Je sais que nous valons mieux que ça

Les occupations d’universités et d’amphithéâtres ne me choquent pas. Les violences policières non plus, parce que je les sais habituelles, mais cela ne m’empêche pas de les trouver scandaleuses –et trop nombreuses, toujours trop nombreuses. Les jeunes qui manifestent me paraissent être bien plus intelligents que ceux les critiquant à coup d’arguments pseudo-intellectuels, des arguments dont j’estime qu’ils ne servent qu’à les dédouaner de leur inactivité bien conciliante. Et je trouve le slogan « Capitalistes, c’est vous les terroristes » carrément percutant.

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Le décor étant posé, je vais pouvoir poursuivre plus avant cet article et essayer de mettre des mots sur ce que je ressens, depuis quelques temps. Ce n’est pas facile, parce que je ressens énormément de choses et que des milliers de pensées m’accaparent l’esprit, et que je n’arrive pas forcément très bien à faire le tri entre tout ça. J’ai vingt ans, mes convictions et mes expériences évoluent, grandement même, c’est normal. Parfois, j’ai juste l’impression qu’elles évoluent un peu trop vite pour que je ne les comprenne bien.

J’ai commencé mon engagement politique en participant à la campagne présidentielle de 2012. J’avais quinze ans, j’ai fêté mon seizième anniversaire en cours de route. J’ai assisté au meeting de François Hollande dans ma région et parcouru des dizaines de kilomètres sur mon vélo pour distribuer ses tracts à la campagne. J’ai recueilli les résultats de toutes les communes de mon canton à chacun des deux tours, les ai compilés et envoyés à l’échelon local supérieur. J’ai fêté l’élection de François Hollande puis celle de ma députée socialiste en m’improvisant serveuse lors d’une petite réception donnée à l’occasion avec tous les représentants locaux du Parti socialiste. J’ai fièrement porté mes idées au lycée et n’ai pas manqué d’arborer ma fierté au lendemain du 6 mai.

Et puis quatre ans sont passés. Quatre ans sont passés et avec eux, mon ouverture sur le cyber-militantisme et toutes les découvertes politiques que cela a impliqué. Quatre ans sont passés et avec eux, mon intérêt toujours plus marqué pour la politique qui m’a amené à lire, débattre, critiquer, remettre en cause. Quatre sont passés et avec eux, mon entrée à Sciences Po et ma rencontre avec tout un tas de gens politisés et pas forcément uniquement gentils petits socialistes ou gentils petits « républicains » -et non, je n’écrirai pas ça sans guillemets, non. Quatre ans sont passées et avec eux, le choix de Manuel Valls comme chef de Matignon, la nomination d’Emmanuel Macron comme ministre de l’économie, « expliquer c’est commencer à excuser », la réforme profondément stupide du collège, la jeunesse sacrifiée sur l’autel de la bien-pensance politique, la justification des contrôles au faciès, « moi j’aime l’entreprise » mais pas beaucoup les salariés, visiblement, les milliards accordés à ces mêmes entreprises et refusés à ces mêmes salariés, la déchéance de nationalité et la déchéance de crédibilité. Quatre ans sont passés et ont fini par m’assener une énième claque : la loi travail.

Tout se mélange dans ma tête. La seule chose qui soit toujours une constante est mon sentiment d’être de gauche. Je me sens « de gauche ». Je ne sais juste plus ce qu’est la gauche. Ecologistes, socialistes de nom, mélenchonistes, anticapitalistes. Tiens, ça je crois que je le suis de plus en plus, anticapitaliste. Antiraciste aussi, mais pas celui vendu par les élites en place, pas ces campagnes dénonçant un certain type de racisme seulement, pas ces campagnes ne dénonçant pas le fond du problème, le racisme systémique, le racisme d’Etat. Comme on ne dénonce pas le sexisme d’Etat d’ailleurs. Je suis altermondialiste, aussi, c’est comme ça que l’on dit je crois. Je suis démocratique, et je le suis d’autant plus que je ne crois plus vivre dans une démocratie. Ici on donne notre avis une fois tous les cinq ans, et il est conditionné par les quelques partis censés te représenter et dans lesquels tu as plutôt intérêt à te retrouver. Sinon, tant pis pour toi. Tu as toujours le vote blanc, mais il n’est pas reconnu, donc oui, tant pis pour toi. Et puis au final, à quoi bon, ce sont toujours les deux mêmes partis qui alternent et celui qui prétend pouvoir mettre fin à ce bipartisme, il fait pas franchement rêver non plus. A quoi bon, à quoi bon.  Ce sont toujours les mêmes aussi, à tel point qu’on s’apprête à faire un remake de 2012 au cas où on n’aurait pas encore bien compris que notre système est malade et qu’il se fout un peu de notre gueule quand même.

C’est flou, tout est flou. Je ne me reconnais pas chez les socialistes. Les écologistes devaient être différents, ils ne le sont pas le moins du monde. Mélenchon a eu l’occasion de nous donner notre Podemos, notre Syriza. Il a échoué. L’extrême gauche, je ne sais pas vraiment si je m’y reconnais, je sais en revanche que voter pour eux ne les fera de toute façon pas arriver au pouvoir. A quoi bon, à quoi bon.

