Non, la violence n’est pas romantique

TW : violences, violences conjugales, viol

Depuis que mon troisième semestre s’est achevé pour laisser la place aux vacances de Noël, je suis revenue à l’un de mes premiers amours : la fanfiction Harry Potter, et plus particulièrement les beeelles histoires d’amour entre James et Lily Potter.

En trois semaines, j’ai facilement dû lire une quinzaine de fictions sur ces deux-là, faisant chacune un minimum de 50 000 mots, à une vitesse qui m’aurait légèrement fait culpabiliser en période scolaire -mais justement, je ne suis pas en période scolaire. Je ne l’ai jamais vraiment caché, je suis éperdument romantique et assume sans complexe adorer tout ce qui est guimauve et sentiments. Plus c’est fleur bleu, plus ça me plaît, telle est ma devise lorsque je me mets en quête de nouvelles histoires sur Internet. Dans la limite du raisonnable, du moins : c’est-à-dire que j’attends tout de même un minimum, une histoire qui tienne la route et surtout qui évite de tomber dans les nombreux clichés que l’on retrouve régulièrement sur tout ce qui est fanfiction Jily (James et Lily Potter). Ces clichés sont assez nombreux pour ces deux-là, les plus répandus étant sans doute celui selon lequel James Potter est une sorte de dieu sur terre adulé par toutes les filles et plein d’expérience, tandis que Lily Evans est au contraire une jolie vierge effarouchée qui est aussi la seule à lui résister mais finit par céder parce que tout de même, il est trop beau. J’ai tendance à fuir les histoires présentant ces clichés, non seulement parce qu’ils sont beaucoup trop courants et n’apportent plus la moindre surprise, mais aussi parce qu’ils véhiculent déjà une image assez nocive je trouve de ce que doit être une fille bien et un garçon bien.

Parce que, oui, certains clichés me dérangent. Certains clichés me choquent même, pas par le manque d’originalité qu’ils mettent en lumière, mais par leur consistance même.

Avant de poursuivre, je vais vous renvoyer à cet article que j’ai écrit il y a un peu plus longtemps, dans lequel j’explique que j’écris moi-même de la fanfiction depuis toujours et n’en ai pas honte puisque cela m’a permis de m’améliorer considérablement. Ce que je vais dénoncer est loin de n’être propre qu’à la fanfiction, et on peut trouver de merveilleuses fanfictions comme on peut trouver d’exécrables romans. Seulement, j’ai été particulièrement interpellé cet hiver par certaines choses et je pense qu’il est important d’en parler.

Le plus souvent, James Potter est décrit comme un imbécile arrogant durant la majeure partie de sa scolarité, jusqu’à sa dernière année en fait où il devient miraculeusement le petit ami idéal et peut alors enfin sortir avec Lily Evans. Mais il n’est pas seulement un imbécile arrogant : on le présente souvent comme carrément méchant, n’hésitant pas à humilier les personnes qu’il n’aime pas. Ça, c’est même mis clairement en avant dans les livres et ne relève pas de l’imagination des fans. En revanche, j’ai lu de très nombreuses fanfictions dans lesquelles James Potter prend également un malin plaisir à harceler et humilier… Lily Evans elle-même. C’est-à-dire que durant six ans, il lui fait les pires farces possibles, l’insulte régulièrement, pour finalement s’excuser platement en septième année et lui dire qu’après tout, elle n’avait qu’à accepter de sortir avec lui aussi. Après quoi, Lily Evans s’en veut (et j’y reviendrai mais je trouve déjà ça très malsain) et sort donc effectivement avec lui. Ça, c’est vraiment le scénario le plus classique. Et en soi, il est déjà assez dérangeant.

