Influentes et inspirantes : des femmes noires américaines au XXIème siècle

« Chaque matin je me réveille dans une maison qui a été construite par des esclaves. Et je regarde mes filles, deux jeunes femmes noires, belles et intelligentes, jouer avec leurs chiens sur la pelouse de la Maison Blanche. »

Par ces mots, Michelle Obama illustre l’évolution qu’ont connu les personnes racisées et notamment noires aux Etats-Unis depuis la création de ce pays –et même bien avant. Dès le XVIème siècle, et tout particulièrement au XVIIème siècle, les populations d’Afrique de l’ouest furent enlevées et transportées dans les colonies anglaises d’Amérique du nord pour y être réduites en esclavage. Leur condition ne s’améliore pas avec la fondation des Etats-Unis. Il faut attendre 1865 pour que le Treizième amendement de la Constitution américaine abolisse l’esclavage ainsi que la servitude involontaire. Cela ne met pas pour autant fin à la discrimination, et encore moins à la ségrégation, dont continuent à souffrir les personnes racisées dans les Etats du sud, tout particulièrement, mais même dans l’ensemble du pays en général. Un mouvement s’organise alors contre cette ségrégation : c’est le mouvement des droits civiques, dont on date généralement le commencement à 1955 avec le boycott des bus Montgomery visant à dénoncer la ségrégation raciale dans les transports publics et faisant suite à l’arrestation de Rosa Parks. Cela aboutit, en 1964, au Civil Rights Acte qui abolit tout discrimination basée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine, et en 1965, au Voting Rights Act qui prohibe la discrimination raciale dans le vote. Les personnes racisées sont enfin légalement considérées comme égales aux personnes blanches.

Sauf que la réalité est moins envieuse. Les personnes racisées sont davantage concernées par la pauvreté, le chômage et l’emprisonnement que les personnes blanches. Michelle Alexander développe même en 2010 la théorie selon laquelle la lutte contre la drogue aux Etats-Unis serait « un nouveau Jim Crow » –les lois Jim Crow ont maintenu la ségrégation raciale jusqu’en 1965 dans certains Etats. Elle montre en effet que les hommes noirs américains sont vingt à cinquante fois plus envoyés en prison pour des affaires de drogues que les hommes blancs, alors même que les hommes blancs consomment davantage de drogues. Or, une fois que ces personnes ont été envoyées en prison, elles peuvent légalement perdre certains de leurs droits comme le vote. La ségrégation n’a pas disparue, elle a simplement changé de forme. De manière générale, les personnes racisées sont victimes des institutions de l’Etat et pas seulement de la justice, mais aussi de la police. Le mouvement Black Lives Matter l’illustre tristement aujourd’hui encore.

Mais même les personnes racisées ne sont pas égales entre elles. Toutes vivent le racisme, mais la moitié d’entre elles vivent aussi une autre oppression : le sexisme. Les femmes noires sont ainsi encore plus pauvres que les hommes noirs, et surtout encore plus invisibles dans à peu près toutes les sphères de la société –sphères où les racisé.e.s en général sont déjà très peu représenté.e.s.

Quand j’ai dû rédiger un devoir pour mon cours sur le racisme aux Etats-Unis au semestre dernier, j’ai donc décidé de me pencher sur les femmes noires et la double-oppression qu’elles subissent. Je voulais montrer la spécificité du croisement entre deux discriminations –voire plus encore. Mais je voulais aussi mettre en avant des femmes noires influentes, d’abord parce que celles-ci sont toujours moins valorisées que les hommes ou que les femmes blanches, et ensuite parce que celles-ci sont je crois des figures extrêmement importantes pour trois principales raisons : elles prouvent que l’on peut réussir même en subissant le sexisme et le racisme, et on sait tou-te-s comme il est important d’avoir des modèles auxquels s’identifier, elles donnent de la visibilité à une catégorie de la population qui est sous-représentée, et elles contribuent toutes, à leur manière, à améliorer la situation des femmes noires aux Etats-Unis voire dans le monde.

Disclaimer : ayant dû travailler sur le sujet dans le cadre de l’un de mes cours, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en faire un article pour mon blog. Je reste cependant une femme blanche qui n’est donc pas concernée par le racisme et je m’en tiendrais donc à une approche très académique. Pour le reste, je vous renvoie à la fin de mon article où je cite les comptes Twitter de militantes afroféministes et/ou racisées qui vous en apprendront bien davantage que moi et que je vous recommande très chaleureusement de suivre.

