Une question d’éthique

Il y a un mois déjà, j’ai écrit cet article que j’ai moi-même qualifié de provocateur à propos de mon rapport à la mode et à la consommation en général. Un mois, cela paraît long comme ça, mais c’est aussi terriblement court, bien trop court pour que des bouleversements ne soient survenus dans ma manière de consommer depuis. Pourtant, il me semble que j’ai déjà franchi plusieurs pas qui sont, je l’espère, annonciateurs d’un véritable changement.

Depuis que j’ai écrit cet article, je n’ai plus remis les pieds dans un magasin. La seule fois où j’y suis entrée, ce n’était pas pour moi mais pour trouver un cadeau, et j’ai réussi à non seulement ne rien acheter pour moi au passage, mais également à ne même pas me préoccuper de tous ces vêtements auxquels j’avais pourtant accès. Alors oui, un mois c’est peu et j’ai tout à fait le temps de craquer, mais c’est déjà une première victoire pour moi parce que non seulement, je ne suis pas entrée dans un magasin, mais surtout, ça ne m’a même pas manqué. Au contraire, j’ai eu l’impression d’une véritable bouffée d’air frais, et je dois dire que j’étais assez fière de moi, également, de réussir, enfin, à ne plus penser chaque jour à ce qu’il faut que j’achète pour oser me montrer mais plutôt à ce que je peux faire avec ce que j’ai déjà. J’ai beaucoup de vêtements chez moi, trop même, sûrement, et j’ai un peu appris à me les réapproprier pendant ce mois, mais surtout à me réapproprier moi-même et finalement, c’est ce que je retire de plus positif de cette première expérience sans magasins. Cela n’a pour le moment rien de définitif, mais pendant un mois, je me suis efforcée de me sentir jolie maintenant, et pas jolie plus tard, pas quand j’aurais « trouvé ce vêtement puis celui-là et celui-ci », mais là, tout de suite.

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Une penderie minimaliste : l’article de Eva Bee à ce sujet

Finalement, ça n’a pas tant été une histoire de vêtements qu’une histoire de corps. Quand je pensais sans cesse à ce que je devrais acheter, aux vêtements et aux chaussures qu’il me fallait absolument, c’était avant tout pour moi une manière de repousser mes problèmes. Non, je n’ai pas de souci avec mon corps, la preuve, je me sentirai très belle… quand j’aurai ce vêtement, là. Dans de telles conditions, il n’était pas bien compliqué de comprendre pourquoi j’avais toujours l’impression de ne pas avoir suffisamment de vêtements alors que mon armoire en était rempli. Penser aux fringues me rassurait, me faisait me sentir belle par procuration. Dès que je rentrais chez moi, mes habits nouvellement achetés et sans plus rien en tête, je me retrouvais seule avec moi-même, avec ce corps qui se rappelait une nouvelle fois à moi comme pour me dire « Hé, il va peut-être falloir que tu m’affrontes un de ces jours ! ». Alors immédiatement, je fonçais sur les sites en ligne et je pensais à ce que j’allais encore acheter, plutôt qu’à la manière dont j’allais pouvoir me sentir belle tout de suite, et avec ce que j’avais.

Tout cela, je ne l’avais pas encore pleinement réalisé lorsque j’ai rédigé mon premier article, et ces quatre semaines passées à m’interroger sur ma consommation et mon rapport à mon corps le tout sans retourner dans un magasin m’ont faites un bien fou, parce que j’ai compris plein de choses, que j’ai pour la plupart évoquées ci-dessus. C’est peut-être bête à écrire, mais j’ai eu un peu l’impression de renouer avec moi-même, c’est-à-dire de penser à moi avant tout, et pas aux vêtements derrière lesquels je me cachais.

Bien sûr, ni mes problèmes ni mes angoisses ne vont s’envoler du jour au lendemain et ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile de résister à cette tentation d’acheter à nouveau plein de vêtements pour compenser un manque de confiance en moi. Ce mois-ci, j’ai été très occupée, la fin du semestre, les derniers devoirs à rendre, les examens qui arrivent… A vrai dire, j’ai eu d’autres préoccupations que ma consommation de vêtements, et c’est aussi ce qui m’a permis de garder la tête hors de l’eau. Ce ne sera peut-être pas aussi évident lorsque je serai en vacances avec un temps infini devant moi, mais je vais essayer, en tout cas. Je vais vraiment essayer de limiter au maximum ma consommation.