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En effet, des excuses suffisent-elles à racheter six années d’insultes et humiliations quotidiennes ? Peut-on vraiment penser que dire « Je suis désolé » permet d’oublier de tels agissements ? Ce qui m’embête dans ce scénario, c’est que l’on embellit quelque part le mauvais comportement du héros. On sait que James Potter humiliait d’autres élèves, ça c’est avéré. On sait aussi qu’il avait un comportement gauche avec Lily Evans, lui demandant régulièrement de sortir avec lui malgré ses refus réguliers. Est-il besoin en plus de faire de lui le harceleur de cette même Lily Evans ? Cela rend-t-il leur histoire, au finale, plus romantique ? Je ne le pense pas. En tant que Lily Evans, je crois que j’aurais été capable de pardonner à un garçon qui en a humilié d’autres s’il s’est véritablement remis en question et est passé à autre chose (sans compter qu’il y a tout de même un certain contexte, les élèves humiliés en question n’étant pas les derniers à en harceler d’autres pour des motifs racistes même si cela ne justifie rien). Par contre, si un garçon a passé six années de sa vie à me rabaisser plus bas que la terre, je crois bien qu’il pourrait me présenter toutes les excuses du monde que je n’en aurai pas grand-chose à faire. Si un homme est capable de t’insulter durant six ans, qui dit qu’il ne va pas recommencer ? Qui dit, surtout, qu’il n’est pas susceptible de recommencer ? Voire même… d’aller au-delà de la violence verbale ?

Et bien certains auteurs y vont, au-delà de cette violence. Je suis tombée sur une telle fanfiction. Techniquement, elle était très bien écrite. Rien à redire sur la forme, l’écriture est fluide, correcte, ça se lit très bien et on se met facilement dans la peau des personnages. Mais l’histoire m’a sincèrement choquée. Dedans, James Potter ne se contente pas d’humilier Lily Evans -même s’il fait ça très bien et de manière très répétitive. Il en arrive à de la violence physique. Il la frappe, la pousse dans des escaliers, et trouve cela parfaitement normal. Pire, alors qu’il lui a fait subir six années d’un tel calvaire, il décide finalement de sortir avec elle et cela donne lieu à une scène hallucinante. Je dis bien hallucinante, parce que vous avez d’un côté Lily, harcelé et frappé pendant six ans qui, assez naturellement semble-t-il, ne fait pas confiance à James lorsqu’il lui annonce ses sentiments… et de l’autre James, donc, violent, manipulateur, certes sincère cette fois-ci mais dont les actes passés n’ont pas à être pardonnés. Et bien, c’est Lily qui est culpabilisée. Lily qui est mal jugée parce qu’elle ose refuser, parce qu’elle n’arrive pas à passer au-dessus, parce qu’elle n’arrive pas à lui faire confiance. Les amis de James lui disent ainsi que Lily « exagère », James s’indigne qu’elle ne veuille pas croire en lui, et Lily en elle-même se dit qu’elle a peut-être été un peu trop méchante avec ce pauvre James… qui deux chapitres plus tôt, lui a fracturé le poignet et causé un traumatisme crânien. Qui ferait confiance à une telle personne ? Là, je trouve que l’auteure joue à un jeu très dangereux. Arrivé à un tel point, si elle tient réellement à écrire une telle histoire, ce qui paraîtrait cohérent serait que Lily refuse et que James ouvre les yeux et se rende compte qu’il est le seul et unique responsable de la situation. Or, ce n’est pas ce qui arrive. Lily finit par tout lui pardonner, et doit même se faire pardonner elle-même pour avoir osé ne pas le croire, et tout est bien qui finit bien.

Ce message est terriblement inquiétant par deux aspects. D’un côté, il embellit totalement la violence, en faisant même quelque chose d’attrayant, de sexy. James est violent, James frappe Lily et l’insulte quotidiennement, mais il reste tout à fait envisageable de sortir avec lui. De l’autre côté, Lily, qui est rappelons-le la seule victime dans cette histoire, est celle qui est amenée à culpabiliser. Dans une scène surréaliste, tandis que James s’excuse pour le mal causé ce qui paraît être la moindre des choses, Lily réalise qu’il est sincère et… s’en veut qu’il se sente aussi mal. Là où cette scène est dangereuse, c’est qu’elle tombe totalement dans le victim blaming. Le victim blaming, ce phénomène qui consiste à chercher des excuses à l’agresseur en disant que la victime l’a sans doute un peu cherché aussi : qu’elle a dû mal se comporter, mal s’habiller, sortir là où il ne fallait pas, boire un peu trop… Mais Lily n’est pas coupable de quoi que ce soit. Rien ne justifie qu’un homme vous insulte, vous harcèle et vous blesse physiquement.