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Le 4 juin 1919, le Dix-neuvième amendement de la Constitution américaine accorde enfin le droit de vote aux femmes. Il faudra toutefois attendre 1972 pour que Shirley Chisholm ne devienne la première femme candidate à une élection présidentielle. Aucune femme n’a a ce jour été élue à ce poste. Pour les femmes noires, c’est encore pire –déjà parce que certaines d’entre elles ont dû attendre jusque dans les années 1960 pour librement exercer leur droit de vote. Elles ne sont pratiquement pas représentées dans les institutions politiques américaines. L’élection de Barack Obama a toutefois marqué une avancée pour la communauté Afro-Américaine, et une timide avancée pour les femmes noires : Michelle Obama est devenue la première First Lady noire mais surtout, elle a su donner un sens très fort à cette fonction.

Michelle Obama est diplômé de Princeton et de Harvard et est une avocate et une autrice. Elle s’est mariée avec Barack Obama en 1992 et s’est particulièrement engagée politiquement au cours des deux mandats de son mari. Elle a prononcé d’innombrables discours, pour lui comme pour Hillary Clinton en 2016 d’ailleurs. Elle s’est engagée dans plusieurs campagnes durant ses huit années à la Maison Blanche. L’une d’elles a été créée par elle-même et son mari et s’intitule Let Girls Learn. C’est une initiative gouvernementale visant à aider les adolescentes à atteindre une éducation de qualité dans un objectif d’empowerment. Michelle Obama fait très souvent mention des femmes dans ses discours. Elle n’en oublie pas non plus les personnes racisées. Elle a notamment prononcé un puissant discours en 2014 lors du décès de Maya Angelou dans lequel elle explique comment la découverte de l’œuvre d’Angelou a été capitale dans son empowerment en tant que fille noire. Les Américain-e-s ne s’y trompent pas : en octobre 2016, Michelle Obama est leur personnalité politique préférée avec 59% d’opinions positives, devant son propre mari. Sa reconnaissance n’est d’ailleurs pas que nationale : elle fut consacrée femme la plus puissante du monde en 2010 par la magazine Forbes et resta dans le top 10 jusqu’en 2015.

Si Michelle Obama n’a été « que » First Lady, elle a usé de cette position pour encourager les femmes et notamment les femmes noires à s’engager, à croire en elles, et c’est loin d’être anodin dans un pays où il a fallu attendre 1993 pour qu’une femme noire soit élue au Sénat ou 2005 pour qu’une femme noire soit Secrétaire d’Etat. Dans un pays où, jusqu’à ce jour, 38 femmes noires seulement ont été élues au Congrès depuis 1968 et l’élection de la première d’entre elles.

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Si les femmes noires sont moins représentées en politique que les hommes noirs et surtout que les blancs, cela s’explique probablement par la plus grande pauvreté dans laquelle elles sont maintenues. S’impliquer en politique demande en effet du temps et de l’argent. Or, beaucoup de femmes noires n’en ont pas et ont ainsi moins d’opportunités de s’engager. En 2013, les 36% de femmes noires qui travaillaient à temps plein touchaient un revenu médian de $33,780 par an, contre $38,097 pour toutes les femmes, $37,290 pour les hommes noirs et $48,099 pour tous les hommes. Presque 30% des femmes noires vivent sous le seuil de pauvreté, contre 26% des hommes noirs et 15% de la population globale. Les personnes les plus riches du pays sont presque toutes blanches –et presque toutes des hommes. La première femme noire de ce classement est Oprah Winfrey, à la 239ème position.

Oprah Winfrey a grandi dans la pauvreté avec une mère célibataire. Elle a rapidement trouvé un petit boulot dans une radio locale avant d’intégrer un talk-show de Chicago qu’elle fait bondir à la troisième place des audiences. Elle lance alors sa propre compagnie et est aujourd’hui appelée la Reine des médias. Elle a créé le Oprah Winfrey Show qui a été l’un des plus regardés aux Etats-Unis. Barack Obama lui a accordé en 201 la médaille présidentielle de la liberté et elle a reçu des diplômes honoraires de Duke et Harvard. Oprah Winfrey est la personne noire la plus riche du XXème siècle et la première et unique multi-milliardaire noire. Elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes du monde –Vanity Fair écrit à son propos : « Elle a plus d’influence sur la culture que n’importe quel président d’Université, politicien ou leader religieux ». Elle use de cette popularité et de cette richesse pour supporter des causes dont notamment, là encore, la cause des femmes. Elle a donné plus de 400 millions de dollars à des causes éducatives et en 2007, elle crée la Oprah Winfrey Leadership Academy for Girls en Afrique du sud. Des centaines de jeunes filles reçoivent une éducation grâce à cette école. Comme Michelle Obama, elle lutte également contre le racisme. Elle a notamment donné douze millions de dollars au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine qui a ouvert en 2016 et est un soutien affiché de Barack Obama.