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Six tenues avec la même robe : le minimalisme à l’honneur sur un-fancy

Parce que je ne me suis pas contentée de songer à moi et à mes petits problèmes. J’ai lu beaucoup d’articles et me suis beaucoup interrogée sur ces magasins que je décriais tant dans mon premier article sur le sujet. Je parlais des marques, des enseignes, qui se renouvellent chaque semaine, parfois même plus vite encore, qui proposent sans cesse de nouvelles fringues à tel point que l’on a l’impression que la collection change à chaque fois que l’on s’y rend. Si cela tend à faire penser aux femmes qu’elles doivent consommer et qu’elles doivent changer de vêtements sans cesse pour être dans le « mouvement » (et il n’y a qu’à voir toutes les pubs auxquelles on a le droit en ce moment sur le corps parfait des femmes pour l’été avec leurs vêtements parfaits pour voir les attentes que font peser sur elles la société, en général, mais toutes les marques particulièrement), si cela appelle à surconsommer donc, cela pose aussi -et peut-être surtout- un gros, gros problème d’éthique. Parce que ces marques qui se renouvellent sans cesse, ce sont des marques qui imposent un flux tendu à leurs employés, autrement dit, qui contribuent à ce que dans de trop nombreux pays pauvres, des travailleurs exploités fabriquent ces vêtements parfois plus de douze heures par jour dans des conditions déplorables. Ce sont les fameux sweatshops.

Ces réflexions que j’ai eues, elles ne concernent pas seulement les vêtements. Je me suis aperçue, ou disons plutôt que j’ai fini par en prendre conscience, que j’avais une tendance à surconsommer bien plus générale que ça, et qui se traduit également dans la nourriture. J’ai chez moi des quantités assez impressionnantes de nourriture, au sens où si demain, je décidais de ne plus faire mes courses, je tiendrais, je crois, au minimum au mois, si ce n’est deux ou trois, avec tout ce que j’ai entassé chez moi. C’est simple, quand je consommais une boîte de légumes, par exemple, j’en rachetais deux « pour compenser ». Ce qui fait que, à un mois de retourner chez mes parents pour l’été, j’ai chez moi des réserves de nourriture relativement… inouïes. Ce ne sont donc pas que les vêtements : de manière générale, j’ai besoin de posséder en quantités, ou du moins je crois en avoir besoin, cela me rassure.

Mais c’est là où le bât blesse : je n’en ai pas besoin. Le problème, c’est que comme à peu près tout le monde dans nos sociétés, je crois, on m’a appris à surconsommer. On m’a appris que l’on pouvait disposer de tout en quantités et que ce n’était pas grave de jeter. Et je ne plaisante pas : il suffit de voir les tonnes de déchets que nous rejetons par an pour comprendre qu’en fait, on s’en moque vraiment. Ou du moins, qu’on ne s’en occupe pas assez. Moi-même, il m’est arrivé plein de fois de devoir jeter des trucs de mon frigo, pas que je ne les aimais pas, mais juste que j’avais acheté tellement de trucs que je n’avais pas eu le temps de tout consommer avant que ça ne périme. Et non seulement, c’est stupide, parce que je gaspille de l’argent inutilement, mais surtout, c’est très mauvais pour notre planète, et, comme les magasins fabriquant sans cesse de nouveaux vêtements, cela contribue à normaliser cette surconsommation.

