Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

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Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

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Tribulations d’une apprentie féministe

J’ai remarqué que lorsqu’on se revendique féministe, on fait souvent face à des gens qui ont tendance à croire que votre féminisme est inné et que vous avez toujours été ainsi. C’est occulter le fait que le féminisme en tant que tel est un mouvement en constante évolution, et que les éléments le composant (c’est-à-dire nous) évoluent donc aussi. Et au-delà de l’évolution du mouvement, il y a aussi et peut-être même surtout notre évolution personnelle.

Aujourd’hui, j’ai envie de revenir un peu sur mon parcours féministe parce que le féminisme est loin d’avoir été quelque chose d’inné chez moi. Déjà, je n’ai commencé à me définir réellement comme féministe qu’au lycée. Et le militantisme, ça s’est surtout fait sur ces deux dernières années.

Petite, j’ai eu la chance de grandir dans un milieu très protégé en plus d’être très privilégié d’un point de vue socio-culturel –mes parents sont des professeurs. J’ai toujours vu mes deux parents travailler et mes deux parents s’occuper de ma sœur et moi de façon équivalente. J’ai toujours été aussi proche de mon père que de ma mère et j’ai partagé autant de moments avec chacun d’eux. Bien sûr, il m’est arrivé notamment au moment de la puberté de préférer parler de certaines choses à ma mère plutôt qu’à mon père, mais mon père a toujours été très présent dans ma vie, dans mon éducation, vraiment autant que ma mère. Au final, père et mère me semblaient être deux modèles totalement égaux et pendant longtemps je n’ai même pas constaté l’existence de sexisme ou d’inégalités entre les femmes et les hommes. Mes parents m’ont en plus toujours poussé à faire ce que je voulais, encouragé à développer mes capacités et soutenu dans chacun de mes projets. Enfant, je voulais d’ailleurs faire des études scientifiques, un domaine dont je sais très bien maintenant qu’il reste profondément masculin, mais que je voyais comme parfaitement accessible à l’époque parce que mes parents m’en donnaient l’impression. En somme, j’avais la sensation de pouvoir faire tout ce que je voulais et je ne me sentais pas du tout limitée par le fait d’être une petite fille –en fait, je trouvais même souvent que les garçons craignaient franchement et que les filles, c’était mieux.

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Avec le recul, je me rends compte que j’ai tout de même intériorisé tout un tas de normes et de valeurs genrées. Par exemple, je voulais toujours essayer le maquillage et les talons de ma mère pour être « une vraie femme ». Ma sœur et moi, nous jouions aussi majoritairement avec des jouets typiquement pour filles, comme les poupées. Et au niveau des dessins-animés que nous regardions, ça se vérifiait aussi : on regardait tout ce qui était défini comme était « pour filles », les Winx club, les Totally spies, les Witch… Tout ça n’est pas forcément un mal en soi d’ailleurs. Depuis que je me suis sensibilisée au féminisme, je crois que le genre n’est qu’une construction sociale –un point de vue qui n’engage que moi, au demeurant. Je crois que rien n’est défini par avance ou selon son sexe, et que toutes nos caractéristiques, tous nos goûts, sont le résultat d’un construit social lié à notre genre. Je suis donc pour une déconstruction du genre, pour qu’on arrête d’inculquer telle ou telle valeur à un enfant parce que ce serait soit disant biologique et qu’on laisse ces mêmes enfants faire et aimer ce qu’ils veulent. Mais je suis aussi pour une revalorisation des valeurs féminines, parce que ce qui est associé au genre féminin est systématiquement moins valorisé que ce qui est associé au genre masculin. C’est-à-dire que je suis pour que jouer à la poupée, se maquiller ou regarder Winx club soit tout aussi bien perçu que de jouer aux voitures, faire du football ou regarder Pokémon. Et ne me dîtes pas que tous ces exemples sont perçus de la même façon : une fille qui regarde Pokémon, ça ne choquera pas alors qu’un garçon qui regarde Winx club sera lui tout de suite mal perçu. Sauf que ce n’est pas tant pour le petit garçon que pour la petite fille que c’est violent symboliquement, parce que cela signifie que ce qui est « masculin » est forcément bien et peut être pour les garçons et pour les filles, mais que ce qui est « féminin » ne peut être que pour les filles. Autrement dit, tout ce qui est masculin est neutre et universel alors que le féminin ne peut être que pour les filles, ne peut par définition par intéresser les hommes. Et ce n’est pas qu’une histoire de jouets et de dessins animés, c’est constant : aux filles la sensibilité, la sagesse et le respect, aux garçons la force, l’ambition et l’impulsivité. Et bien sûr, ce sont ces trois dernières caractéristiques qui sont les mieux perçues. Ce n’est pas pour rien que l’on reconnaît unanimement que les filles sont plus sérieuses à l’école mais que malgré ça, ce sont les garçons qui sont davantage félicités par les professeurs, à qui l’on donne davantage la parole et qui ont ensuite les meilleurs postes et les meilleurs salaires. Même s’ils sont moins travailleurs, même s’ils chahutent un peu en cours parce que, vous comprenez, ce sont des garçons, c’est normal qu’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils ont du caractère et besoin de bouger. Par contre, une fille qui s’agite en classe, là tout de suite il ne faut pas, parce que c’est une fille alors elle doit être docile et calme et t’inquiète pas qu’on va bien la sanctionner plus que les garçons pour le lui faire comprendre.