Oprah Winfrey est la première femme noire et même la première personne noire à devenir si riche et si reconnue. Elle est aussi la seule : pour le succès d’une femme, des milliers d’autres vivent dans la pauvreté, sans même parler des discriminations à l’emploi ou salariales qu’elles subissent à la fois du fait du racisme et du sexisme. Mais là où les personnes les plus riches du monde ont traditionnellement toujours été des hommes blancs, Winfrey a prouvé qu’une femme noire pouvait aussi avoir sa place –et on ne le dira jamais assez : la représentativité, c’est essentiel.

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La pauvreté et le chômage ne ferment pas seulement l’accès aux sphères politiques. De manière générale, toutes les sphères reconnues ou d’influence nécessitent une certaine richesse. La sphère artistique ne fait pas exception à la règle. C’est pourtant l’une des plus importantes puisque les arts vont donner de la visibilité à aux gens, visibilité qui elle-même entraînera plus de reconnaissance. Quel meilleur domaine que le domaine artistique pour trouver de la représentativité ? Les artistes sont de plus des personnes très influentes. Beaucoup s’engagent pour des causes auxquelles ielles contribuent à donner de la visibilité. On peut prendre l’exemple d’Emma Watson : on pense ce que l’on veut de la campagne HeForShe –en l’occurrence, de plus en plus du mal pour ma part-, il n’empêche que celle-ci a eu un impact très fort qui s’explique pour partie par la grande popularité de l’actrice. Or, comme toujours, les femmes noires ont moins de visibilité dans cette sphère. Mais il existe tout de même des artistes noires très connues, parmi lesquelles Toni Morrison.

Toni Morrison a déménagé très jeune dans l’Ohio parce que ses parents voulaient échapper au racisme ségrégationniste des Etats du sud. Elle lit dès son plus jeune âge et se dirige vers le milieu de la littérature. Elle va travailler dans une maison d’édition à New-York où elle joue un rôle crucial dans la mise en avant de la littérature noire : elle édite ainsi de nombreuses œuvres d’écrivain-e-s noir-e-s, comme celles de Henry Dumas, Toni Cade Bambara ou encore Angela Davis. En 1970, elle publie son premier livre : L’œil le plus bleu, l’histoire d’une jeune fille noire maltraitée à l’école et dans sa famille qui ne rêve que d’avoir des yeux bleus. En 1987, son roman Beloved lui vaut le prix Pulitzer et elle obtient finalement le Prix Nobel de littérature en 1993. Elle est la huitième femme et la toute première femme noire à obtenir cette distinction. Les livres de Toni Morrison décrivent tous la misère des populations noires américaines depuis le début du XXème siècle. Une autre de leurs caractéristiques est que presque tous ses personnages principaux sont des femmes, et souvent des femmes martyrisées. Cela lui vaut d’ailleurs l’étiquette d’autrice féministe, même si elle a déclaré elle-même refuser de prendre position pour rester aussi libre qu’elle puisse l’être dans son écriture. Son travail littéraire a toutefois indubitablement contribué à mettre en avant les femmes noires dans la littérature –tant en tant que personnages qu’en tant qu’autrices.

Les figures littéraires les plus acclamées sont blanches, et les personnages les plus célèbres le sont souvent aussi. Ce n’est d’ailleurs pas vrai qu’en littérature mais dans toutes les sphères artistiques, à commencer par le cinéma. Les personnages noirs sont moins nombreux et souvent très stéréotypés. La première actrice noire à obtenir un Oscar, Hattie McDaniel, l’obtient en jouant une esclave et nourrice très austère. Parfois, les personnages noirs sont même transformés en blancs : c’est le whitewashing. Des films comme Exodus, par exemple, ont des acteurs blancs comme acteurs principaux alors même que l’action prend place dans des régions où les habitant-e-s sont noir-e-s. Qu’ai-je écrit sur la représentativité, pourtant ? C’est fondamental. Cela permet de se sentir reconnu et par là-même, davantage intégré à la société. En créant de puissants personnages noirs féminins, Toni Morrison a donné aux femmes noires une place dans un milieu toujours majoritairement dominé par les blancs.