Je ne veux plus être la complice d’une telle entreprise. Je ne prétends pas que, du jour au lendemain, je ne vais plus acheter que des vêtements « green » et des produits bio, d’abord parce que ce n’est pas encore suffisamment répandu pour ça, ensuite parce que je n’en ai pas les moyens. Je suis étudiante, je n’ai pas d’emploi à côté de mes études, je dépends seulement de mes parents et je ne vais pas leur demander de doubler mon budget pour mieux consommer. Parce qu’avant de mieux consommer, je peux déjà commencer par consommer moins. La dernière fois que j’ai fait mes courses, j’ai pris mon temps, je me suis demandée à chaque produit devant lequel j’hésitais « Est-ce que tu auras le temps de le consommer alors que tu as déjà ça et ça dans ton panier, et ça et ça à terminer à la maison ? ». Le résultat, c’est que je ne suis jamais passée en caisse avec un panier aussi petit et aussi peu cher… et en même temps, aussi éthique. Parce que mes légumes, je les ai choisis parmi ceux venant de France, voire de la région, parce que je me suis attardée au rayon bio dans lequel je n’avais jamais mis les pieds auparavant et que j’y ai choisi plusieurs de mes produits, parce que j’ai pris le temps de lire le étiquettes et les conditions d’élevage avant de choisir ma viande. Alors oui, j’aurais pu payer encore moins si j’avais choisi mes produits habituels et simplement diminué les doses. Mais j’ai tout de même payé moins, alors que j’ai consommé mieux. En clair, j’avais les moyens de surconsommer, cela veut dire que j’ai tout à fait les moyens de consommer mieux dès lors que je consomme moins. Je me répète, mais c’est vraiment un truc dont je n’avais pas conscience, et j’ai fait partie trop longtemps de ces gens qui disent « Non mais tu vois j’ai pas les moyens de consommer bio aussi », alors que oui. Parce que certes, ça coûte plus cher, mais comme à côté de ça, j’ai aussi acheté moins pour ne pas gaspiller, au final je retombe sur mes pieds et j’économise même un peu d’argent.

Organic apples in summer grass

Bien sûr, je ne prétends pas changer le monde à moi toute seule, et je sais très bien que ce n’est parce que moi, dans mon coin, je me mets à mieux consommer, que le monde ira mieux. Mais ce que je sais aussi, c’est que si je continue à surconsommer et à ne pas me préoccuper de l’aspect éthique de cette consommation, le monde se portera encore moins bien. Je ne veux plus être de ceux qui disent « De toute façon c’est pas à mon échelle que je peux changer les choses alors je continue », parce que j’estime que ce n’est plus une excuse, tout au juste une manière un peu gauche de se déculpabiliser. Je ne veux pas non plus faire de leçons de morale aux gens qui continuent à raisonner ainsi, parce que j’en ai moi-même fait partie et pendant bien trop longtemps à mon goût. Mais je veux leur montrer qu’il est possible de faire autrement, même avec un petit budget, même à une petite échelle, et que si demain, tout le monde décidait de faire la même chose, là les choses pourraient vraiment changer. Elles changeront de minuscules pas en minuscules pas, peut-être, mais un minuscule pas en avant vaut toujours mieux que deux gros pas en arrière.

Mon discours est sûrement très idéaliste -la jeunesse, tout ça. Mais je ne veux plus être fataliste, je ne veux plus me dire que de toute façon, c’est comme ça, et rien n’y changera. Parce qu’autrement, si j’étais aussi pessimiste quant à l’avenir, si je croyais vraiment que tout ne peut aller que de mal en pis, honnêtement, quel serait alors l’intérêt à tout simplement continuer de vivre ? Puisque tout ne va qu’empirer ? Je veux croire que l’on peut encore changer les choses, et tant pis si cela doit fonctionner maintenant ou dans cent ans, au moins, j’aurais essayé. Une nouvelle manière de se déculpabiliser ? Peut-être. En attendant, cette manière est sans doute bien plus éthique et bien plus profitable à l’environnement que celle que j’utilisais auparavant.

Consommer mieux, ça demande du temps, de la réflexion, de l’argent, et j’en ai conscience. Je vis seule, à mon échelle, l’écart de prix n’est pas encore trop important entre un produit bio et un produit qui ne l’est pas, mais je mesure bien que pour une famille, cela devient conséquent. C’est pour cette raison que je ne veux surtout pas commencer à pointer du doigt ceux qui ne consommeraient pas de la meilleure façon possible, parce que non seulement, ce n’est pas évident, mais qu’en plus, nous vivons dans une société qui nous a toujours incités à surconsommer plutôt qu’à s’interroger sur les effets de notre consommation. J’ai l’impression que c’est en train de changer, mais il faudra sûrement beaucoup de temps encore avant d’entrevoir une réelle modification des mentalités. Mais moi, justement, je peux me permettre de consommer mieux, tout du moins d’essayer, et je pense que je dois donc le faire. Et qu’avant de me permettre de critiquer la consommation des autres, j’ai déjà beaucoup à faire de mon côté parce que je suis pour l’instant loin d’être un modèle d’exemplarité.

