Influentes et inspirantes : des femmes noires américaines au XXIème siècle

« Chaque matin je me réveille dans une maison qui a été construite par des esclaves. Et je regarde mes filles, deux jeunes femmes noires, belles et intelligentes, jouer avec leurs chiens sur la pelouse de la Maison Blanche. »

Par ces mots, Michelle Obama illustre l’évolution qu’ont connu les personnes racisées et notamment noires aux Etats-Unis depuis la création de ce pays –et même bien avant. Dès le XVIème siècle, et tout particulièrement au XVIIème siècle, les populations d’Afrique de l’ouest furent enlevées et transportées dans les colonies anglaises d’Amérique du nord pour y être réduites en esclavage. Leur condition ne s’améliore pas avec la fondation des Etats-Unis. Il faut attendre 1865 pour que le Treizième amendement de la Constitution américaine abolisse l’esclavage ainsi que la servitude involontaire. Cela ne met pas pour autant fin à la discrimination, et encore moins à la ségrégation, dont continuent à souffrir les personnes racisées dans les Etats du sud, tout particulièrement, mais même dans l’ensemble du pays en général. Un mouvement s’organise alors contre cette ségrégation : c’est le mouvement des droits civiques, dont on date généralement le commencement à 1955 avec le boycott des bus Montgomery visant à dénoncer la ségrégation raciale dans les transports publics et faisant suite à l’arrestation de Rosa Parks. Cela aboutit, en 1964, au Civil Rights Acte qui abolit tout discrimination basée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine, et en 1965, au Voting Rights Act qui prohibe la discrimination raciale dans le vote. Les personnes racisées sont enfin légalement considérées comme égales aux personnes blanches.

Sauf que la réalité est moins envieuse. Les personnes racisées sont davantage concernées par la pauvreté, le chômage et l’emprisonnement que les personnes blanches. Michelle Alexander développe même en 2010 la théorie selon laquelle la lutte contre la drogue aux Etats-Unis serait « un nouveau Jim Crow » –les lois Jim Crow ont maintenu la ségrégation raciale jusqu’en 1965 dans certains Etats. Elle montre en effet que les hommes noirs américains sont vingt à cinquante fois plus envoyés en prison pour des affaires de drogues que les hommes blancs, alors même que les hommes blancs consomment davantage de drogues. Or, une fois que ces personnes ont été envoyées en prison, elles peuvent légalement perdre certains de leurs droits comme le vote. La ségrégation n’a pas disparue, elle a simplement changé de forme. De manière générale, les personnes racisées sont victimes des institutions de l’Etat et pas seulement de la justice, mais aussi de la police. Le mouvement Black Lives Matter l’illustre tristement aujourd’hui encore.

Mais même les personnes racisées ne sont pas égales entre elles. Toutes vivent le racisme, mais la moitié d’entre elles vivent aussi une autre oppression : le sexisme. Les femmes noires sont ainsi encore plus pauvres que les hommes noirs, et surtout encore plus invisibles dans à peu près toutes les sphères de la société –sphères où les racisé.e.s en général sont déjà très peu représenté.e.s.

Quand j’ai dû rédiger un devoir pour mon cours sur le racisme aux Etats-Unis au semestre dernier, j’ai donc décidé de me pencher sur les femmes noires et la double-oppression qu’elles subissent. Je voulais montrer la spécificité du croisement entre deux discriminations –voire plus encore. Mais je voulais aussi mettre en avant des femmes noires influentes, d’abord parce que celles-ci sont toujours moins valorisées que les hommes ou que les femmes blanches, et ensuite parce que celles-ci sont je crois des figures extrêmement importantes pour trois principales raisons : elles prouvent que l’on peut réussir même en subissant le sexisme et le racisme, et on sait tou-te-s comme il est important d’avoir des modèles auxquels s’identifier, elles donnent de la visibilité à une catégorie de la population qui est sous-représentée, et elles contribuent toutes, à leur manière, à améliorer la situation des femmes noires aux Etats-Unis voire dans le monde.

