Le jour où j’ai décidé de ne plus être pédagogue

Quand on se revendique féministe et que l’on milite pour les droits des femmes et des minorités de genre, il y a des poncifs qui reviennent souvent. Vous avez tous déjà entendu une féministe être accusée de « desservir la cause » et qualifiée « d’extrémiste » -et si vous avez-vous-mêmes prononcé ces mots, je vous invite à quitter mon blog dès à présent, je n’ai pas le temps pour votre stupidité et vous (outch, quelle agressivité).

beyonce-thank-you-gif

Le fait est que pendant très longtemps, j’ai voulu tout faire pour éviter ces critiques. Je ne voulais pas être étiquetée comme « féministe extrémiste » parce que je pensais que ce serait un échec de ma part, que cela traduirait d’une faille dans mon militantisme, et que si quelqu’un en arrivait à me dire ça, alors il se détournerait du féminisme et ce serait de ma faute –oui. J’ai donc dépensé beaucoup de temps, et beaucoup d’énergie, à être la plus pédagogue possible. À répondre à toutes les personnes m’envoyant un message. À répéter, encore et encore, les mêmes arguments. À réexpliquer, encore et encore, les mêmes concepts à des gens qui ne sont visiblement pas foutus de faire des recherches comme on l’a fait avant eux et qui vous prennent pour leur encyclopédie. Et ce temps, cette énergie, je les ai dépensés sans même toujours croire à ce que je disais. Je ne compte plus le nombre de fois où je ne suis pas allée au bout de ma pensée, où je n’ai pas clairement dit ce que je pensais parce que je voulais à tout prix éviter de basculer dans ces accusations d’extrémisme qui sont souvent le signe que la conversation est finie et qu’il n’y a donc plus rien à faire. Je pensais que c’était utile, je pensais qu’en adaptant mes idées à mon public, qu’en brossant un peu dans le sens du poil mes interlocuteurs, ceux-ci s’interrogeraient davantage que si je leur disais d’entrée de jeu ce que je pense réellement et leur mettait le nez dans leurs contradictions et leur sexisme.

Et j’avais tort. J’avais complètement, totalement tort.

Je le savais depuis longtemps, et je prenais de moins en moins de pincettes lorsqu’il s’agissait de m’exprimer sur les réseaux sociaux. Parce qu’en fait, j’ai compris que l’efficacité, ce n’était pas de gaspiller mon temps à des causes perdues. Ce n’était pas me fatiguer à répondre à des types qui me balançaient des « source ? » quand je citais un chiffre, une étude, et qui hurlaient directement à l’extrémisme quand je répondais sobrement « les études et les chiffres sont disponibles en ligne » quand eux-mêmes n’étaient pas foutus d’utiliser un « s’il te plaît » ou tout simplement de dire « merci » -non, ils étaient bien trop occupés à te remettre en cause et à remettre en cause tes études parce qu’en fait, c’était ça hein, dans la majorité des cas, les mecs qui débarquaient et me demandaient des sources les balayaient ensuite d’un revers de main quand ils se rendaient compte qu’elles existaient vraiment et qu’elles ne sortaient pas juste de mon imagination mais qu’elles ne leur convenaient pas. C’était encore moins me fatiguer à expliquer cinq, dix, quinze fois la même chose à une personne qui au final, restait absolument campée sur ses positions, n’avait pas l’intention d’en bouger d’un iota, mais t’agressait quand même si tu arrêtais de lui répondre. Ce n’était pas non plus entreprendre d’expliquer quoi que ce soit à des mecs qui ponctuaient leur tweet d’introduction d’un « connasse », « salope » ou dans la biographie desquels il était écrit « masculiniste » ou « patriote » -sorry not sorry mais eux ils disent toujours de la merde.