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Alors cet article est une sorte d’engagement, qui n’est pas vraiment contraignant en ceci que c’est un engagement envers moi-même, mais au moins il est là, et peut-être que le relire de temps à autre me permettra de ne pas me détourner de mes objectifs s’il m’arrive d’être sur le point de le faire. Ma consommation ne va pas devenir éthique du jour au lendemain, elle ne le sera peut-être même jamais totalement, mais au moins pour un temps, je vais y mettre un sérieux coup de frein et essayer autre chose. Quelque chose qui sera plus économe, plus respectueux, plus éthique.

Et quelque chose qui, je l’espère, me permettra d’être un peu plus en phase avec moi-même.

La mode m’a tuée

C’est sur ce titre un brin provocateur que j’inaugure une rubrique qui aura certainement beaucoup d’importance sur ce blog et qui est consacré… à la mode. Je pourrais rédiger un article entier ne serait-ce que pour savoir ce qu’est au juste « la mode », mais je ne pense pas que ce soit le plus intéressant pour le moment. Le mot « mode » sera donc ici pris au sens (très) large : je parlerai de vêtements, de (sur)consommation, de style, et autres joyeusetés.

La mode m’a tuée, je pense que cet intitulé en ferait rire plus d’un et peut-être tout particulièrement les personnes qui me connaissent et qui savent le temps incroyablement long que je peux passer dans des magasins à essayer de nouveaux vêtements alors que j’en ai déjà tellement que les nouveaux rentrent à peine dans mon armoire. Oui, certainement, avant de dire des choses pareilles je devrais arrêter de passer ma vie à penser à mes prochains achats et cela dès le moment où je passe en caisse parfois -souvent. Seulement voilà, au risque de faire s’esclaffer l’ensemble des personnes m’ayant fréquentée plus de deux jours d’affilée : je n’aime pas faire les magasins.

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« OMG il me faut ça ! » : moi dans à peu près chaque magasin.

Entendons-nous bien : petite, j’ai détesté faire les magasins avec mes parents, je trouvais ça très long et j’imaginais tout ce que j’aurais pu faire à la place en poussant des soupirs de désespoir. Puis, peu après mon entrée au collège, j’ai commencé à moi aussi m’intéresser à ce que l’on proposait dans ces magasins que nous visitions à chaque sortie en ville. Et miracle, je me suis aperçue que l’on y trouvait des vêtements… parmi lesquels beaucoup me plaisaient bien. Partant de là, j’ai peu à peu passé de plus en plus de temps dans les magasins, ou du moins pris de plus en plus de plaisir à faire du lèche-vitrine. Mes parents commençaient en plus à me donner de l’argent de poche et en économisant un peu, je pouvais m’acheter de jolies choses sans que cela ne soit jamais excessif puisque cet argent de poche était limité et que je devais le gérer -et accessoirement, que j’aimais aussi acheter des livres ou aller au cinéma, entre autres choses.

Pourtant, il y a eu clairement eu un moment où les choses ont dérapées même si je ne le réalise que maintenant avec beaucoup de recul. Mes parents ne m’ont pas subitement donné le double d’argent de poche, je n’ai pas déménagé pour la ville et ainsi eu la possibilité de fréquenter les magasins tous les jours, et d’ailleurs j’étais encore au collège lorsque ma consommation est devenue problématique, c’est-à-dire à la campagne et bien loin du moindre magasin. Rien de tout cela ne m’est arrivé, non.

Ce qui m’est arrivé en revanche, c’est que j’ai développé des troubles du comportement alimentaire.

Je n’ai pas vraiment envie de m’étendre sur les raisons de l’apparition de ces troubles, d’abord parce que je ne les mesure certainement pas toutes pleinement encore et ensuite parce que cela ravive des souvenirs que je préfère pour le moment oublier. Par « troubles du comportement alimentaire », beaucoup de gens entendent immédiatement anorexie, ou à la rigueur boulimie. Puis, quand vous leur dîtes que vous ne vous êtes jamais faite vomir, ils vous répondent « Aaaaah, mais c’est pas grave alors, haha ! ». Haha.

