La misandrie ironique ou quand l’humour change de camp

TW : mention de menaces de viol/mort

Il y a quelques temps déjà, j’ai lu un excellent article de Slate intitulé L’essor de la misandrie ironique. La misandrie, littéralement la haine des hommes, serait l’équivalent de la misogynie et est régulièrement lancée comme accusation à la figure des féministes pour décrédibiliser leur parole. Lassées de ces poncifs qui n’en ont en plus pas le moindre fondement puisque, spoiler alert, la misandrie n’existe pas (t’en fais pas, j’y reviendrai), certaines féministes ont décidé de se réapproprier ce concept avec humour pour créer la misandrie ironique.

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Le principe ? Dénoncer par l’absurde les accusations de « misandrie » en jouant à fond cette carte de la haine des hommes et en faisant croire au grand complot féminazi.

C’est un concept qui m’a d’abord interrogée mais auquel j’ai rapidement adhéré. J’ai donc à mon tour écrit « hystérique » dans ma biographie Twitter, me suis présentée comme une extrémiste castratrice lorsque ça me faisait rire et que je sentais une certaine crispation chez les personnes me faisant face, ai fièrement revendiqué ma misandrie et avoué traquer les hommes la nuit avec mon gang de super copines féministes quand on me demandait si quand même, je ne détestais pas un peu les hommes, et je me suis bien marrée à faire croire à l’existence d’un vaste complot visant à instaurer une dictature matriarcale dans laquelle tous les hommes seraient asservis.

Dans un premier temps, ce recours à la misandrie ironique, c’était surtout une façon de décompresser. On l’oublie un peu trop facilement, mais être féministe et le revendiquer, c’est très, très loin d’être de tout repos. C’est s’exposer à des insultes quotidiennes, sur la toile ou dans la vie courante. Et les insultes sur la toile ne sont pas plus faciles à digérer parce qu’elles sont « immatérielles », j’aimerais bien voir deux minutes votre tête si vous vous réveillez un matin et découvriez des dizaines et des dizaines de messages insultants à votre encontre allant des presque sobres « grosse connasse » à « va te pendre sale pute ». Parfois, ces insultes tournent carrément aux menaces de mort, de séquestration et de viol et autant vous dire que ce n’est pas très marrant non plus. Sans aller jusque-là, être féministe, c’est aussi devoir répondre quasiment tous les jours aux mêmes questions ou « argumentations » un tantinet agaçantes et parfois ouvertement méprisantes du style « Mais tu hais les hommes ou pas ? », « Non mais c’est pas à cause du sexisme que tu vas mal t’as juste des problèmes personnels c’est tout arrête de prendre le féminisme pour une psychothérapie » (vécu, hein) ou le désormais traditionnel « Tu es un peu trop extrémiste quand même ». Alors oui, parfois, ça fait juste du bien de répondre à ça sur le ton de l’humour, a fortiori quand c’est la quinzième fois de la journée qu’on te fait remarquer que tu devrais être plus gentille et souriante et conciliante parce que là tu dessers grave ta cause, attention.

Mais surtout, rapidement, je me suis aperçue que la misandrie ironique permettait de faire un sacré tri dans mes relations, même les plus anodines. Parce qu’en fait, il y a des personnes qui ont pris tout à fait sérieux ce que j’ai pu leur dire. Il y a des gens qui croient réellement qu’on travaille à l’instauration d’un matriarcat et qu’on ne rêve secrètement que d’émasculer tous les hommes peuplant cette planète. Il y a des gens qui, quand vous vous présentez comme « misandre », ouvrent de grands yeux et s’enfuient presque en courant et en poussant des hurlements. Et ça, ça en dit très, très long sur l’image qu’ils se font du féminisme. Je l’ai très vite compris. Au début, j’essayais bien de dédramatiser un peu, d’expliquer ce qu’était la misandrie ironique et de faire remarquer que bon, suffisait de réfléchir deux secondes pour se rendre compte que c’était de l’humour à prendre au cent vingt-septième degré. Oui mais voilà, j’ai croisé des personnes qui ne l’ont pas accepté. Des personnes qui m’ont dit « Non mais Mirka, c’est pas de l’humour ça hein, c’est trop facile, c’est juste de l’extrémisme ».