C’est justement comme ça que j’ai commencé à être confronté au sexisme. A l’école, en primaire. J’ai très vite eu beaucoup d’amis, dont plein de filles mais aussi des garçons. Et si j’ai réussi à avoir aussi des amis garçons, c’est parce que ceux-ci me considéraient comme une « fille cool ». Pourquoi ? Parce que je jouais au foot avec eux, parce que je collectionnais les cartes Pokémon avec eux, parce que je m’habillais souvent en pantalon et n’hésitais pas à courir, grimper aux arbres et faire du vélo en chutant cinquante fois. Parce que je me suis totalement pliée aux normes masculines. A l’époque, je ne m’en rendais d’ailleurs même pas compte mais c’est plus tard, en arrivant au collège, que j’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être un problème. Que jamais le moindre garçon ne s’était plié aux normes féminines pour être ami avec moi, que jamais le moindre garçon n’a fait l’effort de s’intéresser à mes « trucs de fille » mais partait du présupposé que c’était à moi de m’intéresser aux trucs des garçons. C’est comme ça qu’au collège, je me suis mise à jouer aux jeux-vidéos pour pouvoir continuer à être acceptée par mes amis garçons, pour pouvoir participer à leurs conservations, parce que jamais il ne leur serait venu à l’esprit de faire le processus inverse. C’était à moi d’intégrer leurs normes et leurs codes et je l’avais bien compris. J’ai donc joué à des jeux comme Call of duty, écouté la musique qu’ils aimaient mieux et suivi des sports comme le football et le rugby qui ne m’avaient jamais intéressé auparavant. Et les trucs « de fille », je les gardais pour mes amies filles. Le problème, c’est que je n’avais justement pas énormément d’amies au collège, il n’y en a eu que trois qui ont été présentes durant les quatre ans de notre scolarité ou presque, dont deux avec qui je me disputais régulièrement et une qui a déménagé la dernière année. J’étais donc prête à faire tout ce qu’il fallait pour être acceptée par les garçons, d’autant qu’à cette époque j’ai commencé à être très mal dans ma peau vis-à-vis de ces mêmes garçons. Je croyais que personne ne m’aimerait jamais, et encore moins en tant que petite amie, j’avais une peur véritablement obsessionnelle de ne pas être aimée. Il y avait d’ailleurs quelque chose de très paradoxal au collège : les garçons aimaient bien se moquer des filles très « filles », très « féminines » justement, ils aimaient bien dire quand vous vous pliiez à leurs normes que vous étiez une fille cool… mais lorsqu’il s’agissait d’avoir une copine, ils la choisissaient toujours parmi ces filles « féminines ». En somme, peu importe que ce que vous faisiez en tant que filles, il y avait toujours un moment où ça n’allait pas.