Pour parler très concrètement, je pense que ce dont j’ai souffert s’apparente le plus à ce que l’on appelle l’anorexie mentale. Mais à vrai dire, ce n’est pas le plus important. Moi, à l’époque, je ne savais même pas ce qu’étaient les troubles du comportement alimentaire -je n’ai appris l’existence de ces termes que des années après. Alors peu importait les mots, tout ce que je voyais, c’était que je me sentais incroyablement mal dans mon corps et qu’il m’était très difficile pour ne pas dire impossible de me sentir jolie. D’ailleurs, moi qui petite posais sans problème devant le moindre appareil photo, j’ai arrêté à cette période de me faire photographier, ou du moins faisais-je clairement sentir que cela ne me plaisait pas. Aujourd’hui encore, je ne sais jamais comment poser devant un appareil.

Là où je peux dire que la mode m’a tuée, c’est qu’elle a en quelque sorte accentué ces troubles du comportement alimentaire. M’étant mise en tête que mon corps ne serait jamais suffisamment bien ni pour moi-même ni pour les autres, il m’a semblé alors que le seul moyen qui me restait pour tenter de dissimuler ce corps dont j’avais honte était, je vous le donne en mille, la façon dont je m’habillais. Je ne pensais pas seulement que mon corps ne plaisait pas : je pensais aussi qu’il ne plaisait pas aux autres, et que tout le monde devait me trouver laide et grosse. En revanche, je pouvais encore essayer de porter des vêtements qui dissimuleraient au mieux ces énormes complexes que j’avais. Et c’est là que, pour moi, ma consommation est devenue anormale. Je pense même que l’on peut parler de cercle vicieux.

Déjà, j’ai acheté de nombreuses fringues que je n’ai jamais portées par la suite -ou très peu. Bien sûr, les goûts changent à l’adolescence et il est normal de connaître des évolutions et de plus souhaiter porter certains de ses vêtements. Seulement, il m’est arrivé d’acheter des vêtements et de ne plus les aimer à peine quelques semaines plus tard. Le problème était que je voulais absolument avoir tout ce qui était « bien », c’est-à-dire ce que portaient les filles que je trouvais belles et minces -tout le contraire de moi-, en pensant naïvement que cela me suffirait à me sentir mieux et que les gens me trouveraient plus jolie ainsi. Pourtant, je n’aimais pas la moitié de ce que portaient certaines de ces filles. Mais je le faisais, j’achetais, et c’est là que j’ai commencé à me sentir mal dans des magasins. Vous savez, cette sensation de culpabilité, de honte même, quand vous faîtes la queue pour payer un vêtement qui ne vous plaît même pas, et vous le savez, mais vous allez quand même l’acheter.

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Il est bien connu que le shopping résout tous les problèmes des femmes et que celles-ci se tournent en priorité vers cette situation dès qu’elles se trouvent mal. Non ? Je vous présente pourtant Gossip Girl, série que moi et toutes les adolescentes de mon âge avons regardée. En prenant pour modèles les caractères féminins.

Et puis, parce qu’il faut le dire, et je pense qu’on ne le dit pas assez ou du moins pas assez sérieusement : la société fait tout pour que l’on surconsomme. Et quand je dis « nous », je pense principalement aux femmes. Déjà, vous avez deux fois plus de magasins de vêtements pour les femmes. Quant aux magasins mixtes, ils ont presque toujours beaucoup plus de vêtements pour les femmes. Les publicités de mode concernent très souvent des femmes. Et puis, toutes ces enseignes qui non contentes de déjà renouveler tous leurs vêtements deux fois par an (comme s’il fallait vraiment changer sa garde-robe deux fois par an), vous proposent de nouvelles fringues chaque semaine, se renouvellent sans cesse, et qui font que vous avez toujours l’impression de ne pas suivre le mouvement, de ne pas avoir « le » vêtement qu’il le faut, parce que « le » vêtement a déjà changé. J’ai voulu avoir tout. Je veux toujours avoir tout. Je rentre dans un magasin, et je regarde toutes ces fringues autour de moi, et j’ai envie de tout prendre, de tout acheter, comme si posséder des vêtements en quantité allait m’aider à surmonter une quelconque angoisse. En fait, j’en viens à faire du fait d’entrer dans un magasin une angoisse.