Disclaimer : ayant dû travailler sur le sujet dans le cadre de l’un de mes cours, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’en faire un article pour mon blog. Je reste cependant une femme blanche qui n’est donc pas concernée par le racisme et je m’en tiendrais donc à une approche très académique. Pour le reste, je vous renvoie à la fin de mon article où je cite les comptes Twitter de militantes afroféministes et racisées qui vous en apprendront bien davantage que moi et que je vous recommande très chaleureusement de suivre.

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Le 4 juin 1919, le Dix-neuvième amendement de la Constitution américaine accorde enfin le droit de vote aux femmes. Il faudra toutefois attendre 1972 pour que Shirley Chisholm ne devienne la première femme candidate à une élection présidentielle. Aucune femme n’a a ce jour été élue à ce poste. Pour les femmes noires, c’est encore pire –déjà parce que certaines d’entre elles ont dû attendre jusque dans les années 1960 pour librement exercer leur droit de vote. Elles ne sont pratiquement pas représentées dans les institutions politiques américaines. L’élection de Barack Obama a toutefois marqué une avancée pour la communauté Afro-Américaine, et une timide avancée pour les femmes noires : Michelle Obama est devenue la première First Lady noire mais surtout, elle a su donner un sens très fort à cette fonction.

Michelle Obama est diplômé de Princeton et de Harvard et est une avocate et une autrice. Elle s’est mariée avec Barack Obama en 1992 et s’est particulièrement engagée politiquement au cours des deux mandats de son mari. Elle a prononcé d’innombrables discours, pour lui comme pour Hillary Clinton en 2016 d’ailleurs. Elle s’est engagée dans plusieurs campagnes durant ses huit années à la Maison Blanche. L’une d’elles a été créée par elle-même et son mari et s’intitule Let Girls Learn. C’est une initiative gouvernementale visant à aider les adolescentes à atteindre une éducation de qualité dans un objectif d’empowerment. Michelle Obama fait très souvent mention des femmes dans ses discours. Elle n’en oublie pas non plus les personnes racisées. Elle a notamment prononcé un puissant discours en 2014 lors du décès de Maya Angelou dans lequel elle explique comment la découverte de l’œuvre d’Angelou a été capitale dans son empowerment en tant que fille noire. Les Américain-e-s ne s’y trompent pas : en octobre 2016, Michelle Obama est leur personnalité politique préférée avec 59% d’opinions positives, devant son propre mari. Sa reconnaissance n’est d’ailleurs pas que nationale : elle fut consacrée femme la plus puissante du monde en 2010 par la magazine Forbes et resta dans le top 10 jusqu’en 2015.

Si Michelle Obama n’a été « que » First Lady, elle a usé de cette position pour encourager les femmes et notamment les femmes noires à s’engager, à croire en elles, et c’est loin d’être anodin dans un pays où il a fallu attendre 1993 pour qu’une femme noire soit élue au Sénat ou 2005 pour qu’une femme noire soit Secrétaire d’Etat. Dans un pays où, jusqu’à ce jour, 38 femmes noires seulement ont été élues au Congrès depuis 1968 et l’élection de la première d’entre elles.

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Si les femmes noires sont moins représentées en politique que les hommes noirs et surtout que les blancs, cela s’explique probablement par la plus grande pauvreté dans laquelle elles sont maintenues. S’impliquer en politique demande en effet du temps et de l’argent. Or, beaucoup de femmes noires n’en ont pas et ont ainsi moins d’opportunités de s’engager. En 2013, les 36% de femmes noires qui travaillaient à temps plein touchaient un revenu médian de $33,780 par an, contre $38,097 pour toutes les femmes, $37,290 pour les hommes noirs et $48,099 pour tous les hommes. Presque 30% des femmes noires vivent sous le seuil de pauvreté, contre 26% des hommes noirs et 15% de la population globale. Les personnes les plus riches du pays sont presque toutes blanches –et presque toutes des hommes. La première femme noire de ce classement est Oprah Winfrey, à la 239ème position.