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Mon ton peut sembler très amer, mais ce n’est pas directement à ces garçons que j’en veux. La plupart ont vraiment été des amis, je les ai vraiment appréciés, et ils ne m’ont jamais directement forcé à faire telle ou telle chose pour leur plaire. Il y en a eu quelques-uns pour profiter de mon mal-être sans scrupule, mais ils n’ont été que très peu nombreux –cela dit, ça a suffi à me foutre en l’air pour plusieurs années. Les autres ont simplement grandi dans un système qui les a placés au centre et leur a toujours appris que c’était normal. Je n’étais d’ailleurs pas la dernière à penser que ça l’était. Je sentais bien par moment que la situation était injuste. Lors d’un voyage scolaire auquel ne participait aucune de mes copines, je suis restée avec les garçons pendant toute la semaine. Quand nous avions du temps libre pour se promener et éventuellement faire des achats, j’ai bien essayé une fois d’aller dans un magasin de vêtements mais ils m’ont tout de suite bien fait comprendre que ça les emmerdait et je n’avais pas envie d’être toute seule à chaque pause. Je les ai donc suivis dans leurs magasins, selon leurs envies, pour ce qui leur faisait plaisir. Et ça nous paraissait à tous normal, même si une part de moi trouvait cela de plus en plus pesant. Le problème, c’est que j’étais très loin d’avoir les connaissances que j’ai aujourd’hui, d’avoir conscience de ce qu’était le sexisme institutionnel et le genre. Je me rendais compte que certaines choses n’étaient pas normales, mais je ne savais pas pourquoi, je ne savais pas l’expliquer ni comment faire pour que cela change. Alors je me taisais.

Puis il y a eu l’entrée au lycée et là, il y a eu de grands changements dans ma vie. Sur mes trois amies, une avait déménagé en Bretagne et l’autre est partie dans un lycée différent du mien. Je me suis donc retrouvée avec une seule amie fille, avec laquelle j’ai eu une très grosse dispute peu de temps après la rentrée qui nous a brouillées pour presque deux ans. Pendant le peu de temps où je suis restée avec elle, nous avons sympathisé avec deux garçons via un autre garçon que nous connaissions déjà d’avant et avec qui je m’entendais bien. Mais lorsque mon amie et moi nous sommes disputés, elle est restée avec ces trois garçons –et vu l’ambiance glaciale entre nous deux, je n’avais pas envie de rester avec eux. Pendant quelques jours, j’ai été très seule et je ne savais pas du tout vers qui aller. Et en fait, je ne suis allée vers personne, c’est une fille de ma classe qui est venue spontanément vers moi me proposer de rejoindre ses amies plutôt que de rester toute seule. J’ai accepté, et ça a été intimidant les premiers jours parce que je ne les connaissais pas alors qu’elles se connaissaient toutes, mais je me suis finalement très vite intégrée au groupe. Pour la première fois de ma vie, j’avais un vrai groupe de copines et seulement de copines. Des filles avec qui je pouvais parler de mes romans favoris et du dernier acteur sur lequel j’avais craqué dans un film, des filles avec qui je pouvais faire les magasins lorsque nous avions une pause et des filles qui ne me sortaient jamais de remarques condescendantes liées à mon genre. Ça a été comme une énorme bouffée d’oxygène pour moi. J’ai totalement arrêté de jouer aux jeux-vidéos ou d’écouter certains groupes, tout simplement parce que je n’avais jamais fait ça pour moi mais pour mes amis et que cette fois, mes amies ne m’imposaient rien. Par contre, je me suis aussi rendue compte que des choses que j’avais cru faire uniquement pour satisfaire les garçons me plaisaient aussi réellement. L’exemple le plus concret, c’est le sport. J’ai réalisé que j’aimais réellement regarder le sport, suivre le football et le rugby, mais aussi faire du sport. D’ailleurs, une de mes nouvelles amies pratiquait l’athlétisme et elle m’a initié à ce sport qui a tout de suite pris une importance considérable dans ma vie –je crois que j’y reviendrais un jour d’ailleurs.

