Kate Middleton et la question du choix

Un de mes gros penchants pendant de nombreuses années a été de lire les magasines que l’on qualifie de « people ». Je pourrais même parler de défaut plutôt que de penchant, parce que je vois bien maintenant comme ces feuilles de choux sont néfastes et tout particulièrement pour les femmes que je prétendais pourtant défendre. A un moment, j’ai donc arrêté de lire tout ça, d’une part parce que ça s’apparente plus à du voyeurisme qu’autre chose, et d’une autre, donc, parce que j’en avais assez de ne lire que des recettes miracles pour être mince cet été accompagnées, au choix, de personnalités tellement minces mais surtout tellement retouchées, ou au contraire de personnalités plus rondes avec des commentaires clairement grossophobes. Je ne citerais pas Voici, qui a récemment publié des photos de Selena Gomez avec en charmant commentaire « Elle a pris chair », et autres joyeusetés de ce genre.

Cela dit, j’ai toujours ce côté assez commère que je soigne tant bien que mal mais qui se traduit notamment par le temps que je peux passer sur les réseaux sociaux à suivre l’actualité de certaines personnalités : Emma Watson, pour ne citer qu’elle, mais aussi Leighton Meester lorsque j’ai écrit qu’elle était enceinte d’Adam Brody (bonjour j’ai été une accro à Gossip Girl et The OC). Et puis, parmi ces personnalités, il y a aussi… Kate Middleton.

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Longtemps j’ai suivi Kate Middleton pour son style toujours si élégant et si inspirant. Un style plutôt simple, d’ailleurs, si l’on exclut les robes de cérémonie que la jeune femme revêt régulièrement. Je parle de ses tenues plus décontractées, plus casuals, ses jolies robes toujours parfaitement coupées, ses pantalons ajustés associés aux hauts marinières et qui incarnent si joliment le style campagne anglaise. Chacune de ses tenues me paraissait toujours plus belle que la précédente et j’admire toujours cette capacité qu’elle a à paraître à la fois apprêtée et sobre, classe mais sans jamais en faire top -encore une fois, sans tenir compte des galas ou cérémonies officielles. Et évidemment, quand elle s’est mariée au prince William et que la grossesse de George a été annoncé, puis celle de Charlotte, j’ai lu je ne sais combien d’articles pour me tenir au courant.

Puis, à peine quelques heures après la naissance de la princesse Charlotte, je parcourais Twitter en me demandant si nous connaîtrions son nom un peu plus tôt que celui de George lorsque je suis tombée sur ce commentaire. Ce tweet, perdu parmi tant d’autres, disant grosso modo qu’après avoir pourtant fait de brillantes études, Kate Middleton s’était transformée en « poule pondeuse » et que c’était bien dommage.

Je n’ai pas répondu à ce tweet. Je n’en voyais pas l’utilité, et les quelques rares fois où j’ai pu réagir à des tweets m’indignant, cela n’a fait que m’énerver davantage. De toute façon, Twitter n’est clairement pas un lieu propice au débat, l’immense majorité des gens s’y écoute parler et poste sans être prêt à bouger d’un millimètre de ses positions. En clair, j’avais autre chose à faire que d’expliquer à cette fille (parce que oui, c’était une fille ce qui m’a donc encore davantage peinée) pourquoi son propos n’était franchement pas correct. Un petit tour sur son profil m’a toutefois appris qu’elle se considérait comme féministe… et là, mon cœur s’est serré une troisième fois.

Être féministe, c’est vraiment ça ? C’est critiquer une femme parce qu’elle a visiblement privilégié sa famille à sa carrière ? Vraiment ?

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Moi je ne crois pas que ce soit ça. En tant que féministe, j’ai conscience qu’il est bien plus difficile pour une femme que pour un homme d’allier vie professionnelle et vie familiale. J’ai conscience qu’un homme aura plus de chances de mieux gagner sa vie qu’une femme et qu’il montera probablement bien plus vite les échelons de son entreprise que ses collègues de sexe féminin. J’ai conscience que les postes les plus prestigieux comme chef d’entreprise, directeur de grande école ou député sont très majoritairement occupés par des hommes. J’ai conscience de tout cela et je le dénonce. Je dis que les femmes devraient avoir la même possibilité de concilier vie professionnelle et familiale que les hommes. Je dis que les femmes devraient percevoir le même salaire que leurs collègues à compétences égales et se voir proposer des promotions lorsqu’elles en ont les capacités et pas uniquement parce qu’aucun homme n’est disponible et que pour une fois, on veut donc bien leur laisser une place. Je dis que les femmes devraient pouvoir accéder aux postes les plus prestigieux qui font rêver les gens et sont montrés en exemples aux enfants.

Je dis que les femmes doivent avoir la possibilité de. Mais en aucun cas je ne dis qu’elles sont obligées de.

