La mode m’a tuée

C’est sur ce titre un brin provocateur que j’inaugure une rubrique qui aura certainement beaucoup d’importance sur ce blog et qui est consacré… à la mode. Je pourrais rédiger un article entier ne serait-ce que pour savoir ce qu’est au juste « la mode », mais je ne pense pas que ce soit le plus intéressant pour le moment. Le mot « mode » sera donc ici pris au sens (très) large : je parlerai de vêtements, de (sur)consommation, de style, et autres joyeusetés.

La mode m’a tuée, je pense que cet intitulé en ferait rire plus d’un et peut-être tout particulièrement les personnes qui me connaissent et qui savent le temps incroyablement long que je peux passer dans des magasins à essayer de nouveaux vêtements alors que j’en ai déjà tellement que les nouveaux rentrent à peine dans mon armoire. Oui, certainement, avant de dire des choses pareilles je devrais arrêter de passer ma vie à penser à mes prochains achats et cela dès le moment où je passe en caisse parfois -souvent. Seulement voilà, au risque de faire s’esclaffer l’ensemble des personnes m’ayant fréquentée plus de deux jours d’affilée : je n’aime pas faire les magasins.

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« OMG il me faut ça ! » : moi dans à peu près chaque magasin.

Entendons-nous bien : petite, j’ai détesté faire les magasins avec mes parents, je trouvais ça très long et j’imaginais tout ce que j’aurais pu faire à la place en poussant des soupirs de désespoir. Puis, peu après mon entrée au collège, j’ai commencé à moi aussi m’intéresser à ce que l’on proposait dans ces magasins que nous visitions à chaque sortie en ville. Et miracle, je me suis aperçue que l’on y trouvait des vêtements… parmi lesquels beaucoup me plaisaient bien. Partant de là, j’ai peu à peu passé de plus en plus de temps dans les magasins, ou du moins pris de plus en plus de plaisir à faire du lèche-vitrine. Mes parents commençaient en plus à me donner de l’argent de poche et en économisant un peu, je pouvais m’acheter de jolies choses sans que cela ne soit jamais excessif puisque cet argent de poche était limité et que je devais le gérer -et accessoirement, que j’aimais aussi acheter des livres ou aller au cinéma, entre autres choses.

Pourtant, il y a eu clairement eu un moment où les choses ont dérapées même si je ne le réalise que maintenant avec beaucoup de recul. Mes parents ne m’ont pas subitement donné le double d’argent de poche, je n’ai pas déménagé pour la ville et ainsi eu la possibilité de fréquenter les magasins tous les jours, et d’ailleurs j’étais encore au collège lorsque ma consommation est devenue problématique, c’est-à-dire à la campagne et bien loin du moindre magasin. Rien de tout cela ne m’est arrivé, non.

Ce qui m’est arrivé en revanche, c’est que j’ai développé des troubles du comportement alimentaire.

Je n’ai pas vraiment envie de m’étendre sur les raisons de l’apparition de ces troubles, d’abord parce que je ne les mesure certainement pas toutes pleinement encore et ensuite parce que cela ravive des souvenirs que je préfère pour le moment oublier. Par « troubles du comportement alimentaire », beaucoup de gens entendent immédiatement anorexie, ou à la rigueur boulimie. Puis, quand vous leur dîtes que vous ne vous êtes jamais faite vomir, ils vous répondent « Aaaaah, mais c’est pas grave alors, haha ! ». Haha.

Pour parler très concrètement, je pense que ce dont j’ai souffert s’apparente le plus à ce que l’on appelle l’anorexie mentale. Mais à vrai dire, ce n’est pas le plus important. Moi, à l’époque, je ne savais même pas ce qu’étaient les troubles du comportement alimentaire -je n’ai appris l’existence de ces termes que des années après. Alors peu importait les mots, tout ce que je voyais, c’était que je me sentais incroyablement mal dans mon corps et qu’il m’était très difficile pour ne pas dire impossible de me sentir jolie. D’ailleurs, moi qui petite posais sans problème devant le moindre appareil photo, j’ai arrêté à cette période de me faire photographier, ou du moins faisais-je clairement sentir que cela ne me plaisait pas. Aujourd’hui encore, je ne sais jamais comment poser devant un appareil.