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Le fait d’assumer davantage qui j’étais m’a fait me rendre compte de certaines choses. Notamment, j’ai commencé à penser que j’étais féministe parce que je voulais que les garçons et les filles puissent faire les mêmes choses et que l’on valorise autant ce que faisaient les filles que ce que faisaient les garçons. Ça n’avait cependant rien encore de très concret, je ne connaissais pas de théories féministes, de sites féministes et même très peu de personnes féministes. En plus, malgré mes expériences passées, je restais relativement préservée pour une femme. Je n’avais jamais subi d’agression, je ne connaissais pas le harcèlement de rue (faut dire que j’habitais un minuscule village dont je ne sortais que pour aller au lycée et que nos sorties avec mes copines se faisaient en plein jour, en groupe et dans des rues où l’on croisait essentiellement d’autres lycéens, forcément ça limitait les possibilités aussi), et surtout je m’en sortais très bien scolairement. J’ai finalement tourné le dos à la filière scientifique dont je me suis rendue compte qu’elle ne me correspondait pas –ce n’est d’ailleurs sans doute pas anodin que j’ai fait cette découverte à ce moment alors que je n’avais pourtant jamais aimé les matières scientifiques : mes nouvelles amies étaient des littéraires, des scientifiques et des économistes, bref tout était représenté, alors qu’au collège, mes amis se destinaient quasiment tous à des filières scientifiques. Pour autant, j’ai très bien réussi en filière économique et sociale, j’ai commencé à préparer Sciences Po et tout le monde m’a soutenu, mes amis, mes proches, mes professeurs, tout le monde. Même en sport, où les filles ont tendance à être très dévalorisées, je m’en sortais globalement bien, surtout depuis que je faisais de l’athlétisme, et j’avais donc d’excellentes notes dans absolument toutes les matières. Je majorais chaque trimestre, mes professeurs m’encourageaient énormément, je ne me sentais absolument pas discriminée du fait de mon sexe.

Tout n’allait pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’étais encore en plein dans mes troubles du comportement alimentaire et j’étais souvent très déprimée. Mais je ne me sentais vraiment pas touchée par le sexisme, alors même que mes TCA en étaient pourtant une évidente résultante. Je me disais féministe, mais ça ne se traduisait pas par du militantisme et cela d’autant plus que je ne connaissais personne qui se revendiquait féministe. Les quelques fois où j’ai essayé d’en parler, de dénoncer certains stéréotypes ou certaines représentations de la femme, je me suis entendue répondre « Oh mais t’es pas drôle avec ton féminisme aussi, si on réfléchit comme ça on prend plus de plaisir à rien » parfois de mes propres amies et je n’ai pas cherché à aller plus loin. Je manquais de toute façon totalement de confiance en moi, beaucoup trop pour assumer mes idées et ne pas me laisser démonter par ce genre de phrases. Pourtant, avec le recul, je réalise que déjà au lycée, j’avais conscience de certaines choses comme la sous-représentation des femmes dans l’espace public : ce n’est pas pour rien que j’ai décidé de consacrer mon TPE à la place des femmes dans la Résistance ou que je m’intéressais de plus en plus aux femmes dans l’histoire. Mais je gardais d’une part l’impression que ça ne me touchait pas directement, et d’autre part la sensation que je ne pouvais rien y faire de toute façon –sensation sans aucun doute bien renforcée par ma timidité alors maladive.

Et puis je suis entrée à Sciences Po. Là, il s’est passé trois choses : premièrement, j’ai recommencé à avoir des amis garçons. Au lycée, j’en avais quelques-uns mais ils m’ont toujours été présentés par d’autres amis, et je les voyais avec mes amies. Je ne me retrouvais quasiment jamais seule avec des garçons, nous étions toujours en groupe avec une majorité de filles. A Sciences Po, ça a été différent. Deuxièmement, je me suis retrouvée avec des gens souvent engagés, qui avaient des opinions parfois très affirmées sur certains sujets et qui n’hésitaient pas à les défendre. Les débats étaient fréquents et comme je l’ai expliqué dans mon précédent article, j’ai peu à peu fini par y prendre part. Au point de lancer un projet féministe sur le campus et d’en devenir la présidente. Enfin, troisièmement, je me suis mise sérieusement à Twitter. Et ça, ça a changé énormément de choses –on pourrait rajouter une quatrième chose : j’ai découvert ce qu’était le harcèlement de rue en habitant pour la première fois en ville.