Je ne dis pas que chaque virée shopping est un calvaire. D’ailleurs, je suis souvent celle qui propose d’aller faire les magasins parce que dans le fond, j’aime ça. J’aime les beaux vêtements, j’aime les regarder, j’aime sortir, que ce soit avec mes parents ou avec mes amis, et faire les magasins est parfois follement amusant ! Mais pour cela, il faut que j’arrive à me dire que je n’ai pas besoin d’acheter tout ça et que je n’ai pas besoin d’acheter tout court. Cela paraîtra risible à certains, mais le jour où je réussirai à réfléchir ainsi automatiquement, je me demande si je ne pleurerais pas de joie. Pour le moment, j’en suis encore à élaborer des « stratagèmes ». A une époque, faire les magasins pouvait me donner envie de pleurer, sans que je ne sache exactement pourquoi : frustration, envie, déception, et toujours mes énormes complexes quand à mon apparence. Parce que j’en revenais toujours là, finalement. En soi, les magasins n’ont pas été l’origine du problème. Mais ils l’ont amplifié, pour des raisons susnommées, et sûrement parce que j’ai cherché à compenser mes angoisses. C’est le principe de la boulimie : vous ingurgitez des quantités phénoménales de nourriture pour calmer vos angoisses. Quelque part, les vêtements sont devenus ma nourriture à moi.

Ce qui m’a en grande partie « sauvée », est que mes parents ont toujours été très clairs sur leurs principes. Ma sœur et moi, nous avons toujours été gâtées, nous ne manquions de rien et ne nous contentions pas du minimum. Néanmoins, mes parents ont toujours fixé des limites et j’ai des souvenirs très vieux de caprices auxquels ils n’ont pas cédé. S’ils jugeaient un vêtement trop cher, ou inutile au sens où nous en avions déjà un de la sorte ou bien ils nous avaient déjà acheté quelque chose récemment, c’était non. Point. Ils nous ont aussi appris à faire des choix : d’accord si tu veux ça, mais alors tu n’auras pas ça. Quant à mon argent de poche, s’il me permettait largement de sortir en ville avec mes amis et de me faire plaisir de temps en temps -de toute façon, je ne sortais pas si souvent-, il n’était clairement pas suffisamment pour que j’achète de nouveaux vêtements tous les quatre matins. Bien sûr, cela a pu m’énerver à une époque. N’empêche qu’aujourd’hui, je suis très reconnaissante à mes parents.

Alors oui, la mode m’a tuée. Elle a aggravé des problèmes qui étaient déjà suffisamment graves comme cela. Elle m’a confrontée sans cesse à une image « parfaite » de la femme que je pensais ne jamais pouvoir attendre et à des quantités astronomiques de fringues que je pensais devoir toutes posséder et si tel n’était pas le cas, alors il me restait des sentiments que je ne connaissais déjà que trop bien. Elle m’a détourné de mes vrais problèmes, aussi. A un moment, j’ai fini par trouver des vêtements que j’aimais vraiment, et surtout qui me paraissaient me mettre en valeur. Peu à peu, j’ai eu l’impression de me sentir plus jolie, peut-être belle, même, de pouvoir enfin être à l’aise de mon corps. Et puis l’été est arrivé et avec lui les maillots de bain… et j’ai réalisé que mes problèmes n’avaient toujours pas disparu, loin de là. Aujourd’hui, je clame à qui veux l’entendre que je ne me baigne pas parce que je n’aime pas nager. En fait, c’est faux. J’aime nager, et surtout quand il fait chaud. Ce que je n’aime pas, c’est juste montrer mon corps à ce point. Alors je reste assise au bord de l’eau à fondre dans mes supers vêtements qui me mettent trop en valeur en regardant ceux qui se baignent avec envie.

