À toutes ces femmes

Après une trop longue absence, liée à une certaine difficulté à reprendre mes cours et toutes mes activités extra-scolaires et à concilier ça avec la gestion du blog, je reviens vers vous aujourd’hui pour un article au titre peut-être assez obscur mais qui me tient énormément à cœur.

Cet article, s’il me trotte dans la tête depuis un bon moment, c’est aussi parce que cela fait un bon moment que l’on m’assène trop régulièrement une phrase. « Tu parles toujours des femmes ». Souvent prononcée sur un ton mêlant incompréhension et condescendance, voire mépris à peine dissimulé, cette phrase est certainement l’une de celles m’agaçant le plus prodigieusement après le désormais célèbre « Quoi ? Toi t’es féministe ?! ».

En première, élève en filière ES, le choix de mon TPE m’a paru parfaitement évident. En fait, j’avais déjà réfléchi durant l’été au thème sur lequel je souhaiterais travailler tout au long de l’année, et je suis donc arrivée en première en sachant exactement ce que j’allais faire et en ayant pour seul souci de le rattacher tant bien que mal à l’un des thèmes proposés. Soit dit en passant, j’ai trouvé que ces propositions de thèmes étaient particulièrement larges pour la filière ES, laissant un choix vraiment très ouvert, sans compter que les professeurs font tout pour nous laisser choisir le sujet que l’on souhaite en s’occupant eux-mêmes de trouver à quel thème le rattacher. Bref, mon TPE, il allait être sur les femmes dans la Résistance en France.

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L’histoire de la seconde guerre mondiale m’a toujours tout particulièrement intéressée. Clairement, j’adore l’histoire en général, au collège j’étais même capable de lire mon manuel d’histoire le soir avant de m’endormir tant je raffolais de cette matière et le fait que mes parents soient tous les deux professeurs d’histoire-géographie me permettait en plus de poser toutes les questions que je voulais et de disposer à la maison d’un nombre d’ouvrages historiques assez intéressants -et de dizaines et dizaines de manuels scolaires, youhou. L’histoire de la seconde guerre mondiale, je l’ai découverte, et ce n’est peut-être pas tout à fait anodin, à travers une femme : Anne Frank. J’ai lu son journal avant d’entrer en sixième et c’est alors que je me suis spécifiquement intéressée à cette période pour la première fois. Après avoir suivi deux ans de la vie de cette jeune fille, je me souviens avoir eu la gorge particulièrement nouée en découvrant avec horreur dans l’épilogue que cette fille, cette fille qui écrivait à son journal comme j’écrivais au mien, cette fille qui aurait pu être n’importe quelle fille, cette fille qui aurait pu être moi, j’ai été horrifiée d’apprendre qu’elle était morte. Forcément, j’ai donc entamé un grand travail de recherches sur le pourquoi du comment de cette mort. J’ai également commencé à visionner des films en rapport avec cette période et à lire de nombreux ouvrages, fictifs ou non, la concernant. Très vite, je me suis intéressée très spécifiquement à un autre sujet : la Résistance. Avec le recul, je pense que mon jeune âge a beaucoup joué, parce que je crois que je me rendais compte pour la première fois d’à quel point le monde pouvait être cruel. Alors, forcément, l’idée que des gens aient pu dire « non », que des gens aient pu défendre des valeurs humanistes, c’était une belle idée à laquelle, sans doute, j’avais besoin de me raccrocher.

Et puis, à force d’enchaîner films, documentaires et romans sur la période, quelque chose a commencé à m’intriguer. Il n’était presque jamais question de femmes. A vrai dire, ça a mis un long moment à me choquer. Parce qu’en fait, j’ai regardé tant d’œuvres dans lesquelles les personnages étaient presque exclusivement masculins, que ça m’a juste semblé parfaitement normal. Et c’est quand j’ai regardé un film qui lui se consacrait spécifiquement aux femmes dans la Résistance, en l’occurrence Les femmes de l’ombre (que je recommande donc chaudement), que j’ai commencé à m’interroger. Tiens, s’il y a des femmes dans ce film, alors pourquoi n’y en a-t-il pas dans les autres ? Est-ce parce qu’elles étaient trop peu nombreuses, et alors ce film constitue une exception, ou est-ce parce qu’on les a volontairement oubliées ? Inutile de maintenir le suspens à ce propos, la bonne réponse est malheureusement la seconde.