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C’est ainsi que j’en arrive à mon titre : violence et romantisme sont antithétiques. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’est pas romantique. Bien sûr, il existe des exceptions telles que le sadomasochisme, mais cet article n’a pour but d’en parler. Le sadomasochisme implique en effet du consentement. Or, dans l’histoire décrite plus haut, il n’y a de consentement nulle part. Lily n’a jamais consentie à être jetée du haut d’un escalier ou à avoir le poignet brisé. Jamais. Et pourtant, on nous fait croire le contraire. On nous présente des histoires dans lesquelles la violence est enjolivée, dans lesquelles elle est même nécessaire à l’avancement de l’intrigue, comme si une histoire d’amour ne pouvait se former autrement. Pourquoi ?

Parce que l’on vit dans une société où la culture du viol et le victim blaming sont la norme, justement. Prenons deux exemples concrets : dans la saga Fifty shades of Grey, le héros Christian se comporte d’une façon tout sauf romantique ni même normale envers sa petite amie, Anna. Il la suit, l’empêche de voir ses amis ou sa famille, contrôle ses sorties, lui fait des réflexions abjectes et se permet une grande violence verbale comme physique envers elle. Puis, plus récemment, il y a eu l’affaire de Cologne. Je ne vais pas revenir sur le fond, les charmants débats sur Twitter m’ont bien suffi. Je veux juste mettre l’accent sur la réaction de la maire de Cologne : peu après ces agressions, celle-ci appelle les femmes à être prudentes, à ne pas sortir seules, à éviter certains endroits. Dans le cas de Fifty shades of Grey comme dans celui de Cologne, on est en plein dans la culture du viol et le victim blaming. La culture du viol, soit la banalisation voire l’acceptation du viol du fait de justifications y étant apportées, parce que la relation d’Anna avec Christian est considéré comme totalement libre voire super romantique alors que Christian impose un grand nombre de choses à Anna via une vraie manipulation psychologique. Le victim blaming, parce qu’aux lendemains d’agressions à l’encontre de femmes qui n’ont rien demandé, c’est à elles que l’on demande d’adapter leur comportement. C’est à elles que l’on demande de ne pas sortir, alors que ce sont les hommes coupables de tels actes qui ne devraient pas avoir le droit de sortir. Surtout, ce qu’il y a de dangereux avec ses propos, c’est qu’il revienne là aussi à légitimer le viol : si une nouvelle femme est agressée à Cologne alors qu’elle était seule, donc ne « respectait pas » les consignes de sécurité, vous pouvez être certain que l’on entendra dire qu’elle l’a un peu cherché, aussi.

S’indigner d’une fanfiction banalisant la violence peut alors paraître un peu décalé, étant donné que de nombreuses femmes vivent réellement cette violence et qu’elle n’est pas seulement fictive. Pourtant, je pense qu’il faut aussi parler de ces histoires et les dénoncer parce qu’elles font partie d’un tout. Tant que l’on continuera dans la littérature, dans les films, dans les médias et sur Internet, à romantiser la violence et à justifier que les hommes puissent y avoir recours, les femmes continueront à vivre cette violence.

Alors cet article s’adresse à vous, auteures et auteurs, que ce soit de fanfictions ou de romans. Ce n’est pas une dénonciation, non, c’est plutôt un appel. Nous sommes sans doute nombreux à avoir déjà eu recours à de tels procédés. Moi-même, j’ai écrit des histoires dans lesquelles le méchant garçon finit avec la gentille fille qui lui pardonne tout. Il ne s’agit pas de culpabiliser jusqu’à la fin de mes jours d’avoir écrit ça mais de prendre conscience de la problématique qu’il y a derrière et de tout faire pour ne pas recommencer. Il s’agit de ne plus entendre des jeunes filles dirent qu’elles rêveraient d’un homme comme Christian Grey ou d’une relation comme celle entre James et Lily décrite plus haut. Il s’agit de montrer qu’une histoire peut être romantique, ou passionnée, ou compliquée, ou tout cela à la fois, sans qu’il n’y ait forcément un recours à la violence. Surtout, il s’agit de ne plus trouver de justification à cette violence, de ne la présenter en aucun cas comme souhaitable, et de plus blâmer personne d’autre que les responsables de cette violence -et pas, surtout pas les victimes.

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Non, la violence n’est pas romantique.

Et je sais qu’il y a suffisamment de bonnes auteures et de bons auteurs pour nous le rappeler et nous l’illustrer.