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Au début, je ne tweetais quasiment pas. Par contre, j’ai commencé à suivre des comptes féministes et c’est comme ça que j’ai véritablement appris sur ce mouvement. Au début, ça passait par deux choses essentiellement : le compte et le blog de Buffy Mars, et le site Madmoizelle. Ça s’est ensuite diversifié, j’ai suivi de plus en plus de femmes différentes, j’ai lu des tas d’articles, j’ai commencé à me forger de vrais arguments et à découvrir qu’il y avait tout un monde derrière les inégalités salariales. Je me suis rendue compte que j’avais une vision du féminisme qui était très blanche et très bourgeoise même. Je ne viens pas d’un milieu économiquement très favorisé, mais ma situation financière est clairement confortable et comme je l’ai déjà dit plus haut, j’ai aussi été très préservée tout au long de ma vie. Que la vie soit plus chère pour les femmes que pour les hommes, qu’il existe une taxe rose notamment, ne m’avait juste jamais effleuré l’esprit. Que le sexisme soit plus violent à l’encontre des femmes racisées que des femmes blanches ne me paraissaient pas non plus une évidence. Je savais que des femmes subissaient le racisme, mais je pensais bien naïvement que racisme et sexisme étaient deux choses distinctes, que je n’étais pas concernée par le racisme mais que face au sexisme, nous étions toutes égales. En clair, je ne connais pas du tout le principe d’intersectionnalité. Je pourrais faire une liste des comptes des comptes qui m’ont énormément appris à ce sujet mais je n’arriverais pas à en faire une qui soit exhaustive alors je vais en citer quelques-unes seulement –et vous inciter vivement à parcourir leurs propres abonnements ensuite ! Il y a donc eu dans un premier temps @s_assbague, @ComicSansInes et @ThisIsKiyemis. Puis j’ai découvert @LifeOfAFoC, qui m’a fait connaître beaucoup d’autres comptes d’ailleurs dont @CherJournal. J’ai aussi suivi des femmes mêlant d’autres luttes encore au féminisme, comme @clemence_h_ qui s’intéresse particulièrement aux enjeux climatiques et à leur impact sur les femmes –même en matière de climat, les femmes sont plus impactées que les hommes. J’ai suivi des femmes géniales comme @ValerieCG qui consacre véritablement beaucoup de leur temps à la lutte pour les droits des femmes. Et de fil en aiguille, j’en suis venue à faire de même.

Ce fut très mesuré au départ. Je me contentais de quelques tweets de temps à autres, et j’avais encore peu d’abonnés et d’abonnements, ce qui ne me permettait pas de vrais échanges. Puis j’ai commencé à m’affirmer plus franchement, j’ai découvert le principe du rant et je m’en suis donnée à cœur joie. J’ai également appris à dénoncer des faits de la vie quotidienne, des choses qui pouvaient m’arriver dans la rue par exemple. Le fait de ne plus garder tous mes doutes et tous mes questionnements pour moi m’a énormément aidée. Pourtant, ça n’a pas toujours été rose. Quand j’ai commencé à avoir un peu plus de visibilité sur Twitter, il m’est arrivé plusieurs fois d’être confrontée à du cyber-harcèlement, à des tweets haineux, à des menaces, à des appels au viol. La première fois, ça a été franchement déstabilisant et je me suis demandée pourquoi je faisais tout ça. Je suis d’une nature très sensible, exprimer mon avis sur la toile m’a longtemps demandé beaucoup d’efforts et quand j’ai reçu ces premières insultes, j’ai pensé que ça n’en valait peut-être pas la peine. Qu’il était inutile que je rumine et me retrouve avec le moral dans les chaussettes pour « quelques tweets ». Mais très vite, je me suis rendue compte que ce n’était pas juste ça. Que ce n’était pas que l’affaire de quelques tweets. Je me suis rendue compte que le militantisme sur Internet a pris une part considérable dans ma vie… et que je n’avais pas envie de m’en passer.