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C’était donc décidé, j’allais consacrer mon TPE à la place des femmes dans la Résistance et aux conséquences qu’avait eu leur engagement dans la société d’après-guerre. On ne parlait que des hommes dans les manuels scolaires, on ne montrait que des hommes dans les films, on n’écrivait que des hommes dans les romans, j’allais donc, pour une fois, mettre en lumière les femmes et uniquement les femmes parce que bon sang, elles en avaient sacrément besoin. Et j’ai ainsi découvert non sans ironie qu’il y avait des milliers d’histoires après celles de Lucie Aubrac. Qu’il y avait des Lise Lesèvre, des Olga Bancic et des Marie-Thérèse Fainstein que personne ne connaissaient. Qu’il y avait des Marianne Cohn, des Thérèse Zolanski et des Jacqueline Fleury que tout le monde avait oubliées. Rien que dans mon TPE d’une quarantaine de pages, 124 destins de femmes se croisaient. Et nous aurions pu en citer plus, tellement plus.

J’ai continué à m’intéresser aux femmes, au-delà de mon TPE. En première année à Sciences Po, j’ai suivi parmi douze cours proposés celui intitulé « Genre et transformations politiques et sociales et Europe centrale et orientale », qui s’intéressait à l’histoire politique de ces pays à travers le prisme du genre. Cette année, alors que notre professeur d’histoire nous propose la rédaction de mini-mémoires avec une liste de thèmes indicatifs, je suis allée lui demander si je pouvais rédiger le mien sur « Comment les deux guerres mondiales ont-elles façonné la citoyenne française ? ». L’année prochaine, j’espère étudier à l’université Charles de Prague et le département m’y intéressant le plus est celui de Gender studies.

Alors il paraîtrait que je ne pense qu’aux femmes. Et autant le dire tout de suite, c’est assez vrai. Je m’intéresse très clairement davantage à l’histoire des femmes qu’à celle des hommes. Ce que je trouve en revanche particulièrement révoltant, c’est que ce soit à moi de me justifier. A moi de me prendre les remarques comme quoi « Oh là, mais y’a pas que les femmes dans la vie » et autres « Ouais donc toi en fait tu détestes les hommes ».

Faisons un peu de statistiques, voulez-vous : les femmes représentent moins de 20% des élus au Parlement français. 13,8% des maires en 2008. 20,8% des membres des conseils d’administration en 2011. 80,2% des employés à temps partiel. Elles gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes à compétences égales. 80% des personnes ayant déclaré au moins un acte de violence sexuelle sur deux ans sont des femmes. Les femmes représentent moins de 20% des « experts » invités sur les plateaux télévisés. 30% des directeurs de rédaction. Au total, elles ne sont que 35% à l’écran. Une étude sur la représentation des femmes dans les manuels scolaires montre que les plus de 13 000 noms recensés dans ces manuels sont des noms féminins… à 6,1%. Les femmes auteures ne sont que 3,7% dans ces mêmes manuels. Et elles ne représentent même pas 1% des philosophes ! Une réalisation du test de Bechdel sur les 25 films ayant fait le plus d’entrées en 2011 montre que seuls 16% des films réussissent le test, autrement dit seuls 16% des films montre une réelle conversation entre deux personnages féminins. 2,6% des rues à Paris portent le nom d’une femme.

Et c’est à moi de me justifier sur mes devoirs consacrés aux femmes ?

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Les trois meilleurs films de tous les temps sur AlloCiné, et leurs personnages féminins (ou pas)

Les femmes sont sous-représentées à peu près partout, et parfois de façon plus que flagrante. Et pourtant, tout le monde est très loin de s’en indigner. Regardez l’action récente d’Osez le féminisme consistant à renommer certaines rues parisiennes en hommage à de grandes femmes. Beaucoup de gens s’en sont indignés, en profitant évidemment pour rabaisser les féministes au passage à coup de « Y’a des causes plus importantes à défendre ».