Oprah Winfrey a grandi dans la pauvreté avec une mère célibataire. Elle a rapidement trouvé un petit boulot dans une radio locale avant d’intégrer un talk-show de Chicago qu’elle fait bondir à la troisième place des audiences. Elle lance alors sa propre compagnie et est aujourd’hui appelée la Reine des médias. Elle a créé le Oprah Winfrey Show qui a été l’un des plus regardés aux Etats-Unis. Barack Obama lui a accordé en 201 la médaille présidentielle de la liberté et elle a reçu des diplômes honoraires de Duke et Harvard. Oprah Winfrey est la personne noire la plus riche du XXème siècle et la première et unique multi-milliardaire noire. Elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes du monde –Vanity Fair écrit à son propos : « Elle a plus d’influence sur la culture que n’importe quel président d’Université, politicien ou leader religieux ». Elle use de cette popularité et de cette richesse pour supporter des causes dont notamment, là encore, la cause des femmes. Elle a donné plus de 400 millions de dollars à des causes éducatives et en 2007, elle crée la Oprah Winfrey Leadership Academy for Girls en Afrique du sud. Des centaines de jeunes filles reçoivent une éducation grâce à cette école. Comme Michelle Obama, elle lutte également contre le racisme. Elle a notamment donné douze millions de dollars au Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine qui a ouvert en 2016 et est un soutien affiché de Barack Obama.

Oprah Winfrey est la première femme noire et même la première personne noire à devenir si riche et si reconnue. Elle est aussi la seule : pour le succès d’une femme, des milliers d’autres vivent dans la pauvreté, sans même parler des discriminations à l’emploi ou salariales qu’elles subissent à la fois du fait du racisme et du sexisme. Mais là où les personnes les plus riches du monde ont traditionnellement toujours été des hommes blancs, Winfrey a prouvé qu’une femme noire pouvait aussi avoir sa place –et on ne le dira jamais assez : la représentativité, c’est essentiel.

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La pauvreté et le chômage ne ferment pas seulement l’accès aux sphères politiques. De manière générale, toutes les sphères reconnues ou d’influence nécessitent une certaine richesse. La sphère artistique ne fait pas exception à la règle. C’est pourtant l’une des plus importantes puisque les arts vont donner de la visibilité à aux gens, visibilité qui elle-même entraînera plus de reconnaissance. Quel meilleur domaine que le domaine artistique pour trouver de la représentativité ? Les artistes sont de plus des personnes très influentes. Beaucoup s’engagent pour des causes auxquelles ielles contribuent à donner de la visibilité. On peut prendre l’exemple d’Emma Watson : on pense ce que l’on veut de la campagne HeForShe –en l’occurrence, de plus en plus du mal pour ma part-, il n’empêche que celle-ci a eu un impact très fort qui s’explique pour partie par la grande popularité de l’actrice. Or, comme toujours, les femmes noires ont moins de visibilité dans cette sphère. Mais il existe tout de même des artistes noires très connues, parmi lesquelles Toni Morrison.

Toni Morrison a déménagé très jeune dans l’Ohio parce que ses parents voulaient échapper au racisme ségrégationniste des Etats du sud. Elle lit dès son plus jeune âge et se dirige vers le milieu de la littérature. Elle va travailler dans une maison d’édition à New-York où elle joue un rôle crucial dans la mise en avant de la littérature noire : elle édite ainsi de nombreuses œuvres d’écrivain-e-s noir-e-s, comme celles de Henry Dumas, Toni Cade Bambara ou encore Angela Davis. En 1970, elle publie son premier livre : L’œil le plus bleu, l’histoire d’une jeune fille noire maltraitée à l’école et dans sa famille qui ne rêve que d’avoir des yeux bleus. En 1987, son roman Beloved lui vaut le prix Pulitzer et elle obtient finalement le Prix Nobel de littérature en 1993. Elle est la huitième femme et la toute première femme noire à obtenir cette distinction. Les livres de Toni Morrison décrivent tous la misère des populations noires américaines depuis le début du XXème siècle. Une autre de leurs caractéristiques est que presque tous ses personnages principaux sont des femmes, et souvent des femmes martyrisées. Cela lui vaut d’ailleurs l’étiquette d’autrice féministe, même si elle a déclaré elle-même refuser de prendre position pour rester aussi libre qu’elle puisse l’être dans son écriture. Son travail littéraire a toutefois indubitablement contribué à mettre en avant les femmes noires dans la littérature –tant en tant que personnages qu’en tant qu’autrices.