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Être féministe, ce n’est pas toujours facile. Depuis que je le suis, il y a beaucoup de choses qui me mettent en colère, des choses que je ne remarquais pas avant et qui me sautent aux yeux maintenant et me donnent parfois des envies de meurtre. Souvent, même, je me dis que je passe trop de temps à être en colère et que je devrais me ménager, un peu. Et puis je me rends compte que je suis beaucoup plus épanouie depuis que je suis féministe. Certes, je lis tous les jours des tas de choses horribles et j’en veux régulièrement à la terre entière… mais j’ai aussi l’impression de pouvoir avancer. Toutes ces choses, je ne les soupçonnais même pas avant. Et c’était peut-être mieux pour mon humeur, mais je ne risquais pas de faire avancer quoi que ce soit ainsi. Surtout, j’ai l’impression d’être plus en phase avec moi-même. Plus révoltée, mais plus en phase. Parce que j’ai mis des mots sur beaucoup de choses. J’ai compris que toutes mes interrogations quant à mes quelques expériences du sexisme étaient fondées, étaient légitimes, que le problème ne venait pas de moi mais bien d’un système institutionnalisé qui est le sexisme. Et surtout, depuis, je crois que j’assume beaucoup plus la personne que je suis. J’ai compris que j’avais le droit d’aimer des trucs « de fille », que ça ne faisait pas de moi une fausse féministe ou une fille pas cool ou quoi que ce soit, que j’avais aussi le droit d’aimer les trucs « de garçon ». J’ai compris que je n’avais plus à me mettre dans une case, à me plier à ceci ou cela. J’ai compris qu’il n’y avait pas une unique façon d’être une femme. Que de toute façon, quoi que je fasse, ce ne serait jamais suffisamment bien, que je serai toujours trop fille ou pas assez fille. Alors j’ai arrêté de m’occuper du jugement des autres. Si j’ai envie de passer des heures à faire les magasins et de regarder des photos de chatons pendant des heures en disant « c’est trop mignooooon ! », je le fais. Si j’ai envie de regarder un match de rugby en bouffant un kebab et en gueulant contre l’arbitre avec mes potes, je le fais aussi. Et je m’en cogne de ce que les autres peuvent en penser. Ça ne fait pas de moi un garçon manqué ou une fille clichée ou rien du tout. C’est juste moi, qui n’ai de comptes à rendre à personne. Moi qui suis une femme, peu importe la façon dont je me comporte, et qui n’ai absolument pas à en avoir honte.

Et en ce sens, le féminisme m’a totalement libérée.

Et pour rien au monde, je ne serai maintenant prête à y renoncer.

Il me reste énormément de choses à apprendre : je continue à me renseigner sur l’intersectionnalité, je suis perdue sur toutes les questions liées aux transgenres, ou gender fluid, ou queer, j’ai somme toute encore très peu lu d’écrits universitaires sur le féminisme. Il me reste sans doute énormément à affronter aussi : je suis désormais très lucide sur la situation des femmes, je sais ce à quoi je risque de me confronter tout au long de ma vie ou de ma carrière, je sais aussi que je peux à nouveau faire face à des menaces en tant que militante.

Et je m’en moque.

Parce que je ne vais plus m’arrêter, plus maintenant.

Parce que le féminisme fait partie intégrante de moi.

Et parce qu’il m’a appris à assumer entièrement qui je suis.

T’es féministe, toi ?

Les idées féministes, j’ai grandi avec quasiment depuis ma naissance mais je ne m’en suis pas forcément rendue compte tout de suite. En fait, j’ai commencé à vraiment me définir comme féministe lors de mon entrée au lycée, puis à la revendiquer quelque part entre ma première et ma terminale. Aujourd’hui, je ne me contente pas de me revendiquer féministe mais je me qualifie même de militante. Je ne suis membre d’aucune association particulière -du moins, pour le moment-, mais je pense clairement m’inscrire dans une démarche militante maintenant que je partage toutes mes réflexions sur le sujet et que j’essaye au maximum d’y sensibiliser les gens.