Pour autant, je continuais à faire des ronds de jambes dans ce que l’on appelle « la vraie vie » et plus particulièrement avec les personnes de mon entourage, que je connaissais, ou que j’appréciais. Parce que j’ai toujours été timide, et parce que depuis mon adolescence j’ai une peur obsessionnelle du regard des autres qui m’a longtemps valu d’être dépressive et d’avoir des troubles du comportement alimentaire. Je ne me sentais pas capable d’entendre, de la bouche de quelqu’un que j’appréciais, les accusations ou les insultes que j’endurais plus aisément sur Internet –et qu’endure chaque femme qui y milite, mettez-le bien dans vos têtes, ALL WOMEN.

Puis j’ai eu un déclic. J’ai participé assez activement à la mobilisation contre la loi travail, ce qui m’a amené à fréquenter pas mal de militants, militants pour des causes diverses et variées, et à très souvent discuter avec eux. Ces gens, j’étais contente de les fréquenter, parce que je les trouvais très ouverts sur un tas de sujets, sur l’écologie, sur les économies alternatives, sur les droits sociaux. J’ai appris plein de choses avec eux, on a eu des conversations passionnantes. Alors, le jour où le sujet du féminisme a été lancé, je n’ai pas eu la moindre appréhension. J’ai pensé que, forcément, ça allait être tout aussi instructif, passionnant, constructif.

Et en fait pas du tout.

J’ai été extrêmement déçue par ce que j’ai entendu. Ce n’était absolument pas ouvert, ce n’était absolument pas tolérant, c’était même franchement dangereux par moment. La première fois qu’on a parlé féminisme, on était un petit groupe de cinq, j’étais la seule meuf, et j’ai halluciné face à la mauvaise foi dont ils ont quasiment tous –en fait, un seul pouvait vraiment être qualifié de féministe- fait preuve. On a parlé presque une heure. Et pendant une heure, on a parlé : des féministes extrémistes (seriously), des Femen (le point Femen est devenu un vrai point Godwin dit donc), du fait que quand même, on (les extrémistes) (soit, toutes les féministes pas d’accord avec eux) « desservait la côôôôse », de toutes les difficultés rencontrées par les hommes dans la société (bouhou), de l’inutilité de notre combat, du fait que c’était « un peu de notre faute quand même » si on se faisait agresser verbalement quand on parlait féminisme parce que « vous êtes trop agressives » (paye ta logique), et bien évidemment, on a parlé de cette idée machiavélique qu’est la non-mixité, qui est une véritable injustice à l’encontre des hommes et la preuve que les féministes ne veulent pas l’égalité mais prendre l’ascendant sur les hommes (ouais, quatre mecs face à une nana ont dénigré la non-mixité mais rassurez-vous, ils ont pas vu le problème). Pendant ce temps-là, à aucun moment on n’a parlé du fond du problème, c’est-à-dire que, n’en déplaise à certains, nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont discriminées et où les hommes ne le sont pas. Point, à la ligne. Nous n’avons pas parlé du harcèlement de rue, des inégalités de salaire, des stéréotypes de genre, des agressions sexistes, non, non, non, nous n’avons parlé que des hommes ou de la façon dont eux (les hommes) pensaient que les féministes devaient mener leur combat (parce que ces femmes, quand même, elles savent pas comment faire dont nous on va leur expliquer comment elles doivent mener un combat qui nous concerne pas). Et je me suis retrouvée là, au milieu de tout ça, à me demander sérieusement ce que je foutais là. À écouter le seul gars ouvert défendre la non-mixité et les féministes pour se faire rembarrer et à me dire qu’il fallait que j’intervienne à mon tour, que je leur dise le fond de ma pensée, que bon sang je leur foute le nez dans leur ramassis de conneries misogynes… et je ne l’ai pas fait. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu peur de ce qu’ils allaient dire, parce que ces gars étaient mes potes et que je voulais pas faire d’histoire.