Là où je peux dire que la mode m’a tuée, c’est qu’elle a en quelque sorte accentué ces troubles du comportement alimentaire. M’étant mise en tête que mon corps ne serait jamais suffisamment bien ni pour moi-même ni pour les autres, il m’a semblé alors que le seul moyen qui me restait pour tenter de dissimuler ce corps dont j’avais honte était, je vous le donne en mille, la façon dont je m’habillais. Je ne pensais pas seulement que mon corps ne plaisait pas : je pensais aussi qu’il ne plaisait pas aux autres, et que tout le monde devait me trouver laide et grosse. En revanche, je pouvais encore essayer de porter des vêtements qui dissimuleraient au mieux ces énormes complexes que j’avais. Et c’est là que, pour moi, ma consommation est devenue anormale. Je pense même que l’on peut parler de cercle vicieux.

Déjà, j’ai acheté de nombreuses fringues que je n’ai jamais portées par la suite -ou très peu. Bien sûr, les goûts changent à l’adolescence et il est normal de connaître des évolutions et de plus souhaiter porter certains de ses vêtements. Seulement, il m’est arrivé d’acheter des vêtements et de ne plus les aimer à peine quelques semaines plus tard. Le problème était que je voulais absolument avoir tout ce qui était « bien », c’est-à-dire ce que portaient les filles que je trouvais belles et minces -tout le contraire de moi-, en pensant naïvement que cela me suffirait à me sentir mieux et que les gens me trouveraient plus jolie ainsi. Pourtant, je n’aimais pas la moitié de ce que portaient certaines de ces filles. Mais je le faisais, j’achetais, et c’est là que j’ai commencé à me sentir mal dans des magasins. Vous savez, cette sensation de culpabilité, de honte même, quand vous faîtes la queue pour payer un vêtement qui ne vous plaît même pas, et vous le savez, mais vous allez quand même l’acheter.

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Il est bien connu que le shopping résout tous les problèmes des femmes et que celles-ci se tournent en priorité vers cette situation dès qu’elles se trouvent mal. Non ? Je vous présente pourtant Gossip Girl, série que moi et toutes les adolescentes de mon âge avons regardée. En prenant pour modèles les caractères féminins.

Et puis, parce qu’il faut le dire, et je pense qu’on ne le dit pas assez ou du moins pas assez sérieusement : la société fait tout pour que l’on surconsomme. Et quand je dis « nous », je pense principalement aux femmes. Déjà, vous avez deux fois plus de magasins de vêtements pour les femmes. Quant aux magasins mixtes, ils ont presque toujours beaucoup plus de vêtements pour les femmes. Les publicités de mode concernent très souvent des femmes. Et puis, toutes ces enseignes qui non contentes de déjà renouveler tous leurs vêtements deux fois par an (comme s’il fallait vraiment changer sa garde-robe deux fois par an), vous proposent de nouvelles fringues chaque semaine, se renouvellent sans cesse, et qui font que vous avez toujours l’impression de ne pas suivre le mouvement, de ne pas avoir « le » vêtement qu’il le faut, parce que « le » vêtement a déjà changé. J’ai voulu avoir tout. Je veux toujours avoir tout. Je rentre dans un magasin, et je regarde toutes ces fringues autour de moi, et j’ai envie de tout prendre, de tout acheter, comme si posséder des vêtements en quantité allait m’aider à surmonter une quelconque angoisse. En fait, j’en viens à faire du fait d’entrer dans un magasin une angoisse.