Mon féminisme est donc un combat. C’est même de très nombreux combats à la fois. Et le premier d’entre tous ces combats a été… de le faire accepter en tant que tel.

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Je pourrais écrire un livre qui serait assez drôle, je crois, si je compilais toutes les réactions que j’ai pu susciter en me présentant comme féministe. Drôle, si on prend ces remarques au 36 000ème degré s’entend. Parce qu’autant dire que des fois, je n’ai pas eu envie de rire du tout.

Cet article n’a pas pour vocation à rassembler toutes les réflexions stupides que j’ai pu entendre en pas vingt ans d’existence. Je pense qu’il est important d’en parler, au moins un peu, parce que ces réactions m’ont aussi certainement donné plus encore envie de m’engager même si ce n’était pas du tout l’objectif recherché. Mais je ne vais non pas non plus en faire l’essence de chacun de mes articles et je veux encore moins accorder une trop grande importance à des paroles qui ne devraient pas en avoir. Je ne citerai donc que quelques réactions parmi d’autres, mais pour ceux qui d’emblée m’accuseraient d’être trop susceptible, sachez juste que ces subtiles remarques, je les ai entendues un milliard de fois chacune.

La perle de la réaction débile à ce jour est détenue par une personne m’ayant tout de même sortie « Quoiiiii ? Toi t’es féministe alors que tu mets des jupes ?!!!!! ». On applaudit toute l’absence d’intelligence derrière ces propos.

Alors oui, on va mettre quelques petites choses au clair dès maintenant : je porte des robes et des jupes, parfois très courtes, je porte des talons, parfois très hauts, je peux passer une après-midi entière dans des magasins, parfois plus, je m’épile chaque semaine, parfois deux ou trois fois par semaine, j’ai eu des posters de mes acteurs préférés dans ma chambre pendant des mois, parfois des années, je « fangirle » sur tout et n’importe quoi, et surtout n’importe quoi, je pleure devant tous les films d’amour que je regarde, et devant tous les films tout court, et je pourrai continuer cette liste encore longtemps comme ça. Je crois que vous avez compris l’idée : apparemment, je suis une « femme clichée », qui prétend prôner les idées féministes mais se plie gentiment à tout ce que la société lui impose depuis sa naissance.

Moi, c’est exactement pour ça que je suis devenue féministe.

Parce que je veux pouvoir mêler vie professionnelle et vie familiale comme bon m’entend, parce que je veux pouvoir sortir le soir dans la rue sans trembler tellement j’ai la trouille de me faire agresser, je veux pouvoir boire de la bière en regardant les matchs de rugby sans qu’on me dise que je suis « un vrai mec », je veux pouvoir courir jusqu’à être toute rouge et pleine de sueur sans qu’on me dise que « c’est pas très féminin ». Mais à côté de ça, je veux aussi aimer les vêtements sans m’entendre dire sans cesse que « je suis bien une fille », je veux pouvoir pleurer devant un film qui m’émeut sans déclencher les rires et autres « naaaaan mais c’est mignon les filles sensibles », je veux pouvoir mettre une robe parce que JE me sens bien dedans et pas pour que des inconnus dans la rue approuvent la façon dont je m’habille. Vous comprenez l’idée ? Je veux pouvoir faire ce que je veux, quand je veux, où je veux.

Si ce que je veux est « masculin », je veux pouvoir le faire.

Si ce que je veux est « féminin », je veux pouvoir le faire aussi.

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En un mot, je veux qu’on me fiche la paix et qu’on me laisse vivre ma vie sans porter sans cesse de jugement. Et c’est très lié au féminisme, oui, même si vous en doutez. Parce que tous ces clichés auxquelles les femmes sont associées, c’est tout droit sorti d’un système patriarcal qui nous bouffe depuis des siècles. Et cela vaut autant pour les hommes que pour les femmes : je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu des mecs se moquer de celui qui avait pleuré « comme une meuf » devant un film comme si cela constituait une preuve de sa non-appartenance au genre mââââsculin. La société patriarcale nous oppresse, et elle oppresse plus encore les femmes que les hommes, mais elle nous oppresse tous.