Les figures littéraires les plus acclamées sont blanches, et les personnages les plus célèbres le sont souvent aussi. Ce n’est d’ailleurs pas vrai qu’en littérature mais dans toutes les sphères artistiques, à commencer par le cinéma. Les personnages noirs sont moins nombreux et souvent très stéréotypés. La première actrice noire à obtenir un Oscar, Hattie McDaniel, l’obtient en jouant une esclave et nourrice très austère. Parfois, les personnages noirs sont même transformés en blancs : c’est le whitewashing. Des films comme Exodus, par exemple, ont des acteurs blancs comme acteurs principaux alors même que l’action prend place dans des régions où les habitant-e-s sont noir-e-s. Qu’ai-je écrit sur la représentativité, pourtant ? C’est fondamental. Cela permet de se sentir reconnu et par là-même, davantage intégré à la société. En créant de puissants personnages noirs féminins, Toni Morrison a donné aux femmes noires une place dans un milieu toujours majoritairement dominé par les blancs.

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Michelle Obama, Oprah Winfrey et Toni Morrison prouvent que les femmes noires peuvent réussir politiquement, économiquement et artistiquement. Elles aident aussi directement ces femmes par leurs actions, leurs campagnes, leurs dons. Elles luttent à la fois contre le racisme et le sexisme. Beaucoup de femmes ont fait de même et ont donné un nom à ce combat : l’afroféminisme. En 1989, Kimberlé Crenshaw appelle intersectionnalité la façon dont ces différents concepts, racisme et sexisme, sont liés l’un à l’autre. Elle explique qu’être une femme noire ne peut se comprendre en termes d’être une femme ou d’être noire. En tant que femmes, les femmes noires souffrent du sexisme dans les mouvements antiracistes. Mais en tant que noires, elles souffrent du racisme dans les mouvements féministes. La seule façon de lutter tant contre le racisme que contre le sexisme est donc de lier les deux causes. L’afroféminisme s’est beaucoup développé dans les années 1960, précisément du fait de la misogynie du Mouvement des droits civiques, et il se développe aussi beaucoup, depuis 2010, au travers des réseaux sociaux. Parmi ces militantes, beaucoup citent Beyoncé comme un modèle d’afroféminisme.

Beyoncé est l’une des chanteuses les plus célèbres au monde. Elle a vendu plus de 100 millions de disques en tant qu’artiste solo et près de 60 millions avec son groupe Destiny’s Child. Elle a aussi remporté 20 Grammy Awards et est actuellement la femme la plus nominée dans l’histoire des Awards. En 2009, le magazine Billboard la désigne comme la plus grande artiste féminine des années 2000. Le magazine Time la liste comme la personnalité de l’année en 2016 et elle est considérée comme l’une des personnes les plus influentes au monde. Beyoncé revendique son féminisme –on a tou-te-s en tête cette image de Beyoncé performant devant un énorme « Feminist » sur scène. Mais elle insiste également sur le fait qu’elle ne considère pas son féminisme comme prioritaire sur d’autres causes telles notamment que l’antiracisme. En 2016, elle a ainsi pris position contre les violences policières aux Etats-Unis et a participé, avec d’autres artistes, à une vidéo intitulé 23 Ways You Could be Killed If You’re Black. Son album le plus récent, Lemonade, est décrit par le magazine Billboard comme une œuvre afroféministe « faite par une femme noire, avec des femmes noires, pour les femmes noires ».