J’ai appris à réapprécier les magasins. Notamment, une technique que j’ai trouvé et qui a fait ses preuves un temps est de réfléchir à l’avance sur ce que je voulais pour chercher précisément la ou les pièces en question dans le magasin plutôt que d’errer au milieu de masses de fringues. Depuis, je n’angoisse plus ou presque dans les magasins. Mais cela ne règle toujours pas un autre problème qui est celui de ma surconsommation : dès que j’ai obtenu la pièce à laquelle je réfléchissais, je pense déjà à une autre. Et ainsi de suite. Très récemment, je me suis dit que je pourrais faire maintenant une liste de ce que je voudrais vraiment et m’engager à ne plus acheter que ces choses-là pour toute l’année restante. Sauf que la liste en question est déjà bien trop longue et ne cesse de s’agrandir.

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Moi après avoir assuré : « Non mais j’achète juste ça ! »

Alors aujourd’hui, j’ai décidé d’ouvrir les yeux. Je ne vais pas arrêter d’entrer dans des magasins ou d’acheter des vêtements, parce que je pense que ça peut être un vrai plaisir dès lors que l’on sait se modérer. Puis même, c’est un vrai plaisir bien souvent, pour moi ! Quand je ne me frustre pas au point d’avoir envie d’en pleurer en observant tout autour de moi. Quand je ne pense pas sans cesse à tout ce que je n’ai pas plutôt qu’à tout ce que j’ai déjà. Mais ça, je ne sais pas encore le faire tout le temps, et encore moins naturellement.

Alors aujourd’hui, j’ai décidé d’ouvrir les yeux. J’ai des problèmes avec mon corps que je n’ai pas encore complètement réglés, même si cela va bien mieux qu’à un moment donné –et je suis vraiment très fière, en fait, de tout le chemin que j’ai déjà parcouru. Mais tant que ces problèmes ne seront pas réglés, mes angoisses par rapport aux vêtements et aux magasins ne le seront pas non plus. Bien sûr, je peux hurler au scandale face à cette société du paraître dans laquelle nous vivons, à ces normes de surconsommation que nous nous faisons imposer, à ces standards de beauté que l’on veut à tout prix nous faire considérer comme les seuls qui soient valides et à cette image de la femme outrageusement déformée que l’on veut nous voir intégrer. Je peux le faire, et je le ferai sûrement un jour d’ailleurs. Je le pense en tout cas. Mais pour le moment, je peux surtout essayer de me rendre des comptes à moi-même. Je peux surtout essayer, et réussir, parce que je vais réussir, d’accepter pour de bon mon corps tel qu’il est et pas comme je voudrais qu’il soit ou comme la société voudrait qu’il soit. Partant de là, je pourrais aussi cesser de considérer les vêtements comme des moyens de dissimuler mon corps ou de l’embellir, et surtout réaliser que ce ne sont pas les vêtements qui embellissent mon corps mais mon corps qui les embellit. Et alors, une fois arrivée là, ma consommation de vêtements redeviendra ce qu’elle aurait toujours dû rester : simple, sans prise de tête et surtout, elle n’aura pour but que mon plaisir -et le fait d’avoir de quoi m’habiller un minimum tout de même, mais rassurez-vous, c’est déjà largement le cas.

J’ai le droit de ressentir du plaisir en essayant un vêtement dans un magasin. Nous avons toutes le droit de ressentir ce plaisir, et pas de la gêne ou de la frustration aggravées par des complexes qu’alimentent justement pour partie les magasins. On veut nous précipiter dans des troubles que personne ne devrait connaître ? Montrons-leur qu’on vaut bien mieux que ça. Montrons-leur que ce n’est pas ça, « la mode », que ce ne sont pas ça les vêtements. Montrons-leur que nous ne sommes pas celles qu’ils voudraient que l’on soit -et je reste volontairement vague avec ce « ils » parce qu’il englobe bien trop de choses à mon goût.

Alors oui, leur mode m’a tuée.

Mais peu à peu, je me réapproprie les vêtements et, si je ne sais pas encore comment, je vais réussir à remettre en question mon rapport à la consommation, aux vêtements, et à l’apparence en général parce que je sais maintenant que c’est bien de ce problème qu’il s’agit avant tout.

Et alors, ma mode m’aura sauvée.

Pour aller plus loin, je vous recommande le blog de Buffy Mars et notamment tous ses articles consacrés au minimalisme, qui m’ont aidée à réaliser bien des choses !