Et parce que quand une conversation sur « le féminisme » a commencé par vingt minutes de déblatération sur les « féminazis » et de moqueries sur ces connasses de féministes extrémistes, en fait tu comprends bien que t’as juste rien à dire parce qu’autrement, tu seras tout de suite rangée parmi ces folles castratrices. Ces poncifs, on les trouve stupides, on les a démontés bien des fois, et pourtant ils perdurent. Et s’ils perdurent, c’est parce qu’ils sont quand même diablement utiles pour servir un discours sexiste. Ils servent à décrédibiliser par avance la parole des féministes, à bien montrer la façon dont on va traiter celles qui ne sont pas d’accord, celles qui osent exprimer un avis différent. Et pour peu que la personne qui les entende soit un peu timide, manque un peu de confiance en elle, elle va préférer laisser couler. A fortiori si elle a déjà été confrontée, et c’était mon cas via le cybermilitantisme, à la violence à l’encontre des féministes, aux insultes, au harcèlement, et qu’elle a peur de le subir comme ça, de plein fouet, de pleine face.

Après ça, je me suis sentie très mal. Et c’est peut-être bête, mais juste en écrivant ça, y’a mon cœur qui s’accélère et mes mains qui tremblent. Parce que j’en ai pas beaucoup parlé, au fond. Parce que j’ai intériorisé beaucoup de trucs à cette période. Parce qu’un de ces gars m’a fait du mal aussi, sciemment, et que j’aime pas y repenser.

Et puis après, finalement, enfin, je me suis sentie très en colère. Je me suis dit que ces discours étaient vraiment complètement cons, totalement misogynes, puant de sexisme, et que ce n’était pas moi qui était en tort mais bien eux, eux qui osaient se prétendre féministes, eux qui ont osé qualifier ce débat de « conversation féministe » alors qu’on a pas du tout parlé du fond du problème et que ça ressemblait bien davantage à une conversation masculiniste. Et c’est comme ça que j’ai enfin eu ce déclic, que j’ai compris qu’il était parfaitement inutile de perdre du temps avec ce genre de personnes. Bien sûr, si je leur avais dit le fond de ma pensée, si je leur avais démontré par a + b tout le sexisme de la situation, ils m’auraient ri au nez, qualifié d’extrémiste, et seraient passés à autre chose parce que c’est quand même plus facile de ne pas se remettre en question. Mais moi, j’ai pas fait ça. J’ai énormément pris sur moi. J’ai pas dit ce que je pensais. Je les ai flattés. Et je leur ai même dit, et j’en ai honte, et j’en suis franchement désolée, je leur ai concédé qu’il y avait des propos « extrêmes » chez les féministes alors que je ne le pensais pas le moins du monde, en me disant que comme ça, au moins, ils allaient m’écouter, ils allaient faire quelque chose. Et ils ne se sont pas remis en question. Ils n’ont rien changé à leur comportement. J’ai renié mes valeurs, contenu mes sentiments, et ça n’a servi à rien.

C’est inutile. C’est parfaitement inutile.

C’est inutile d’arranger ses pensées. C’est inutile de flatter l’égo des mecs qui se ramènent avec leurs gros sabots dans nos conversations. C’est inutile de leur concéder quoi que ce soit en espérant qu’en retour, ils nous concèderont à leur tour quelque chose.

Ils le feront pas. Ils le feront jamais. Ils ne changeront pas.

Alors peut-être qu’ils changeront pas davantage si on les confronte à leur merde. Peut-être qu’ils refuseront de se remettre en question. Et peut-être que si. Il y en a. Moi je crois même que le seul moyen de changer, c’est d’être violemment remis à sa place. Parce que tant qu’on nous dit pas clairement qu’on est problématique, on n’a aucun intérêt à faire l’effort de changer. Et moi, à mes débuts dans le féminisme, j’ai dit des conneries, j’ai pas du tout pris en compte l’intersectionnalité, et c’est bien parce qu’on m’a clairement fait comprendre que je disais de la merde que j’ai fini par changer.

Oui, peut-être, certains continueront à rester des connards. Ne changeront pas d’un iota.

Peut-être.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils ne changeront pas plus si on les flatte, si on les laisse faire, si on leur montre pas clairement leur caractère problématique.