Le féminisme est, encore aujourd’hui, un mot qui dérange et qui suscite bien des critiques. Mais même quand il est accepté, quand il est discuté, c’est souvent par des femmes blanches –quand ce n’est pas carrément qu’entre hommes. La parole des femmes noires est pourtant essentielle puisque ce sont elles qui vivent le racisme et que les personnes concernées par une oppression sont toujours les plus aptes à en parler. Tout au long de sa carrière, Beyoncé a contribué à donner cette voix aux femmes noires.

Les femmes noires d’influence jouent donc un rôle essentiel pour leurs pairs. Leur engagement peut prendre différentes formes mais il est toujours essentiel. Il ne doit pas non plus faire oublier les grandes difficultés que rencontrent toujours la majorité des femmes noires, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. Pour une femme noire d’influence, des milliers vivent dans la pauvreté et subissent un racisme et un sexisme quotidiens.

Mais je pense qu’il ne faut pas non plus minimiser l’impact de femmes comme Michelle Obama, Oprah Winfrey, Toni Morrison ou Beyoncé. Ces femmes luttent chacune à leur manière contre le racisme et le sexisme et elles contribuent toutes à l’empowerment des femmes noires. Surtout, elles encouragent d’autres femmes à faire de même et celles-ci sont de plus en plus nombreuses. J’aimerais donc conclure cet article en leur rendant un hommage à elles, à ces femmes noires et racisées qui donnent de leur temps et de leur énergie pour lutter tant contre le racisme que le sexisme et grâce auxquelles j’ai tant appris : @ComicSansInes, @s_assbague, @ThisIsKiyemis, @Noraiya_, @mrsxroots, @Melusine_2, @sophie_pallas, @CherCherjournal, @CMurhula, @widadk, @3lawan, @OrpheoNegra, @afrofeminista, @Leila_Mts, @EllaOrn_ et @ReacNoire.

Bilan : trois mois au fil des autrices

Les mois se suivent et avec eux, mes lectures d’autrices. Il y a trois mois, je décidais de ne lire que des femmes après avoir constaté que mes lectures étaient depuis des années très majoritairement masculines et que les romans écrits par des femmes ne représentaient même pas 20% de ma bibliothèque. J’ai expliqué plus précisément en quoi consisterait mon défi littéraire par ici, et pourquoi j’ai décidé d’abandonner les mots « auteur » ou « auteure » au profit du mot « autrice » par là-bas.

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Lors du premier mois de ce défi, j’ai lu cinq autrices différentes : Irène Frain, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Colette et Violette Leduc. Si d’autres œuvres de Marguerite Duras et de Colette trônent dans ma bibliothèque et n’attendent que d’être lues, j’ai donc décidé pour les deux mois suivants de lire d’autres autrices afin d’élargir, d’une part, ma propre culture littéraire, et surtout de montrer, d’autre part, que les femmes ont laissé derrière elles une œuvre suffisamment importante pour qu’il soit tout à fait possible de ne jamais lire deux fois la même autrice en six mois –ou du moins trois, pour le moment. J’ai aussi décidé de diversifier plus encore mes lectures. Pour la première fois de ma vie, je n’ai certes lu que des femmes, marquant ainsi un important changement déjà. Mais je n’ai lu que des femmes blanches. Ces femmes sont globalement connues même si elles ne sont pas forcément lues. Je connaissais déjà les noms de Marguerite Duras, Colette ou Françoise Sagan bien que n’ayant lu aucune de leurs œuvres parce qu’elles sont souvent les premières que l’on va citer dès qu’il est question de littérature féminine, celles que l’on va utiliser pour affirmer que « non, on n’étudie pas que des hommes », celles sur lesquelles on va se pencher en cours si éventuellement, fait rare, une œuvre d’autrice et non d’auteur y est étudié. J’ai été ravie d’enfin découvrir le travail de ces femmes après avoir si souvent entendu leurs noms, mais elles m’étaient en un sens déjà familières. Ma seule vraie découverte a été Irène Frain, Violette Leduc étant même la seule autrice susnommée dont j’avais déjà lu un roman. Mais Irène Frain reste, comme Duras, Sagan, Colette et Leduc, une femme blanche.