Je ne dis pas que chaque virée shopping est un calvaire. D’ailleurs, je suis souvent celle qui propose d’aller faire les magasins parce que dans le fond, j’aime ça. J’aime les beaux vêtements, j’aime les regarder, j’aime sortir, que ce soit avec mes parents ou avec mes amis, et faire les magasins est parfois follement amusant ! Mais pour cela, il faut que j’arrive à me dire que je n’ai pas besoin d’acheter tout ça et que je n’ai pas besoin d’acheter tout court. Cela paraîtra risible à certains, mais le jour où je réussirai à réfléchir ainsi automatiquement, je me demande si je ne pleurerais pas de joie. Pour le moment, j’en suis encore à élaborer des « stratagèmes ». A une époque, faire les magasins pouvait me donner envie de pleurer, sans que je ne sache exactement pourquoi : frustration, envie, déception, et toujours mes énormes complexes quand à mon apparence. Parce que j’en revenais toujours là, finalement. En soi, les magasins n’ont pas été l’origine du problème. Mais ils l’ont amplifié, pour des raisons susnommées, et sûrement parce que j’ai cherché à compenser mes angoisses. C’est le principe de la boulimie : vous ingurgitez des quantités phénoménales de nourriture pour calmer vos angoisses. Quelque part, les vêtements sont devenus ma nourriture à moi.

Ce qui m’a en grande partie « sauvée », est que mes parents ont toujours été très clairs sur leurs principes. Ma sœur et moi, nous avons toujours été gâtées, nous ne manquions de rien et ne nous contentions pas du minimum. Néanmoins, mes parents ont toujours fixé des limites et j’ai des souvenirs très vieux de caprices auxquels ils n’ont pas cédé. S’ils jugeaient un vêtement trop cher, ou inutile au sens où nous en avions déjà un de la sorte ou bien ils nous avaient déjà acheté quelque chose récemment, c’était non. Point. Ils nous ont aussi appris à faire des choix : d’accord si tu veux ça, mais alors tu n’auras pas ça. Quant à mon argent de poche, s’il me permettait largement de sortir en ville avec mes amis et de me faire plaisir de temps en temps -de toute façon, je ne sortais pas si souvent-, il n’était clairement pas suffisamment pour que j’achète de nouveaux vêtements tous les quatre matins. Bien sûr, cela a pu m’énerver à une époque. N’empêche qu’aujourd’hui, je suis très reconnaissante à mes parents.

Alors oui, la mode m’a tuée. Elle a aggravé des problèmes qui étaient déjà suffisamment graves comme cela. Elle m’a confrontée sans cesse à une image « parfaite » de la femme que je pensais ne jamais pouvoir attendre et à des quantités astronomiques de fringues que je pensais devoir toutes posséder et si tel n’était pas le cas, alors il me restait des sentiments que je ne connaissais déjà que trop bien. Elle m’a détourné de mes vrais problèmes, aussi. A un moment, j’ai fini par trouver des vêtements que j’aimais vraiment, et surtout qui me paraissaient me mettre en valeur. Peu à peu, j’ai eu l’impression de me sentir plus jolie, peut-être belle, même, de pouvoir enfin être à l’aise de mon corps. Et puis l’été est arrivé et avec lui les maillots de bain… et j’ai réalisé que mes problèmes n’avaient toujours pas disparu, loin de là. Aujourd’hui, je clame à qui veux l’entendre que je ne me baigne pas parce que je n’aime pas nager. En fait, c’est faux. J’aime nager, et surtout quand il fait chaud. Ce que je n’aime pas, c’est juste montrer mon corps à ce point. Alors je reste assise au bord de l’eau à fondre dans mes supers vêtements qui me mettent trop en valeur en regardant ceux qui se baignent avec envie.

J’ai appris à réapprécier les magasins. Notamment, une technique que j’ai trouvé et qui a fait ses preuves un temps est de réfléchir à l’avance sur ce que je voulais pour chercher précisément la ou les pièces en question dans le magasin plutôt que d’errer au milieu de masses de fringues. Depuis, je n’angoisse plus ou presque dans les magasins. Mais cela ne règle toujours pas un autre problème qui est celui de ma surconsommation : dès que j’ai obtenu la pièce à laquelle je réfléchissais, je pense déjà à une autre. Et ainsi de suite. Très récemment, je me suis dit que je pourrais faire maintenant une liste de ce que je voudrais vraiment et m’engager à ne plus acheter que ces choses-là pour toute l’année restante. Sauf que la liste en question est déjà bien trop longue et ne cesse de s’agrandir.