Et bien désolée les ami.e.s mais oui, je vous l’assure, la misandrie ironique, c’est bien de l’humour. Le truc, c’est que vous avez un peu du mal à le voir pour deux raisons principales :

– Vous croyez réellement qu’il existe un « sexisme inversé », des « extrémistes pour l’instauration du matriarcat », de la « misandrie pure et dure », du « sexisme anti-hommes » mais en fait… non. Pardon hein, mais la misandrie, ça n’existe que dans vos rêves. Comme l’hétérophobie ou le racisme anti-blanc d’ailleurs. Nous vivons dans des sociétés patriarcales où les victimes du sexisme sont les femmes. Oui, en tant qu’hommes, vous pouvez également subir les conséquences de ce sexisme. Vous pouvez entendre des injonctions à la virilité, à la force qui peuvent être pesantes, je l’entends, mais ce n’est absolument pas comparable à ce que vivent les femmes. Parce que ces injonctions, si pesantes qu’elles puissent être, vous les recevez parce que vous êtes dans une position de dominant. Et elles vous permettent de garder cette position ascendante. Je ne dis pas que c’est toujours facile. Je ne dis pas que tous les hommes vivent sans la moindre pression ou le moindre problème, et je sais aussi d’ailleurs que tous les hommes sont loin d’être égaux entre eux, que beaucoup subissent des discriminations liés à leur couleur de peau, à leur origine sociale, à leur orientation sexuelle. Mais fondamentalement, ce ne sont pas les hommes qui souffrent du sexisme. Les hommes cisgenres ne subissent pas de discriminations systémiques liées à leur sexe. Donc non, la misandrie n’est pas l’équivalent de la misogynie parce que ce n’est juste pas comparable. Affirmer le contraire, c’est mettre sur le même plan ce que subissent les femmes et ce que subissent les hommes dans nos sociétés patriarcales. Autrement dit, c’est stupide mais en plus complètement indécent. La misogynie s’inscrit dans un système, un système dans lequel ce sont toujours systématiquement les femmes qui sont en position inférieure. Elle tue tous les jours. Pas les féministes, ni même les misandres si si. Et puis honnêtement, les cercles féministes, je les fréquente depuis des années et je n’ai jamais, pas une seule fois, rencontré de féministes prônant sérieusement un asservissement des hommes par les femmes. Franchement, faut arrêter avec ce délire. Ça n’existe pas.

– Surtout, surtout, vous êtes habitués à un humour oppressif. Vous ne comprenez pas que la misandrie ironique puisse être de l’humour parce que vous avez intégré depuis belle lurette, même inconsciemment, que l’humour s’exprime à l’encontre des opprimé.e.s. Non, on ne peut pas rire de tout. Oui, l’humour peut être et est très souvent carrément oppressif. Sérieusement, ne venez même pas me sortir les classiques « Mais faut rire de tout » et « Non mais on est en démocratiiiiie je dis ce que je veux lol ». Parce que c’est trop facile. C’est trop facile de dire qu’on peut rire de tout alors qu’en vrai, on est très, très loin de rire de « tout ». Alors qu’en vrai, ce sont toujours les mêmes personnes, toujours les mêmes catégories, sur lesquelles on fait des blagues dégueulasses sous couverts d’humour. Vous voulez rire de tout ? Laissez-nous faire nos blagues sur les mâles alphas, les male tears et le complot féminazi sans automatiquement nous qualifier d’extrémistes. Laissez-nous faire des blagues sur les blancs ou les hétéros sans immédiatement hurler au racisme anti-blancs ou à l’hétérophie. Ah mais tiens, tout de suite ça vous intéresse moins, là, c’est bizarre hein.

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Ce garçon qui a refusé de considérer la misandrie ironique comme de l’humour, ce garçon, à côté de ça, il trouvait très marrant de me faire des blagues ultra spirituelles comme « Va faire la vaisselle au lieu de débattre ». Qu’est-ce qu’on se marre hein. Il y a ce pote, aussi, ce pote qui nous confiait fièrement qu’un de ses passe-temps favoris, c’était de faire des blagues sexistes à une fille qu’il savait féministe juste pour l’énerver. Vous, vous avez donc le droit de nous dire de la fermer parce que la place d’une femme c’est à la cuisine, ça c’est de l’humour et du vrai, en plus, du bon. Et la misandrie ironique, par contre, c’est pas de l’humour mais la preuve que les féministes sont de méga dangereuses extrémistes ? Vous le sentez, là, le double-standard sexiste de merde ?

Alors au final, n’en déplaise à certain.e.s mais surtout à certains, je vais continuer à jouer la misandre extrémiste et je m’en fiche un peu qu’on puisse le prendre au sérieux –parce que si tel est le cas, ça veut dire que moi, je n’ai pas du tout à vous prendre au sérieux. Quand vous croyez au complot féminazi, c’est que vous avez déjà décidé de toute façon que les féministes sont coupables et le resteront quoi que l’on puisse vous dire alors j’ai pas spécialement envie de perdre même une nanoseconde pour vous.

Et puis, il va falloir s’y habituer : nous aussi, on veut et on peut faire de l’humour. Et même qu’il est souvent bien plus drôle que votre humour oppressif.

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