Et si les femmes blanches subissent le sexisme, elles ne subissent pas le racisme. Or, en tant que féministe intersectionnelle, je crois qu’il est très important et même essentiel de prendre en compte les autres discriminations que peuvent subir, en plus du sexisme, certaines femmes et fatalement certaines autrices. Ce n’est pas parce que je ne vis personnellement « que » le sexisme que je dois balayer les problématiques liées au racisme, à l’homophobie, à la transphobie, au classicisme, qui ne sont pas plus ni surtout moins importantes que les problématiques liées au sexisme. J’ai donc fait attention ce mois-ci à ne pas lire que des femmes blanches mais également à découvrir l’œuvre d’autrices racisées, en l’occurrence Assia Djebar et Toni Morrison. Parce que si les autrices sont déjà invisibilisées du fait de leur genre, les autrices racisées le sont doublement du fait de leur genre et de leur couleur.

Enfin, j’ai aussi souhaité ne pas me cantonner à la littérature française. Durant toute ma scolarité, je n’ai étudié pratiquement que des œuvres françaises et si cela me semblait alors logique, j’ai regretté par la suite de ne pas avoir davantage étudié la littérature étrangère. Cette année, j’ai de plus la chance de vivre à l’étranger, c’est-à-dire en République tchèque, et je considère que s’intéresser à la culture littéraire de ce pays est le minimum que je puisse faire en tant que Tchèque adoptive. Cela d’autant plus que la littérature tchèque, du moins pour la faible connaissance que j’en ai, ne laisse guère plus de place aux femmes que la littérature française. J’ai énormément de mal à trouver des autrices tchèques, a fortiori des autrices tchèques qui soient traduites en français ou au moins en anglais, alors que les traductions internationales d’auteurs tchèques débordent de chaque librairie pragoise. Et je crois pouvoir m’avancer sans trop de risque à dire que la situation est relativement similaire dans un très grand nombre de pays, d’où l’importance de valoriser les autrices et pas simplement les autrices françaises.

Ces deux derniers mois, j’ai donc lu six nouvelles autrices dont deux autrices racisées et deux autrices étrangères : Assia Djebar, Jane Austen, Jana Černá, Françoise Giroud, Toni Morrison et Marguerite Yourcenar.

Mes deux énormes coups de cœur ont été pour La femme sans sépulture de Assia Djebar et Orgueil et préjugés de Jane Austen. La femme sans sépulture, surtout, m’a vraiment enthousiasmée et je n’ai qu’une hâte, c’est de découvrir plus avant l’œuvre de cette femme. Ce roman raconte l’histoire de Zoulikha, disparue durant la guerre d’Algérie après avoir été arrêtée par l’armée française. Il raconte surtout l’histoire des femmes, ces femmes plongées dans l’horreur, dans la guerre, ces femmes qui restent si courageuses et si fortes. Les femmes sont les véritables héroïnes de ce roman, écrit par une femme et pour les femmes. Si l’histoire est tragique, bouleversante, j’en garde aussi un souvenir très… solaire. Assia Djebar a une écriture merveilleuse, colorée et lumineuse, qui est très imagée. On ne lit pas simplement son histoire, on la vit. Les couleurs, les sensations, les sons, les images, tout prend forme grâce à la beauté de sa plume. Je ne peux bien entendu que vous recommander le plus chaleureusement du monde la lecture de La femme sans sépulture.