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Moi après avoir assuré : « Non mais j’achète juste ça ! »

Alors aujourd’hui, j’ai décidé d’ouvrir les yeux. Je ne vais pas arrêter d’entrer dans des magasins ou d’acheter des vêtements, parce que je pense que ça peut être un vrai plaisir dès lors que l’on sait se modérer. Puis même, c’est un vrai plaisir bien souvent, pour moi ! Quand je ne me frustre pas au point d’avoir envie d’en pleurer en observant tout autour de moi. Quand je ne pense pas sans cesse à tout ce que je n’ai pas plutôt qu’à tout ce que j’ai déjà. Mais ça, je ne sais pas encore le faire tout le temps, et encore moins naturellement.

Alors aujourd’hui, j’ai décidé d’ouvrir les yeux. J’ai des problèmes avec mon corps que je n’ai pas encore complètement réglés, même si cela va bien mieux qu’à un moment donné –et je suis vraiment très fière, en fait, de tout le chemin que j’ai déjà parcouru. Mais tant que ces problèmes ne seront pas réglés, mes angoisses par rapport aux vêtements et aux magasins ne le seront pas non plus. Bien sûr, je peux hurler au scandale face à cette société du paraître dans laquelle nous vivons, à ces normes de surconsommation que nous nous faisons imposer, à ces standards de beauté que l’on veut à tout prix nous faire considérer comme les seuls qui soient valides et à cette image de la femme outrageusement déformée que l’on veut nous voir intégrer. Je peux le faire, et je le ferai sûrement un jour d’ailleurs. Je le pense en tout cas. Mais pour le moment, je peux surtout essayer de me rendre des comptes à moi-même. Je peux surtout essayer, et réussir, parce que je vais réussir, d’accepter pour de bon mon corps tel qu’il est et pas comme je voudrais qu’il soit ou comme la société voudrait qu’il soit. Partant de là, je pourrais aussi cesser de considérer les vêtements comme des moyens de dissimuler mon corps ou de l’embellir, et surtout réaliser que ce ne sont pas les vêtements qui embellissent mon corps mais mon corps qui les embellit. Et alors, une fois arrivée là, ma consommation de vêtements redeviendra ce qu’elle aurait toujours dû rester : simple, sans prise de tête et surtout, elle n’aura pour but que mon plaisir -et le fait d’avoir de quoi m’habiller un minimum tout de même, mais rassurez-vous, c’est déjà largement le cas.

J’ai le droit de ressentir du plaisir en essayant un vêtement dans un magasin. Nous avons toutes le droit de ressentir ce plaisir, et pas de la gêne ou de la frustration aggravées par des complexes qu’alimentent justement pour partie les magasins. On veut nous précipiter dans des troubles que personne ne devrait connaître ? Montrons-leur qu’on vaut bien mieux que ça. Montrons-leur que ce n’est pas ça, « la mode », que ce ne sont pas ça les vêtements. Montrons-leur que nous ne sommes pas celles qu’ils voudraient que l’on soit -et je reste volontairement vague avec ce « ils » parce qu’il englobe bien trop de choses à mon goût.

Alors oui, leur mode m’a tuée.

Mais peu à peu, je me réapproprie les vêtements et, si je ne sais pas encore comment, je vais réussir à remettre en question mon rapport à la consommation, aux vêtements, et à l’apparence en général parce que je sais maintenant que c’est bien de ce problème qu’il s’agit avant tout.

Et alors, ma mode m’aura sauvée.

Pour aller plus loin, je vous recommande le blog de Buffy Mars et notamment tous ses articles consacrés au minimalisme, qui m’ont aidée à réaliser bien des choses !