Je crois que l’on vit dans une oligarchie. Je crois que notre système favorise et favorisera les puissants, que Sarkozy ne sera jamais condamné, que les policiers ne seront jamais remis en cause, que le nombre de scandales accumulés n’empêchera jamais le moindre politique de continuer à être élu. Et en même temps, je ne sais pas comment m’exprimer, je ne sais pas quoi dire, pas quoi penser. A quoi bon, à quoi bon dénoncer ? A quoi bon dénoncer quand je ne crois pas que les choses puissent changer ? A quoi bon dénoncer quand je crois que les choses puissent changer, mais que je ne sais pas quoi proposer ? C’est vrai, je n’ai pas de solution, pas de remède miracle. Je crois que l’on vit dans une illusion démocratique, mais je ne sais pas comment faire pour améliorer notre démocratie. Je crois bien en quelques remèdes, je pense que l’interdiction stricte du cumul de mandats et la limitation absolue du nombre de mandats changeraient certaines choses, oui. Je sais aussi que nos élus ne voteront jamais ça. Je crois que la démocratie directe ou participative peut être une bonne chose. Je sais aussi qu’elle est la porte ouverte à des tas de reculs comme sur la question de la peine de mort.

En fait si, je sais une chose. Je suis en colère. Je sais que je suis en colère, très en colère. J’ai vingt ans, et je suis déjà si désabusée. J’ai vingt ans, et je n’ai pas de grands rêves sociétaux, je ne crois pas au grand soir, je ne crois pas à la révolution, je ne crois pas possible l’instauration d’un monde meilleur. J’aimerais, je souhaite tout ça de tout mon cœur, mais je n’y crois pas. Je n’y crois pas parce que cinq années d’expérience politique m’ont laissée révoltée. Révoltée, et désabusée. Les politiques se fichent de nous. Ils se fichent que leurs mesures nous soient bénéfiques ou non. Ils s’en fichent, parce qu’ils savent qu’ils seront réélus et resteront des privilégiés dans notre système quoi qu’il se passe. Ils savent très bien que les privilèges n’ont pas été abolis, simplement déplacés, et ils savent aussi très bien que ça ne changera pas. Parce que le privilège de changer la société, ce sont eux qui l’ont. Parce que l’intérêt à changer la société, ce ne sont pas eux qui l’ont.

Ces dernières semaines, la colère paraît gronder. Les gens, les jeunes surtout, commencent à penser que peut-être, on vaut mieux que cette océan d’impossibles, on vaut mieux que cet avenir inexistant, on vaut mieux que ce que la société actuelle nous a légué. On manifeste. On témoigne. Des vécus absolument poignants fleurissent sur la toile, des histoires bouleversantes de gens ordinaires, de gens qui n’ont pas les privilèges, nous montre bien toute l’injustice de la société dans laquelle nous vivons. Alors on commence à s’indigner. A se révolter. On manifeste, on occupe des amphithéâtres, on jette des œufs, on insulte et on assume.

N’empêche, les politiques, ils ont bien fait leur travail quand même. Parce que ces dernières semaines, on parle de ces jeunes qui commencent à s’engager, on parle d’eux comme de dangereux criminels. Ceux qui occupent les amphithéâtres ? Des paresseux qui dénient aux étudiants le droit de travailler. Ceux qui manifestent ? Des feignasses qui veulent une position dans la société sans travailler pour. Ceux qui lancent des œufs ? De dangereux délinquants qui méritent bien de se faire tabasser. Ceux qui insultent ? De sales petits cons, des connards de gauchistes, et de la « fausse » gauche bien sûr, ou de la vilaine gauche, des gens pas réalistes, des putains d’idéalistes. Qu’est-ce qu’ils l’ont bien fait, leur travail.

Tous les jours et depuis toujours, on nous insulte. On nous méprise. On s’arroge notre parole. On nous fait dire telle ou telle chose. On nous fait justifier telle ou telle politique. On prétend nous servir, nous guider, nous sauver. On nous balance des politiques dégueulasses qui bien sûr ne s’appliquent jamais aux gens les élaborant. On nous maintient dans un système malade, dans un système pourri, dans une crise perpétuelle sans possibilité d’échappatoire. Et le plus beau de tout, on nous fait croire que tout est de notre faute si les choses vont mal. On nous fait croire que le problème, ce sont les étudiants qui manifestent et lancent des œufs et bloquent les lycées, et pas la putain de société dans laquelle on vit. On nous fait croire que nous sommes les seuls responsables des moyens que nous employons, comme si nous avions eu le choix de ces moyens. Comme si nous avions d’autres possibilités d’être entendus. Comme si on nous laissait la parole et la part de pouvoir que l’on est supposé exercer dans notre belle démocratie. Comme si on nous laissait le choix. Comme si nous avions le choix de notre société.

Je vais continuer à soutenir inconditionnellement les manifestants. Parce qu’au-delà d’un projet de loi, c’est tout un projet de société que l’on dénonce aujourd’hui. C’est un ras-le-bol général que l’on exprime. Et si les politiques m’ont appris à ne pas croire au nouveau mai 68, je ne leur ferai au moins pas le plaisir d’arrêter d’en rêver.

Parce qu’on vaut mieux que ça.

On vaut mieux que la société qui nous est imposée.

On vaut mieux que la condescendance voire la haine qui nous est balancée.

Et maintenant, on le sait.

Enfin, on le sait.

On sait au moins ça.

Je sais au moins ça.

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