Si une femme n’a pas envie de consacrer trop de temps à son travail, si une femme préfère rester à la maison et s’y occuper de ses enfants, c’est son choix et elle en parfaitement le droit. Il faut toutefois être conscient que ce choix est en grande partie une construction sociale : si beaucoup plus de femmes que d’hommes veulent privilégier leur famille à leur carrière, ce n’est pas parce que c’est inscrit dans leurs gènes ou quoi que ce soit. C’est simplement que dès leur plus jeune âge, les filles vont être incitées à être douces, à être sages, à ne pas se mettre en avant, à être maternelles (les bébés en plastiques en sont le meilleur exemple), et tout un tas d’autres injonctions qui vont faire qu’elles s’autocensureront par la suite. A côté de ça, les garçons seront eux incités à être forts, à être ambitieux, à se tourner vers les métiers les plus prestigieux ou les mieux socialement considérés. Vous avez encore, de nos jours, des familles dans lesquelles les filles doivent effectuer les tâches ménagères pendant que les garçons ne font rien parce qu’ils sont des garçons. Evidemment qu’éduqués ainsi, des enfants d’une même famille mais de sexe différents ne vont pas du tout avoir les mêmes ambitions. Ce n’est pas pour rien que les métiers du sanitaire et du social sont essentiellement féminins : il est encore largement admis que le nettoyage, la cuisine et l’aide aux personnes, c’est pour les femmes. Tout comme il est encore largement admis que sacrifier sa carrière au profit de ses enfants, c’est pour les femmes et certainement pas pour les hommes.

Néanmoins, vous aurez toujours des femmes qui auront été éduquées, qui auront fait des études, qui n’auront pas été confrontées au sexisme dans leur famille, qui a priori auront tout en mains pour faire une brillante carrière, mais que cela n’intéressera pas outre-mesure. Et cela, il faut le respecter. Oui, Kate Middleton a fait des études prestigieuses. Oui, elle aurait certainement pu exercer un métier tout aussi prestigieux et oui, elle ne l’a pas fait et élève pour l’instant ses deux enfants -rien ne dit d’ailleurs qu’elle ne travaillera pas par la suite. Mais c’est son choix. Je ne doute pas qu’être membre de la famille royale implique nombre d’obligations auxquelles il lui faut se conformer, mais elle a choisi de faire partie de cette famille. Elle a choisi d’épouser William et je pense qu’elle était tout à fait consciente de ce que choix impliquait, merci pour elle. La fille de Twitter s’en indignait en soulignant l’excellence de ses études. Je crois que justement, Kate Middleton est parfaitement au fait de toutes les problématiques susnommées, qu’elle est suffisamment cultivée pour avoir conscience de la difficulté pour les femmes de mener de front carrière et famille. Si elle a choisi malgré cela d’épouser William et d’élever leurs deux enfants, c’est en connaissance de cause et c’est surtout parfaitement respectable. Ce qui est en revanche moins respectable, ce sont les obligations instituées par la famille royale. C’est cela, plus que le choix de Kate Middleton qui n’appartient à personne d’autre qu’elle, qu’il faudrait combattre. La famille royale anglaise fait preuve d’une certaine ouverture en accueillant une femme qui n’est pas de sang royal, mais son fonctionnement reste tout de même très conservateur : les hommes travaillent, à l’armée pour la plupart, tandis que les femmes se rendent à des inaugurations ou effectuent des œuvres de charité. En clair, on est encore très loin de l’égalité entre hommes et femmes.

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Puis bon, même quelques heures après avoir accouché, Kate Middleton a toujours la classe

Même si ces initiatives sont encore très peu fréquentes, on commence à voir des pères choisir de cesser le travail pour s’occuper de leur maison et de leurs enfants tandis que leurs épouses continuent, elle, à travailler. C’est quelque chose de socialement mal-perçu, et je dirais même méconnu plutôt que mal-perçu : on est tellement habitué à ce que ce soit les femmes qui fassent ce choix-là qu’on est pris au dépourvu face à un père au foyer. Pourtant, de telles initiatives sont saluées par les féministes, parce qu’elles traduisent d’un changement certes lent mais très concret des mentalités : oui, les hommes peuvent aussi élever leurs enfants, non, ce n’est pas toujours aux femmes de devoir sacrifier leur carrière. Mais on ne peut pas encourager les pères à faire ce choix-là et exiger des femmes qu’elles travaillent toutes. On ne peut pas applaudir un père qui se consacre à sa famille mais dire d’une femme qui fait la même chose que « c’est bien dommage ».

Je suis féministe. Je veux qu’un jour, nous vivions dans une société où les gens pourraient faire ce qu’ils voudraient, une société dans laquelle les femmes travailleraient ou ne travailleraient pas, une société dans laquelle les hommes travailleraient ou ne travailleraient pas. Une société dans laquelle les femmes auraient exactement les mêmes possibilités que les hommes, les mêmes encouragements que les hommes, une société dans laquelle on cesserait de tenir compte de votre sexe pour vous orienter vers tel caractère ou tel carrière. Une société dans laquelle tout ne reposerait plus que sur le choix des gens, et dans laquelle ce choix ne serait pas influencé par une éducation genrée ou des stéréotypes.

Et alors, dans cette société, on cesserait enfin de juger les gens pour les laisser faire ce que bon leur semble. Dans cette société, on ne critiquerait pas une femme choisissant de rester à la maison, pas plus qu’on ne critiquerait une femme préférant ne pas avoir d’enfants et se consacrer pleinement à sa carrière pour arriver au plus haut point possible.

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