Quant à Orgueil et préjugés, il n’est peut-être même plus besoin de le présenter. Je ne l’avais pourtant jamais lu, ni aucun autre roman de Jane Austen d’ailleurs. Comme je voulais lire en anglais pour m’immerger totalement dans la langue, je me suis naturellement tournée vers la littérature anglaise et Jane Austen est la première autrice qui me soit venue à l’esprit. J’ai cependant lu Orgueil et préjugés en français puisque je possédais déjà le roman dans cette langue, mais j’ai d’ailleurs pensé à la lecture que j’aurais tout à fait pu le lire en anglais et je me suis depuis procurée deux autres des romans d’Austen en anglais. J’ai beaucoup aimé l’histoire, somme toute relativement simple mais si bien narrée et surtout si prenante. Sans doute mon romantisme a-t-il joué dans cette affection, mais je crois que tout le monde peut aimer ce roman ne serait-ce que pour la plume de Jane Austen et l’introspection particulièrement réaliste des sentiments de ses héroïnes et de ses héros –j’ai toujours admiré les auteurs et les autrices qui sont capables de rendre leurs personnages réel.le.s à si bien les étoffer.

J’ai particulièrement apprécié Vie de Milena, de Prague à Vienne par Jana Černá pour son caractère biographique. Jana Černá est en effet la fille de Milena Jesenská, une journaliste, traductrice et autrice tchèque qui est surtout connue pour avoir entretenu une relation épistolaire avec Franz Kafka et traduit plusieurs de ses œuvres. La vie de Milena Jesenská est pourtant loin de s’être résumée à son amour pour Kafka. Elle a, entres autres choses secondaires plaît-il, pris part à la résistance tchèque contre l’occupation nazie dès 1938 et a pour cela été arrêtée en 1939. Elle est finalement décédée au camp de Ravensbrück en 1944, laissant derrière elle sa fille Jana. Durant l’époque communiste, Milena Jesenská n’est guère en vogue. Fervente militante communiste au début des années 1930, elle connaît une certaine désillusion vis-à-vis du communisme et devient beaucoup plus critique à son égard dans les dernières années de sa vie, ce qui lui vaudra d’être oubliée durant la globalité ou presque de la période communiste. C’est notamment pour cela que Jana Černá décide de retracer l’histoire de sa mère dans un livre et de répondre aux accusations qui ont pu être portées à son égard. Le résultat est bouleversant, et on sent toute l’implication émotionnelle de Jana Černá dans son écriture. Ce livre a en plus le mérite de redonner de la visibilité à une femme engagée dont le nom n’est que trop peu souvent connu –et encore moins séparé de celui de Kafka. Doublement recommandé, donc.

Dans le même genre, j’ai également lu le roman autobiographique de Françoise Giroud : Histoire d’une femme libre. Je connaissais le nom de Françoise Giroud pour l’avoir déjà écrit dans un mémoire dédié à la place des femmes dans la Résistance française et aux implications de cet engagement féminin dans la société française d’après-guerre. Françoise Giroud fut agent de liaison durant la guerre et occupa, en 1974, le poste de Secrétaire d’Etat à la condition féminine –c’est alors la première fois qu’un secrétariat d’Etat est dédié à la condition des femmes. Histoire d’une femme libre ne traite toutefois pas de cette partie de sa vie puisqu’il a été rédigé au cours des années 1960. Cette œuvre ne fut toutefois publiée que de façon posthume en 2013. Si je ne garderai honnêtement pas un souvenir impérissable de cette lecture, j’ai apprécié en apprendre davantage sur le personnage de Françoise Giroud et notamment sur son engagement en tant que journaliste, qui y est longuement développé. Et comme l’engagement des femmes n’est que trop souvent minimisé voire méprisé, je crois qu’il est important de ne pas le négliger et d’en savoir davantage sur ces femmes qui ont aussi fait notre histoire. Attention, ce livre fait toutefois clairement mention de suicide et de pensées suicidaires.