Alors, premièrement, prétendre pouvoir définir ce qui est une cause importante et ce qui n’en est pas une, c’est méprisant et ça ne fait aucunement avancer le débat. Deuxièmement, il va falloir arrêter avec l’argument « Lol les féministes elles font des trucs trop inutiles comme avec le mademoiselle là ! » qui sous-entend que les féministes ne feraient que ça : grâce à elles, les femmes peuvent aujourd’hui voter, être élues, ouvrir un compte en banque sans l’accord de leur mari ( !), prendre un contraceptif et au besoin avorter… Arrêtez de prétendre que les féministes ne font rien d’important, c’est juste parfaitement faux ! Et troisièmement, oui, ne vous en déplaise, le féminisme ça passe aussi par des actions que vous qualifiez « d’inutiles ». Parce qu’à un moment donné, on pourra avoir la plus belle des égalités en droit, elle ne se vérifiera pas dans la pratique tant que l’on n’aura pas fait évoluer les mentalités. Et les mentalités, elles ne risquent pas d’évoluer si on continue à ne mettre partout en avant que des hommes ! Nous sommes tous capables de citer un nombre incalculable de grands hommes, tous les petits garçons peuvent dire qu’ils voudraient être un tel ou un tel plus tard. Les petites filles ont aussi besoin d’avoir des modèles auxquelles s’identifier, et elles ont besoin de modèles féminins. Ne leur montrer que des modèles masculins, c’est leur faire croire qu’en tant que femmes, elles ne pourront jamais faire aussi bien que les hommes. Et mettre en avant des femmes ne veut pas dire dévaloriser les hommes, il va falloir l’accepter aussi. Il ne s’agit pas de débaptiser toutes les rues portant des noms d’hommes et de ne plus mettre que des femmes dans les médias. Il s’agit simplement de ne pas mettre que des hommes. Il s’agit simplement de demander une égalité. C’est mal, ça ?

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Marie de Gournay, Théroigne de Méricourt, Laura Bassi et Sophie Germain

« Oui mais bon on va pas les inventer les femmes non plus ! » : mais vous n’en avez pas besoin. Des femmes, il y en a, il y en a maintenant même si vous ne les voyez pas, et il y en a eu dans l’histoire également. A un moment donné… oui, donner un nom de femme à une rue, c’est politique. Mais donner un nom d’homme, c’est aussi politique. Choisir de ne mettre en avant que des hommes est politique, et il s’agit bien d’un choix. Encore une fois, des femmes, il y en a eu, et si elles sont absentes des manuels scolaires, ce n’est pas parce qu’elles n’étaient pas là mais bien parce qu’il y a une volonté de ne pas les mettre en avant. Ce qui n’est d’ailleurs pas très étonnant étant donné que l’histoire a presque exclusivement été écrite par… des hommes, ah bah oui. D’où l’importance d’accorder autant de place aux femmes qu’aux hommes pour essayer d’avoir la vision la plus représentative de la société possible. Ressortons l’exemple de mon TPE. Presque tous les manuels scolaires ne montrent que des hommes au chapitre sur la Résistance et pourtant, je peux donc vous citer 124 résistantes et en trouver plus encore en faisant une petite recherche de dix minutes seulement. Pourquoi ne pas présenter aussi quelques-unes de ces femmes ? Pourquoi serait-ce plus « politique » que de ne présenter que des hommes ?

Alors oui, mes séries préférées mettent des femmes extraordinaires en avant, j’aime étudier l’histoire du point de vue des femmes et l’importance des personnages féminins est un critère de choix essentiel dans la sélection du film que je souhaite regarder. Et si les choses sont ainsi maintenant, c’est parce que pendant toute mon enfance et mon adolescence, je n’ai vu que des hommes, entendu que des hommes, lu que des hommes. J’essaye désormais tant bien que mal de rééquilibrer les choses, et c’est juste tellement plaisant d’avoir des personnages comme Buffy Summers ou Joséphine March qui vous montrent qu’en tant que femme, vous pouvez aussi faire des choses exceptionnelles et que ça n’est pas réservé aux hommes.

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Diglee, dans un post drôle et émouvant, rendait hommage aux femmes de lettres qu’elle n’a découvertes que sur le tard. Comme elle, je veux maintenant rendre un hommage aux femmes dont je n’ai pas même soupçonné l’existence pendant de trop longues années, à toutes ces femmes qui m’ont permis de me construire, à toutes ces femmes qui m’ont donné envie de repousser mes limites, à toutes ces femmes qui m’ont fait me sentir femme (après tout, ne devient-on pas femme plutôt que de naître femme ?).

A toutes ces femmes, fictives ou réelles, qui mériteraient que l’on parle d’elles, encore et encore. A toutes ces femmes dont je continuerai donc de parler, que cela fasse de moi une horrible misandre ou non.  

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