvelle petite sixième, faisant d’autant plus fuser les remarques que j’étais la fille du prof. C’est toujours là dans ma tête, cette fois où un surveillant m’a mis un mot puis me l’a retiré, se rendant compte que je n’avais rien fait, mais où tout le monde, mes amis compris, a tout de suite pensé que c’était la conséquence d’un traitement de faveur et non de ma réelle innocence. C’est toujours là dans ma tête, ces filles qui m’ont traitée de pute lorsque, en troisième, après une horrible quatrième passée à me détester comme jamais, j’ai à nouveau osé revêtir des jupes. Ça n’était cette fois pas lié à mon père, la preuve je connais nombre d’autres filles ayant déjà dû essayer de telles remarques. Qui des années après, se souviennent encore du malaise qu’elles ont ressenti, de ces horribles paroles qu’elles ont eu en tête.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Qu’est-ce que moi, j’ai fait. Pas qu’est-ce que eux, ils ont fait.

Dimanche dernier, il est presque 18h, la nuit est déjà tombée depuis un moment. Je marche dans la rue, je suis seule, au téléphone avec mon père, le bruit de mes talons qui claquent sur le pavé. Je vais chez des amis, on prépare des gâteaux pour notre association, c’est chouette d’ailleurs, ça fait un moment que l’on a n’a pas passé un moment ensemble. Je marche. Je discute avec mon père. Je suis bientôt arrivée, tout va bien, la soirée va être belle.

Arrivent deux hommes. Je ne sais pas quel âge ils ont, il fait sombre, je ne les vois pas bien. Ils sont jeunes, je crois. Ils me proposent d’aller boire un verre avec eux. Je ne les connais pas, je suis au téléphone, je suis seule et deux fois plus petite qu’eux sur une avenue peu fréquentée. Je leur dis non. Je poursuis mon chemin, continue à raconter ma vie à mon père. Ils insistent. Je lâche un non plus ferme, plus fort, mon père me demande ce qu’il se passe. Ils haussent la voix eux aussi, tellement que j’ai l’impression qu’ils sont juste derrière moi alors que j’ai continué à avancer. Qu’est-ce qu’ils gueulent, bon sang. Alors c’est un réflexe que je ne contrôle pas. Je leur fais un doigt d’honneur et je continue à marcher, mon poing brandi vers le ciel. Ce n’est pas du courage, c’est de l’inconscience. C’est ce que je me dis. Qu’ils vont revenir, qu’ils vont me tabasser, que ça y est, c’est fini. Effectivement, ils m’insultent cette fois. Je reçois carrément des menaces de viol. J’ai peur. Je ne me sens pas courageuse le moins du monde, juste apeurée. Je suis petite, je suis menue, je n’ai aucune chance face à eux. Si mon père n’avait pas été là avec moi, même si ce n’est qu’au téléphone, je crois que j’aurais piqué un sprint. Et arrive la question.

Pourquoi j’ai fait ça ?

Je lis tous les jours des témoignages des femmes harcelées et parfois, souvent même, agressées. En ce moment, je suis aussi fatiguée. Le semestre commence à se faire long, la pression l’accompagnant est très lourde. Je stresse tellement que je renoue avec quelques démons, comme ce miroir me renvoyant une image déformée de moi-même ou ce plat de pâtes me faisant culpabiliser. C’est dimanche, j’ai passé la journée à travailler sur une dissertation de droit au lieu de profiter du beau temps. Pourtant, je suis contente. Je vais voir mes amis, je vais voir mon copain, et d’ailleurs, ça va mieux ces derniers temps. La pression commence doucement à diminuer. Je mange à nouveau normalement, sans compter les calories ou je ne sais quoi. Ça va mieux. Ça allait mieux. Et là, deux mecs me filent la trouille de ma vie. Insistent, malgré les refus très clairs, alors que d’ordinaire, ils tournent les talons.

Et j’ai de la peine en entendant tout ce qu’ils disent derrière moi. Je suis belle, puis moche, je suis trop bonne, puis grave coincée, puis une connasse, puis une grosse pute, puis un sale thon. J’encaisse. Puis j’encaisse plus. Je fais ce geste pour moi, pour toutes les autres femmes, pour toutes les autres victimes, et pour tous les gens qui entendent les voix derrière eux. Je le fais par réflexe et le regrette instantanément, me disant que ça va mal finir. Que je n’avais qu’à ne rien dire. Continuer ma route. Encaisser.

Mais en fait, non.

Je ne suis pas la coupable. L’enfant sur le passage duquel se propagent les quolibets n’est pas le coupable. L’élève dont les affaires sont abîmées n’est pas le coupable. La femme agressée sexuellement dans le métro n’est pas la coupable. Le garçon frappé par les gamins de sa classe n’est pas le coupable. La fille que tout l’établissement traite de pute n’est pas la coupable. L’homme dont ses collègues de travail pourrissent la vie n’est pas le coupable.

Les harcelés ne sont aucunement coupables.

Les harceleurs sont totalement coupables.

Cette expérience de fin de semaine n’est pas comparable à ce que subissent certains élèves au quotidien. Elle n’est pas même comparable à ce que subissent certaines femmes, qui ont vécu bien pires que moi. Quelque chose les rapproche pourtant : ce sentiment de culpabilité que l’on ressent. Toute victime de harcèlement s’est déjà demandé ce qu’elle avait fait. Comme si quelque part, nous l’avions un peu cherché.  Et si l’on pense ainsi, ce n’est pas parce qu’on se victimise, ce n’est pas parce qu’on est trop fragile, ce n’est pas parce qu’on est faible. C’est parce que tout participe à nous faire penser aussi. C’est parce qu’un élève harcelé s’entend dire qu’il ne doit pas être très sympa non plus avec ses petits camarades. C’est parce qu’une femme harcelée s’entend dire que c’était pas très malin de mettre une jupe passée une certaine heure. C’est parce qu’un homme harcelé s’entend dire qu’il n’a qu’à s’affirmer aussi, plutôt que de se comporter comme une femmelette (parce que c’est bien connu, les femmes sont naturellement faibles). C’est parce que des évidences à l’image de celles susnommées sont encore loin d’être admises par tous. C’est parce qu’il faut encore rappeler que le seul coupable d’une agression est l’agresseur, que le seul coupable d’un harcèlement est le harceleur. C’est parce qu’il y a encore des gens qui se permettent de dire que le harcèlement scolaire est « l’école de la vie » et le harcèlement de rue « plutôt sympa ».

Juste après la campagne initiée par l’Education Nationale, le Ministère des droits des femmes a lui aussi lancé une campagne de prévention contre le harcèlement dans les transports.

Alors j’attends.

Parce qu’en parler, c’est bien. Parce que le dénoncer, c’est bien. Mais parce qu’aujourd’hui, je ne suis encore qu’une seule pute en marchant simplement dans la rue et que des gamins ressortent traumatisés du système scolaire. Oui, il faut qu’on parle. Oui, il faut qu’on dénonce. Mais je ne suis pas sûre que tout le monde soit encore prêt à nous écouter. Je n’en suis pas certaine, quand je vois des enfants rapporter leur calvaire sans que leur situation ne change, les travailleurs s’entendre dire qu’ils n’ont pas les épaules assez larges pour gérer la pression et les femmes plus résignées qu’autre chose face au harcèlement de rue.

Alors j’attends. Et le prochain qui viendra me harceler, je lui balancerai à nouveau un geste obscène. Ce ne sera pas par courage, encore moins par paranoïa ou hystérie.

Ce sera juste une réaction normale.

Parce que les coupables sont les harceleurs.

Et les harceleurs, je les emmerde.

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