Et le féminisme veut non seulement la combattre, mais en plus lui proposer un autre modèle. Une société dans laquelle chacun ferait ce que bon lui semblerait sans que l’on ne ramène sans cesse tout à son genre (oui, ce gros mot). Peut-être que tous ces trucs « de fille» je ne le ferai pas si j’étais née garçon. Mais peut-être que oui, aussi, tout comme je fais bien ces trucs « de garçon » en étant née fille. Et je ne pense pas que l’essentiel soit là : je sais que le maquillage (que je ne porte d’ailleurs pas), les vêtements et les talons étaient à l’origine des moyens de contrôler la femme. Ce n’est plus le cas maintenant. En tout cas, je fais en sorte que ça ne soit plus le cas. Si je porte des talons, c’est parce que j’en ai envie moi. Et ça ne m’empêchera pas de porter des baskets le lendemain.

Alors oui, je suis devenue féministe. Je suis féministe, et je le revendique.

On pourra me dire tout ce que l’on voudra, je dois subir au quotidien des remarques parfois stupides, parfois blessantes, parfois flippantes et parfois -souvent- les trois à la fois. J’ai une « chance » sur dix de me faire violer une fois dans ma vie -et encore, je ne vis pas en Inde. Je risque de devoir bosser trois mois de plus qu’un homme chaque année pour obtenir le même salaire à compétences égales si je rentre un jour dans le privé. Je m’entends dire à chaque fois que je suis « une grosse pute quand même » quand je sors dans la rue avec une jupe sans faire le moindre mal à personne. Je ne sors pas seule le soir parce que j’ai peur de me faire agresser -et puis, si je sors seule, je l’aurais bien cherché après tout ! Quand j’essaye de parler de mes combats, on me renvoie sans cesse à mon apparence physique plutôt qu’aux causes que je défends comme si je n’étais bonne qu’à faire pot de fleur. Et s’il me prend un jour l’envie de me lancer en politique pour « changer le monde », je m’entendrais très probablement dire que j’ai au moins couché pour en arriver là. Parce qu’on considère encore et toujours une femme par son physique bien avant de la considérer par quoi que ce soit d’autre -et surtout pas ses capacités intellectuelles.

Toutes ces raisons sont autant de bonnes raisons, pour moi, de m’être engagée. Et quand bien même ça n’en serait pas… Et bien je continuerais. Parce que certaines personnes ont un problème avec le féminisme. Parce qu’on cherche toujours à décrédibiliser cette cause, parce qu’on veut forcément qu’il y ait « une raison », et que d’abord si t’es féministe, c’est soit que t’es mal baisée, soit que t’es lesbienne, soit que t’as été violée et que, la chieuse aussi, tu t’en es plainte. Parce qu’on nous demande toujours de nous justifier. Et rien que ça, c’est pour moi une bonne raison de m’engager. On a eu des progrès, certes. En attendant, il faut encore se battre ne serait-ce que pour donner une légitimité à notre mouvement, comme si on n’avait pas déjà un milliard de preuves de cette légitimité ! Mais c’est ainsi : on admirera un engagement pour les Restos du cœur (et j’admirerai aussi, d’ailleurs), mais un engagement pour le féminisme, on s’en étonnera. Voire on le méprisera.

C’est comme ces gens, des amis très proches même, qui parfois te rabaissent sans même s’en rendre compte. Qui vont dire « Non mais Mirka, elle est très féminisme et tout ça » de ce putain de ton condescendant. Qui vont d’ailleurs résumer ta cause à « tout ça ». C’est comme ces gens qui, tout en s’évertuant à te monter par a + b que ton engagement est risible, vont prouver exactement le contraire mais vont quand même réussir à ne pas s’en rendre compte.

Alors, à tous ces gens, je vous dis que oui, moi je suis féministe.

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Et pour une fois, je vous retournerai bien la question. Parce qu’au fond, il me paraît bien plus étrange de ne pas être en faveur de l’égalité entre hommes et femmes que l’inverse.

Pourquoi vous, vous n’êtes pas féministes ?