Je l’ai vu. Je l’ai constaté. J’ai passé des années à m’écharper, à être la gentille militante féministe qui nous remet pas trop en cause. Et ça n’a jamais marché. Ça n’a jamais. servi. à. rien. Je n’ai jamais vu un mec changer de comportement sans avoir été bien secoué avant, sans avoir accepté de voir notre réalité, sans avoir accepté de nous écouter attentivement jusqu’au bout, d’intégrer ce qu’on lui disait, et de pas remettre notre vécu en question. Jamais. Ça ne marche juste pas.

Alors j’ai décidé d’arrêter.

Je n’ai pas à être pédagogue quand vous ne l’êtes pas plus que moi. Je n’ai pas à vous dire ce que vous avez envie d’entendre pour que vous puissiez continuer à vivre tranquillement votre petite vie et à vous considérer comme absolument tolérant, ouvert, féministe, formidable et tout ce que vous voulez. J’ai pas à vous faire croire que vous êtes cools quand vous n’êtes que des connards.

Notre situation est grave. Des femmes meurent tous les jours. Sont agressées, sexuellement, physiquement, verbalement. Des femmes, les femmes, sont sous-payées. Subissent de plein fouet les stéréotypes de genre. Sont les plus touchées par les troubles du comportement alimentaire. Parce qu’elles sont aussi les plus touchées par les injonctions culpabilisantes. Les femmes sont sous-représentées dans les médias, en politique, dans nos manuels scolaires, dans tous les putains de domaines de la société. Les femmes sont moquées, insultées, méprisées.

Et les militantes sont menacées de mort, de viol, au point d’être contraintes de quitter les réseaux sociaux, d’arrêter ce qui leur tient à cœur, de subir la peur.

Tout ça parce que des hommes refusent d’entendre qu’ils ne sont pas parfaits et qu’ils doivent se remettre en question.

Je ne perdrai plus jamais mon temps. Je ne m’embêterai plus à argumenter, à débattre, quand de toute façon vous refusez d’écouter ce qu’on vous dit. Je ne serai plus à votre disposition, prête à tout vous expliquer pour ensuite vous entendre me dire que je suis extrémiste. Je vous enverrai bouler dès que vous m’insulterez. Je vous bloquerai dès que vous utiliserez un des traditionnels poncifs balancés aux féministes, parce que si vous êtes suffisamment cons pour y croire, c’est votre problème et que j’ai pas à gâcher mon temps, ma vie, ma santé pour vous éduquer. C’est pas mon rôle. Je ne vous répondrai pas quand vous dîtes de la merde, quand vous me qualifiez de « totalitaire » parce que j’ai osé vous faire remarquer que la littérature féminine ne se résumait pas à George Sand. Et quand ce que vous dîtes est tellement stupide que ça en devient risible, je continuerai à afficher vos propos sur mon compte Twitter pour qu’on s’en moque allègrement avec les coupines féministes. Je m’en moque que vous aimiez pas ça, que vous appréciez pas qu’on vous réponde pas directement mais qu’on affiche vos « réflexions ». Si vous voulez pas qu’on les affiche, vos conneries, vous n’avez qu’à ne pas les écrire.

Je ne suis pas votre professeure. Je ne suis pas votre ouvrage. Je ne suis pas votre punching-ball.

Je ne suis pas à votre disposition.

Et ce n’est pas parce que je me revendique militante que je vous dois quoi que ce soit. Je ne suis pas payée pour ce que je fais, encore moins pour me faire insulter. Tout ce que je fais, je le fais bénévolement.

Alors tant qu’à faire, je préfère me préserver et garder ma pédagogie pour ceux.lles qui en valent vraiment la peine. Pour ceux.lles qui nous écoutent. Pour ceux.lles qui argumentent de façon pertinente, qui ne remettent pas notre vécu en question, qui nous balancent pas des insultes et autres stupides poncifs, qui nous respectent, qui quand ils ont une question à poser le font poliment, sans nous prendre pour des machines à leur totale disposition.

Parce que les autres, j’en ai pas besoin. Les militantes n’en ont pas besoin. Le féminisme n’en a pas besoin.

On peut se débrouiller sans vous, merci.

Publicités