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Michelle Obama, Oprah Winfrey et Toni Morrison prouvent que les femmes noires peuvent réussir politiquement, économiquement et artistiquement. Elles aident aussi directement ces femmes par leurs actions, leurs campagnes, leurs dons. Elles luttent à la fois contre le racisme et le sexisme. Beaucoup de femmes ont fait de même et ont donné un nom à ce combat : l’afroféminisme. En 1989, Kimberlé Crenshaw appelle intersectionnalité la façon dont ces différents concepts, racisme et sexisme, sont liés l’un à l’autre. Elle explique qu’être une femme noire ne peut se comprendre en termes d’être une femme ou d’être noire. En tant que femmes, les femmes noires souffrent du sexisme dans les mouvements antiracistes. Mais en tant que noires, elles souffrent du racisme dans les mouvements féministes. La seule façon de lutter tant contre le racisme que contre le sexisme est donc de lier les deux causes. L’afroféminisme s’est beaucoup développé dans les années 1960, précisément du fait de la misogynie du Mouvement des droits civiques, et il se développe aussi beaucoup, depuis 2010, au travers des réseaux sociaux. Parmi ces militantes, beaucoup citent Beyoncé comme un modèle d’afroféminisme.

Beyoncé est l’une des chanteuses les plus célèbres au monde. Elle a vendu plus de 100 millions de disques en tant qu’artiste solo et près de 60 millions avec son groupe Destiny’s Child. Elle a aussi remporté 20 Grammy Awards et est actuellement la femme la plus nominée dans l’histoire des Awards. En 2009, le magazine Billboard la désigne comme la plus grande artiste féminine des années 2000. Le magazine Time la liste comme la personnalité de l’année en 2016 et elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes au monde. Beyoncé revendique son féminisme –on a tou-te-s en tête cette image de Beyoncé performant devant un énorme « Feminist » sur scène. Mais elle insiste également sur le fait qu’elle ne considère pas son féminisme comme prioritaire sur d’autres causes telles notamment que l’antiracisme. En 2016, elle a ainsi pris position contre les violences policières aux Etats-Unis et a participé, avec d’autres artistes, à une vidéo intitulé 23 Ways You Could be Killed If You’re Black. Son album le plus récent, Lemonade, est décrit par le magazine Billboard comme une œuvre afroféministe « faite par une femme noire, avec des femmes noires, pour les femmes noires ».

Le féminisme est, encore aujourd’hui, un mot qui dérange et qui suscite bien des critiques. Mais même quand il est accepté, quand il est discuté, c’est souvent par des femmes blanches –quand ce n’est pas carrément qu’entre hommes. La parole des femmes noires est pourtant essentielle puisque ce sont elles qui vivent le racisme et que les personnes concernées par une oppression sont toujours les plus aptes à en parler. Tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à donner cette voix aux femmes noires.

Les femmes noires d’influence jouent donc un rôle essentiel pour leurs pairs. Leur engagement peut prendre différentes formes mais il est toujours essentiel. Il ne doit pas non plus faire oublier les grandes difficultés que rencontrent toujours la majorité des femmes noires, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. Pour une femme noire d’influence, des milliers vivent dans la pauvreté et subissent un racisme et un sexisme quotidiens.

Mais je pense qu’il ne faut pas non plus minimiser l’impact de femmes comme Michelle Obama, Oprah Winfrey, Toni Morrison ou Beyoncé. Ces femmes luttent chacune à leur manière contre le racisme et le sexisme et elles contribuent toutes à l’empowerment des femmes noires. Surtout, elles encouragent d’autres femmes à faire de même et celles-ci sont de plus en plus nombreuses. J’aimerais donc conclure cet article en leur rendant un hommage à elles, à ces femmes noires et/ou racisées qui donnent de leur temps et de leur énergie pour lutter tant contre le racisme que le sexisme et grâce auxquelles j’ai tant appris : @ComicSansInes, @s_assbague, @ThisIsKiyemis, @Noraiya_, @mrsxroots, @Melusine_2, @sophie_pallas, @CherCherjournal, @CMurhula, @3lawan, @OrpheoNegra, @afrofeminista, @Leila_Mts, @EllaOrn_@ReacNoire@AlohaTallulah_, @napilicaio, @LaRingarde et @BlvckGrlpwr.

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