De L’œil le plus bleu, écrit par Toni Morrison en 1970, je garderais en revanche très longtemps le souvenir. Si l’histoire de Zoulikha m’a bouleversée, celle de Pecola m’a carrément retournée le cœur. Pecola, c’est une fillette noire d’une dizaine d’années à peine qui ne rêve que d’une chose : avoir des yeux bleus. Victime de racisme, de harcèlement notamment scolaire, Pecola qui a une si piètre image d’elle-même, Pecola que tout le monde incite à avoir une si piètre image d’elle-même, Pecola pense que la solution à tous ses problèmes, ce serait d’avoir des yeux bleus, comme ces jolies petites filles blanches aux boucles blondes que tout le monde admire. Ce roman très poignant fait état de racisme mais aussi de sexisme, il montre toute la dure réalité des femmes noires doublement discriminées, il montre toute l’injustice de cette société ouvertement raciste perçue par une fillette qui n’a pas onze ans. J’ai entendu le plus grand bien de Toni Morrison lorsqu’on me l’a recommandée et je comprends aisément pourquoi. Là encore, je n’attends que de découvrir le reste de son œuvre et je ne peux que recommander le plus vivement la lecture de cette autrice. Mais là encore, attention, ce roman fait état de racisme, de harcèlement et de viol.

Finalement, j’ai achevé ce troisième mois au fil des autrices en compagnie de Marguerite Yourcenar et de son roman L’œuvre au noir. Marguerite Yourcenar est la première femme qui ait été élue à l’Académie française et même si je pense le plus grand mal de cette institution et n’en suis même pas désolée, je pense que cela reste important symboliquement. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Marguerite Yourcenar a en effet un style très académique. Son écriture est une merveille, très richement travaillée, grouillante de métaphores qui n’en alourdissent pas pour autant les centaines de pages à lire puisque celles-ci se lisent en fait très aisément –et avec émerveillement. Je n’ai pourtant pas autant apprécié cette lecture que les cinq susnommées mais je crois que cela tient davantage à moi qu’à l’autrice en elle-même. L’œuvre au noir retrace en effet l’histoire de Zénon, philosophe, médecin et alchimiste de la Renaissance, dont l’esprit critique indispose fortement l’Eglise alors toute puissante. Le roman est extrêmement riche d’un point de vue historique. Marguerite Yourcenar y retrace avec une précision redoutable ce XVIème siècle alors ravagé par les guerres de religion et très vite, de nombreuses connaissances historiques m’ont manquée pour pleinement apprécier le personnage de Zénon et plus généralement le roman de Yourcenar. Cela ne m’a pas découragée pour autant puisque j’ai bien l’intention, une fois mon défi achevé, de me renseigner davantage sur cette période et de relire ensuite le roman pour enfin l’apprécier à sa juste valeur. Considérant la qualité de l’écriture et l’aisance avec laquelle les pages s’engloutissent, je pense que le jeu en vaut largement la chandelle.

Finalement, je ne retire toujours que du positif de ce défi que je me suis lancée il y a trois mois sans y avoir alors réfléchi tant que ça. Lire des auteurs ne me manque pas, et à vrai dire je ne remarque même pas que je n’en lis plus. Il faut dire que les autrices ne sont ni moins talentueuses, ni moins diversifiées, ni moins productives que les auteurs. La lectrice parfois compulsive que je suis est largement contentée de leurs œuvres et il y a encore tant que je souhaite découvrir que le temps me semble défiler à une vitesse folle et que je n’aurais jamais assez de six mois pour lire tout ce que je voudrais lire.

Je relirai des auteurs, l’année prochaine. Mes favoris, bien sûr, mais aussi de nouveaux, parce que j’ai envie de plus de diversité au sein de mes lectures masculines également.

Mais je ne relirai plus jamais que des auteurs, ou presque que des auteurs.

Parce que si les autrices sont moins étudiées, moins citées, moins encensées, ce n’est définitivement pas parce qu’elles vaudraient moins que les auteurs.